La Sainte Hostie de Dole (Jura)

La Sainte Hostie de Dole (Jura)

Je vous laisse découvrir le style très lyrique du chevalier Pidoux, historien de la sainte hostie de Dole qui en a résumé l’histoire lors du congrès de 1908 à Faverney.

LA TRANSLATION, LE CULTE ET LA DISPARITION A DOLE
D’UNE DES DEUX SAINTES HOSTIES MIRACULEUSES
DE FAVERNEY

Rapport de M. le chevalier P.-A. PIDOUX
ARCHIVISTE PALÉOGRAPHE

ILLUSTRISSIMES ET RÉVÉRENDISSIMES SEIGNEURS, MESSEIGNEURS,
Mes Très Révérendissimes Pères qui représentez ici l’ordre de Saint-Benoît, si uni depuis saint Maur aux gloires de la Franche-Comté,
Mon Très Révérendissime Père qui représentez ici l’ordre des chanoines réguliers, dont la Franche-Comté fut le berceau dans les Gaules et dont elle salue en votre œuvre comme une nouvelle et radieuse aurore,
NOBLES ET RÉVÉRENDS MESSIEURS DU CHAPITRE, MESDAMES, MESSIEURS,

Unicum civitatis Dolanae desiderium, gloria, decus et praesidium : « Unique désir de la ville de Dole, sa gloire, son honneur et son secours », tels sont les titres dont l’église de Dole, dans d’anciennes litanies , saluait la sainte Hostie miraculeuse que la protection des archiducs Albert et Isabelle, souverains du cercle de Bourgogne, lui avait fait obtenir de la générosité forcée du Révérendissime Père dom Doresmieux.
Son Altesse Révérendissime Mgr l’Archevêque de Besançon a voulu que dans ce centenaire du glorieux miracle du 26 mai 1608, on rappelât le souvenir du culte dont la ville de Dole a honoré cet insigne trésor qu’elle avait tant désiré posséder, qu’elle s’était si glorifiée d’avoir, et qui, dans les jours de tempête, devait devenir pour elle un si sûr palladium. Le vénéré prélat a fait appel, et je l’en remercie avec fierté, non pas à mon expérience, mais à l’ardent amour qui anime mon cœur envers la chère sainte Hostie miraculeuse de Dole, amour qui m’a fait consacrer cinq ans à la préparation sur elle d’un livre trop copieux peut-être, mais dont cependant j’ai eu la joie de voir que la commission préparatoire avait pu retirer quelque utilité.

C’est bien d’un ardent désir que la ville de Dole avait souhaité obtenir la sainte Hostie miraculeuse. A peine la renommée publique avait-elle répandu l’annonce de la merveille, et le vénérable Archevêque avait-il publié son authenticité, que notre capitale, fondant ses prétentions sur ce titre, commençait à préparer les voies à la réalisation de son audacieux dessein. C’était le 25 juillet que le jugement de l’Archevêque avait été solennellement promulgué ; ce fut le 31 août que le conseil de la ville de Dole émit ses premières prétentions. Sans retard il associe le Parlement à son projet; cette cour souveraine, que le P. Bary n’a pas hésité à appeler « l’aréopage chrétien », applaudit à cette résolution et la fit sienne. Le chapitre collégial de Notre-Dame l’adopta aussi avec enthousiasme. En moins de huit jours, tout est prêt, et l’ambassade s’achemine vers Faverney. Mais, hélas! dix jours après, c’est un refus qu’elle communique au conseil de ville. Nos Dolois ne se découragent pas pour si peu. On va agir dans les Flandres, auprès des archiducs ; le chanoine Outhenin retournera à Faverney et emploiera prières et promesses, enfin on attirera à Dole l’abbé de Faverney, sous prétexte de la reddition des comptes de la vacance qui a précédé sa nomination, et on usera envers lui de « toutes les prières, caresses et. offres que l’on pourra ». Puis, pour prévenir toute surprise, on entoure d’une étroite surveillance le trésor convoité. Bien vite, le Parlement prend les mesures indiquées pour obliger l’abbé à se rendre à Dole ; sans retard, une ambassade repart pour Faverney ; le 22 septembre elle essuie un nouveau refus, l’abbé prétendant qu’il faudrait l’agrément du Souverain Pontife.

Alors, le désir des Dolois ne connaît plus de bornes ; par le président Richardot, alors à Bruxelles, on obtient de l’archiduc Albert des lettres de jussion. Mais vraiment c’est jouer de malheur ; un défaut de forme permet à dom Doresmieux de faire essuyer à la ville un troisième refus. Mais il se défend contre plus fort que lui ; l’archiduc ordonne derechef, et les termes de cette missive ne permettent plus de résistance . A peine accorde-t-on un délai. L’abbé cède enfin le 7décembre, et sans retard toutes les pensées se tournent vers les préparatifs de la réception du trésor tant désiré.

Une ambassade, composée de députés des corps tant ecclésiastiques que séculiers, part pour Faverney. Quatre membres du Parlement, cinq chanoines et trois prêtres familiers de Notre-Dame, trois professeurs de l’Université, deux membres de la Chambre des comptes, huit conseillers de ville, quatre avocats et un procureur, telle est la délégation que la ville de Dole a envoyée à Faverney. Elle y arrive le 17 décembre, en saluant l’abbé, elle lui fait présent d’un anneau d’or orné d’un saphir ; en sa présence on passe le traité par lequel la ville de Dole s’engage à faire placer dans l’église de Faverney le marbre commémoratif qu’on y voit encore, accorde que l’abbé présidera en ornements pontificaux la procession annuelle, et enfin, établit en l’abbaye de Faverney une grand’messe solennelle qui se célébrera chaque année au jour anniversaire de la translation.

A peine les signatures sont-elles données, que les délégués qui ont tous, le matin, reçu la sainte communion, s’approchent de l’autel et que dom Doresmieux remet à M. de Boutechoux, doyen du chapitre de Dole, le coffret contenant la sainte Hostie.

Vénérable coffret, doublement vénérable, puisque c’est la main bénie de la vénérable Mère Anne de Xainctonge qui vous a orné, et puisque durant cent quatre-vingt-six ans, vous avez renfermé notre Hostie sainte, vous êtes, hélas! tout ce que Dole peut aujourd’hui offrir à la vénération des pieux pèlerins. La piété de Madame la comtesse de Sarcus, qui en a hérité avec les traditions de la famille de Mayrot, dont elle est issue, vous permet, Messeigneurs, Messieurs, de contempler ce respectable souvenir. Devant vous, vénéré coffret, saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, la vénérable Mère Thérèse Béreur, le vénérable Jacques Gallemant, le vénérable Père Jean de Maurienne, le P. Cotton, le P. Jean Lejeune, Gaston d’Orléans, Charles IV de Lorraine, Louis XIV, Marie-Thérèse se sont prosternés et ont attendu, dans une douce émotion, que vos cinq serrures s’ouvrent pour leur laisser voir ce que nos anciennes litanies appellent si bien : Evidentissimum Fidei Catholici argumentum.

Devant vous, coffret vénéré, les foules agenouillées ont à l’envi, par leur enthousiasme, montré qu’elles considéraient comme la gloire de Dole ce qui avait été l’objet de leurs désirs enflammés ; devant vous, elles ont levé leurs mains suppliantes, invoquant le secours de Dieu, « victorieux des flammes ».

Devant vous aussi, vénéré coffret, nous nous prosternons, étreints d’une douloureuse émotion lorsque nous vous voyons vide de votre Hôte Divin.

Dom Doresmieux accompagne la sainte Hostie, le coffret est placé sur une litière de damas cramoisi, ornée de crépines d’or, portée par des chevaux blancs. Autour, des estafiers, avec des lanternes, et les Dolois, tous à pied, tête nue, un cierge à la main ; notez que l’on est au cœur de l’hiver.

Et ce voyage épique dure quatre jours, au milieu de l’enthousiasme des populations, qui accourent en procession pour vénérer au passage « l’Arche de la Nouvelle Alliance », et qui, durant la nuit, l’adorent, reposée en l’église principale du lieu.

Port-sur-Saône, Gy, où en l’honneur du comte de Champlitte, gouverneur de Franche-Comté, se fait une ostension spéciale hors du coffret, Rochefort, telles sont les trois couchées de la pieuse caravane.

Vesoul, Rosey, Saligney, Vitreux, telles sont les autres localités spécialement indiquées comme lieux de halte.

Enfin, le dimanche 21 décembre, après midi, à demi-lieue de Dole, une solennelle procession attendait la sainte hostie. Permettez-moi de ne point vous en décrire les ingénieuses décorations, les naïves pompes, les splendeurs officielles. Nous n’avons qu’un court instant, et je suis bien sûr qu’il y a peu de congressistes qui n’aient lu le charmant petit livre du président Boyvin ; cette brochure, plusieurs fois rééditée, leur donnera, dans toute la saveur du temps, un récit que je ne pourrais que résumer à trop grands traits.

Au milieu de ces accueils, la sainte Hostie entre en ville. Elle est maintenant sous un dais, dans un ostensoir ; à la porte, on lui offre les clefs de la cité, dans un plat d’argent. C’est bien là la royauté ecclésiastique de Jésus ; il semblait, qu’en ce jour, s’était réalisé le souhait, dont les Apôtres ont, par une délicatesse de la Providence, l’église nationale comtoise à Rome pour maison généralice : Adveniat regnun tuum Eucharisticum !

Et le Roy prend possession de son royaume ; et, à travers les flots pressés de la foule, escorté de ses prêtres et des plus hauts dignitaires de l’Etat, il parvient à l’église Notre-Dame, où il va trouver un palais provisoire. N’était-il pas convenable, en effet, qu’on lui élevât un temple spécial qui demeurât comme le monument éternel de « la gloire de Dole » ?

Ce monument, les avocats, confrères de Saint-Yves, vont l’ériger en quatre ans, sur l’emplacement des anciennes sacristies du chapitre. Charmant édifice Renaissance, il s’ouvre par un riche portail au fond du collatéral de l’épître, dans notre collégiale. C’est la Sainte Chapelle. C’est, en effet, sous ce nom que, avant même son achèvement, on la désigna, dans le peuple d’abord, puis officiellement. C’est le nom qu’on lui donne le 24 décembre 1612, en réglant les cérémonies sacrées qui doivent s’y. accomplir pour la première fois le lendemain.

Ce n’est toutefois que deux ans après, le lundi de la Pentecôte 1614, que l’archevêque de Besançon, Ferdinand de Rye, consacrait l’édifice sous le nom « de M. saint Yves », patron de ses constructeurs. Le lendemain, les pèlerins, profitant pour la première fois des indulgences accordées par le pape Paul V, escortaient, dans une marche triomphale, la sainte Hostie miraculeuse qui, à l’issue de cette procession annuelle, prenait possession de la Sainte Chapelle, où elle devait demeurer durant cent quatre-vingts ans.

Le soin des Dolois pour la conservation de la sainte Hostie nous est attesté, aussi bien par les mesures prises pour assurer la bonne clôture du coffret, que par le zèle des magistrats à faire reconnaître la sainte Hostie par procès authentique ou à recueillir les dépositions des témoins du miracle . Mais il nous apparaît aussi bien prouvé par l’éclat du culte eucharistique.

La procession du mardi de la Pentecôte a toujours été l’hommage le plus solennel rendu à Jésus-Hostie par la ville de Dole. Chaque année, des arcs de triomphe se dressaient sur son passage, de somptueuses décorations et d’ingénieuses inscriptions paraient les rues. Le pieux zèle des magistrats municipaux pour porter le dais de la sainte Hostie, zèle qui entrainait parfois de pénibles contestations, nous est un témoin de la foi et de l’amour des Dolois.

Si parfois la procession ne peut sortir, si les craintes de guerre ou de peste obligent à l’ajourner, ou à en modifier la date, la douleur est grande : on s’ingénie à donner à la cérémonie tout l’éclat possible, en remplacement du concours de pèlerins qui lui manque. Et il en sera ainsi jusqu’en 1793 : cette même année, un arrêté de Lejeune, représentant en mission, ayant interdit la procession, le peuple de Dole alla réclamer en émeute jusque dans l’assemblée municipale, contre une mesure qui déchirait les fibres les plus intimes de son cœur.

Il n’obtint pas justice, et, depuis dix-huit ans, hélas! nous voyons se renouveler à Dole cet ostracisme infâme. Cette chère procession de la Pentecôte, on l’avait relevée aussitôt que le culte avait pu se célébrer librement ; quatre-vingt-huit ans durant, encore, elle avait été la gloire de notre cité ; c’en était trop pour ceux d’aujourd’hui. Mais nos cœurs gardent tendrement son souvenir, en attendant, pour la seconde fois, des jours meilleurs.

Pour célébrer « sa gloire », Dole n’a pas que ce jour solennel ; trois autres fois, chaque année, aux quatre-temps de printemps, d’automne et d’hiver, une ostension de la sainte Hostie miraculeuse attire de nombreux pèlerins. Ce sont, en outre, des ostensions extraordinaires, soit pour de grands personnages, soit pour des pèlerinages ; de loin, on accourt à Dole vénérer le saint Sacrement de miracle, qui est bien notre gloire et notre honneur : Plaudit sibi felix Dola, hoc decorata thesauro ; hic perenni miraculo sacra colitur hostia .

Pour exposer un si grand trésor, la générosité de l’archiduchesse Isabel-Clara-Eugenia a donné un ostensoir d’argent ciselé, orné de pierreries ; la piété les Dolois a enrichi encore le don primitif, et, moins d’un siècle après, l’inventaire des pierreries de ce joyau occupera quatre grandes pages. Il se composait d’une custode entourée de flammes émaillées soutenues par deux anges agenouillés et sommé d’une couronne élevée par deux anges volants. Relevons un fait qui montre à quel point la sainte Hostie était chère aux Dolois. Au plus fort de la révolution, alors que la ville de Dole avait une municipalité d’un jacobinisme exalté, cette municipalité, au péril de sa tête, soustrayait cet ostensoir à l’orfèvrerie qu’on devait envoyer au « garde général des dépouilles des églises » ; et, huit ans après, le conseil de fabrique reconstitué le recevait des mains du maire. Il n’eut pas, hélas! tant de soin. Le style lui déplut ; la valeur le tenta pour l’équilibre du budget ; l’objet vénérable, sauvé au prix de tant de périls, fut vendu à l’orfèvre Gerdil.

Mais, ô Jésus-Hostie, si vous êtes « la gloire » de la ville de Dole, et son « honneur », Gloria, decus, vous êtes aussi son « secours », et praesidium. Vingt-huit ans à peine se sont écoulés, « ô Force des nations », depuis le jour où Dole vous offrait ses clefs ; et c’est à vous qu’elle va en confier la défense.

Le roi de France, suivant la politique maladroite de son illustre ministre, vient de jeter son épée dans la balance, et de menacer la maison d’Autriche, dont la splendeur diminuée n’aurait plus dû lui être ombrageuse, pour se créer par son secours intempestif des rivaux, dont encore aujourd’hui la France sent le péril.

La Franche-Comté, française de mœurs et de langue, quoique impériale de traditions, d’histoire et de cœur, tentait l’ambition du Roi très chrétien. Le prince de Condé en entreprend l’attaque, et, premier épisode de cette guerre inexpiable dont durant dix ans l’indépendance de la nation comtoise va être l’enjeu, il met le siège devant Dole.

C’était dans l’octave de la fête du très saint Sacrement, et ce sera munis de la cocarde de leur Roy-Hostie, que nos soldats iront au combat : sur le cœur ils attachent un petit rouleau de papier, « où est écrit en peu de mots l’adoration de l’Eucharistie, la Vénération de la Vierge, la Profession de la Foi de l’Eglise universelle, et la protestation de vivre et de mourir Catholiques ». Et, lorsque les Français trouvent ces billets sur nos morts et publient que la ville est pleine de sorciers qui « se chargent de brevets pour se rendre invulnérables », nos Dolois leur répondent « que les billets que nos gens portent ne sont pas pour garder de mourir, mais pour garder de mal mourir ».

Et sur la tour de leur église, qui domine au loin les campagnes, nos Dolois arborent comme signe protecteur l’effigie de Notre-Seigneur, d’après son saint Suaire, et chaque maison porte, comme un drapeau national, un billet bénit sur lequel on lit : « Loué soit et adoré le très saint Sacrement de Miracle, conservateur de la ville de Dole ! »

La Sainte Chapelle est le refuge inexpugnable. Là, du matin au soir, durant les assauts et les sorties, se presse une pieuse foule que la nuit elle-même ne peut dissiper. L’hostie miraculeuse apparaît, selon l’énergique parole du président Boyvin, « comme un bouclier impénétrable au fer et aux flammes, envoyé du ciel pour Divinité tutélaire de la ville ». A son contact, on a sanctifié les billets, sauvegardes des soldats et des maisons ; devant elle, brillent sans cesse des cierges de cire blanche en nombre si considérable « qu’on a peine à croire qu’une place assiégée en puisse tant et si longtemps fournir ». Dès l’aurore, on y célèbre l’adorable sacrifice jusques après midi ; et nul ne s’émeut lorsque la bombe et les coups de canon tonnent autour de l’édifice.

Prenant la tête de cette pieuse foule, le Magistrat s’est présenté au nom de la ville. Tous ses membres ont reçu la sainte communion, puis le vicomte mayeur a prononcé un serment de consécration solennelle ; il vouait une lampe d’argent, qui brûlerait à perpétuité dans la Sainte Chapelle de Dole, et une autre dans celle de Faverney, et il promettait que les citoyens de Dole feraient une procession et jeûneraient chaque année le jour anniversaire de la délivrance de la ville. C’était le 2 juin, trois jours après l’ouverture des hostilités.

Et voilà qu’un jour Jésus-Hostie semble donner une réponse d’assurance à ses fidèles sujets. Une bombe éclate dans la chapelle des Carmélites ; tout est bouleversé sous une nuée de poussière et de plâtre : des fidèles qui prient devant le très saint Sacrement exposé, nul n’a reçu la moindre égratignure ; les images de la très sainte Vierge sont intactes mais l’ostensoir est complètement brisé, et on ne peut trouver qu’un fragment de la sainte Hostie. N’était-ce pas, comme on le disait dans la ville, « que l’Homme-Dieu avait voulu prendre toute l’injure à soi, pour s’en réserver à lui seul la vengeance ? »

Et en effet, deux mois et demi durant, les Français s’épuisent en efforts impuissants : mines, boulets, assauts, ruses, même les bombes qui apparaissent ici pour la première fois, rien ne peut vaincre cette ville de peu de défense ; une magnifique et valeureuse armée est repoussée par une poignée de bourgeois et de troupes peu exercées.

Le 15 août, le peuple de Dole, délivré des attaques de ses ennemis, s’associait aux chœurs des anges pour chanter les louanges de Dieu victorieux des flammes, et de la Vierge Immaculée : Gaudeamus omnes in Domino, diem festum celebrantes.

Et, dès lors, la confiance envers le très saint Sacrement de Miracle se manifeste en toutes les circonstances de la vie publique ; à Lui la reconnaissance dans les joies : on le porte en triomphe pour célébrer la victoire de Nördlingen ou la paix des Pyrénées. A Lui les supplications : devant Lui, on célèbre les prières publiques fondées en 1629 par les États ; on l’implore en 1640, quand les troupes de Villeroy menacent la ville ; en 1668, quand Louis XIV envahit la Franche-Comté ; en 1674, quand pour la seconde fois il assiège Dole ; en 1691, quand, au mépris du droit et des capitulations jurées, le roi veut priver la ville de Dole de son rang de capitale, pour céder aux arguments sonnants qui lui sont proposés ; et enfin, le 5 mai 1789, quand les États généraux s’ouvrent à Versailles et préludent ainsi à la crise dans laquelle tout est menacé de sombrer.

Devant lui, Louis XIV, conquérant aussi heureux qu’injuste dans ses prétentions, prête serment de se conduire en bon et loyal comte de Bourgogne.

Aussi, comme la ville de Dole honore sa « gloire » et son « secours ». Ce n’est pas seulement dans les occasions solennelles que son culte se manifeste : le transport du saint Viatique est chez elle une marche triomphale, et des revenus considérables permettent de rendre des honneurs royaux à Jésus, consolateur des mourants ; la confrérie fondée en 1579, en l’honneur du très saint Sacrement, prend un essor merveilleux, et aujourd’hui encore, elle se tient ferme à son poste d’honneur.

Mais, écoutez ce trait :
Un soir, des voleurs pénètrent dans l’église de Notre-Dame, et s’emparent d’une custode contenant une Hostie consacrée. A cette nouvelle, on bat la générale, on ferme les portes ; la garnison est sous les armes, et de grands feux s’allument aux coins de chaque rue. Enfin, les saintes Espèces sont retrouvées sur le rempart, et ce sacrilège est l’occasion d’une touchante manifestation de pénitence. C’était en 1692.

Hélas! cent ans après, les catholiques dolois versaient des larmes plus amères encore : les saintes Espèces miraculeuses, sacrilégement volées, ne se retrouvèrent pas.

Au début de 1794, arriva à Dole Lejeune, le conventionnel spécialement député pour la destruction de la foi en Franche-Comté. L’année s’est inaugurée par le martyre le M. Claude-François Rénel, vicaire de la collégiale de Notre-Dame, un de ces vingt-neuf prêtres et laïques, Monseigneur notre Archevêque, dont la Franche-Comté verrait avec, tant de joie les noms briller comme une glorieuse couronne de bienheureux autour de celui du martyr de Pontarlier, dom Jean-Ignace Lessus.

Et deux mois plus tard, la sainte Hostie disparait.

Mais on n’a pas osé braver ouvertement l’amour des Dolois pour leur sainte hostie. Il n’y a, pour sa destruction, ni procès-verbal ni délibération officielle ; la tradition seule rapporte vaguement qu’elle fut brûlée. Mais cette tradition imprécise est peu vraisemblable. En 1648, en effet, la sainte Hostie était réduite en poussière ; on l’appliqua sur une lame de cire de cierge pascal, et, comme la présence réelle devait s’en être retirée, on adapta une deuxième lunule à l’ostensoir, afin de pouvoir y placer, lors des ostensions, une deuxième hostie consacrée. Il n’est donc pas vraisemblable qu’en 1794 on ait pu détruire la sainte Hostie par le feu ; si on ouvrit la lunule, même avec précaution, on ne dut trouver entre les deux cristaux qu’un peu de poussière que les misérables jetèrent au veut. Mais, cette opinion même est loin d’être sûre. La preuve de la destruction de la sainte Hostie n’existe pas, et, comme la ville osa tout pour sauver l’ostensoir, comment admettrait-on qu’elle n’eût pas sauvé et caché la sainte Hostie dès le mois de novembre 1793, si des mains pieuses ne l’avaient eu sauvegardée auparavant ? Des reliques précieuses, cachées, n’ont parfois été retrouvées que bien longtemps après, les détenteurs du secret ayant disparu au cours de la tourmente. Un rayon d’espérance peut ainsi rester dans nos cœurs.

A peine la persécution était-elle apaisée que le chanoine Lompré, doyen de Dole, et le maire, Claude-Pierre Bouvier, s’efforcèrent de relever les épaves du culte de la sainte Hostie de miracle : la procession du mardi de la Pentecôte rétablie, la confrérie du Très-Saint-Sacrement restaurée, telle fut leur œuvre. M. Lompré couronna son long ministère par un acte solennel d’amende honorable, lors de la grande mission de 1820.
M. le chanoine de Vaulchier restaura la Sainte Chapelle avec un soin aussi pieux qu’artistique et de généreux donateurs firent retracer sur des verrières les principaux faits de l’histoire de la sainte Hostie de Dole.
L’an 1894 vit un solennel centenaire de réparation, et, il y a trois ans, notre Sainte Chapelle obtenait le privilège, probablement unique en France, de l’autel grégorien.

Mais, hélas! les tristes jours semblent revenir ; la Procession ne peut plus sortir, et notre Sainte Chapelle a connu pour la seconde fois l’humiliation de l’inventaire. Ce jour-là, on chantait au psaume de l’introït du jour : « Venerunt, Deus, gentes in hereditatem tuam, polluerunt templum sanctum tuum » ; nos lèvres murmuraient ces paroles de l’offertoire de la fête de la Dédicace : « Domine, in simplicitate cordis mei, laetus obtuli universa ; Deus Israel, custodi hanc voluntatem ! » Et nous invoquions Jésus victorieux des flammes, « Arx consurgens gentis nostrae, et contra inimicorum nostrorum insidias fortissima tuitio ».

Nos festivités pour le 400ème anniversaire du miracle de Faverney


Cette journée du 22 juin restera certainement dans les mémoires de tous ceux qui y ont participé. Nous en rendons grâces à Dieu, et publions, outre les photos précédentes, les fichiers audio suivants :

Le Miracle de Faverney, le Protestantisme et le Modernisme : sermon de monsieur l’abbé Jocelyn Le Gal, de l’Institut Mater Boni Consilii (43’10 »).

Existence et sens du Miracle de Faverney, par le R.P. Joseph-Marie Mercier (54’19 »).

Cantique à la sainte hostie de Faverney

Antienne en l’honneur de la sainte hostie de Faverney

Enfin je me permets de vous rappeler que ces fichiers audio, de même que toutes les photos et les textes de ce site, sont sous licence Creative common, leurs conditions d’utilisation se trouvent ici.

Fête de la Sainte-Hostie préservée des flammes

Fête de la Sainte-Hostie préservée des flammes

En ce lundi dans l’octave de la fête du Saint-Sacrement nous célébrons, selon le Propre du diocèse de Besançon d’avant les réformes liturgiques issues de Vatican II, la fête de la Sainte-Hostie préservée des flammes à Faverney. L’office est le même que celui de la Fête-Dieu exceptés les lectures du deuxième nocturne des matines qui retracent l’histoire du Miracle de 1608, et l’oraison dont je vous donne une traduction française :

O Dieu tout-puissant et miséricordieux qui, pour prouver la vérité de la foi catholique, avez miraculeusement montré votre Très Sainte Eucharistie conservée dans les flammes et suspendue dans les airs, faites, nous vous en supplions, que le culte dû à ce vénérable Sacrement lui soit rendu par nous, par tous et toujours. Par Jésus-Christ Notre Seigneur. Ainsi soit-il.

Ainsi que le texte latin :
Omnipotens et misericors Deus, qui ad demonstrandam fidei catholicae veritatem, sacrosanctam Eucharistiam inter ignes illaesam, et mirabiliter suspensam ostendisti : praesta, quaesumus ; ut cultus venerabili sacramento debitus, a nobis et ab omnibus semper exhibeatur. Per Dominum.

Cette fête était célébrée autrefois le 30 octobre. Les chants néo-gallicans de la Messe de ce jour étaient les suivants. Je vous les livre tirés d’un graduel bisontin du 19ème siècle. Si j’ai le temps, j’ajouterai un enregistrement audio.

Messe de la Sainte-Hostie de Faverney

Messe de la Sainte-Hostie de Faverney

J’ai même retrouvé l’office de jour dans un antiphonaire du même siècle :

Office de la Sainte-Hostie de Faverney

Office de la Sainte-Hostie de Faverney

Office de la Sainte-Hostie de Faverney

Office de la Sainte-Hostie de Faverney

Office de la Sainte-Hostie de Faverney

Ces documents sont bien intéressants et on se prend à regretter la diversité liturgique d’antan (je parle d’avant les réformes de saint Pie X dans le domaine du chant liturgique)…

L’influence du Miracle sur les catholiques #2

Confréries du Saint-Sacrement. – Fondation de bénédictions.

Cependant une vie religieuse plus intense circulait dans notre pays. Les confréries du Saint-Sacrement s’y multipliaient. Il en existait déjà quelques-unes avant 1608 : la confrérie de Saint-Pierre date de 1399, celle de Sancey de 1591 ; la confrérie romaine, érigée par Paul III à Santa Maria supra Minervam, en 1539, dut également donner lieu à d’autres fondations, par exemple celle de Vesoul. Mais, c’est à partir de 1608 que le mouvement s’accentue en Franche-Comté . Après Faverney, nous voyons Gray (juin 1609), Moroy (1617), Vuillafans (1614) ; le Russey et les Franches-Montagnes, Traves (même époque) ; Chaux-lez-Clerval (avant 1668) ; Banans (1676) ; Colombier (1707) ; Servance (1709) et une quantité indéfinie d’autres dont nos vénérés confrères n’ont pu que nous dire : elles sont très anciennes. Il n’en reste quelquefois que des usages pieux, comme l’exposition du saint Sacrement au troisième dimanche du mois ; quelquefois moins encore : à Fourg-lez-Quingey, c’est, sur la place publique, une croix de pierre, portant un ostensoir ; à Fougerolles, un ostensoir en bois, que le clergé mettait publiquement aux enchères, il y a quelques années encore, et qui était porté, aux processions solennelles, par l’heureux adjudicataire.

Les recherches que nous avons faites, si insuffisantes qu’elles soient, montrent que le tiers de nos paroisses avaient, au XVème siècle, la confrérie du Saint-Sacrement.

En corollaire, et à côté de ces confréries, se développèrent, au XVIIème siècle, les fondations de messes du saint Sacrement, spécialement le jeudi, et les bénédictions qui s’y rattachaient. C’est ainsi qu’à Scey-sur-Saône, les fondations de messes à exposition, complètement inconnues avant 1608, se multiplient à partir de cette époque.

Charles-Louis de Vienne de Beauffremont prend d’abord tous les premiers jeudis du mois, plus quatre-vingts autres jours de l’année ; les habitants se hâtent de suivre l’exemple de leur seigneur, et, successivement, on voit fonder le deuxième jeudi de chaque mois, puis le troisième, puis le quatrième ; le fondateur qui vient ensuite en est réduit à accepter l’hypothétique cinquième jeudi. Le suivant, ne sachant que faire, reprend le premier jeudi, au cas où il y aurait deux prêtres. Enfin les derniers arrivants se contentent de vêpres qu’ils fondent avec grands détails : « A l’O salutaris on fera trois fois l’ostension du précieux corps comme c’est la coutume à la Feste de Dieu ».

Encore ici les documents abondent. Partout ces fondations existent aux XVIIème et XVIIIème siècles. Elles sont tellement populaires, qu’elles ont passé en nos Noëls bisontins : la Commère, conversant avec saint Joseph, reconnaît que la pauvreté est bonne conseillère, et que Barbizier, depuis qu’il n’a plus de vin, est bien plus exact aux bénédictions du saint Sacrement.

Voiquy Tounot, qu’y me démente.
N’ot-ti pas vrai, qu’in dimanche maitin,
Avant que la grand’messe on chante,
L’aira déjà bu ne channe de vin ?
Ai présent, l’ot tout ai fait saige.
Y ne pa (perd) point de congrégation.
Nous ans lai pa dans lou ménaige,
L’ot des premies as bénédictions.

Mais il faut étudier ces questions de plus près, et rechercher les auteurs de ces bénédictions et de ces confréries. Nous arriverons vite à reconnaître que ce sont des personnages zélés pour la sainte Hostie de Faverney, et qui ont subi l’influence du monastère. Prenons quelques exemples. Nous avons vu la famille de Bauffremont s’éprendre subitement d’un grand zèle pour la fondation de messes à exposition. Mais le seigneur dont il s’agit sortait de l’école fondée à Faverney par dom Brenier. Il avait eu pour maître ce digne religieux, qui était comme l’apôtre du miracle et du culte eucharistique.
Deuxième exemple : le 18juillet 1609, Clérialde de Vergy, comte de Champlitte, fonde, conjointement avec sa femme, des messes du saint Sacrement en l’église de Gray. Or ce même seigneur se trouve avoir été, l’année précédente, le fondateur et le premier membre de la confrérie de Gray, érigée en souvenir du miracle de Faverney. De même, A.-P. de Grammont, archevêque de Besançon, promoteur d’une fondation de messes à Scey-sur-Saône, auteur de la confrérie du Russey , est lui-même un élève de l’école de Faverney. Son oncle était abbé de Faverney, son frère s’était fait inscrire un des premiers de la confrérie, et lui-même se laissait guider dans les actes de son épiscopat par notre dom Brenier . Parlons encore du sire de Varambon, l’ami du monastère, qui y fait des fondations, celui dont les Jésuites recherchaient la protection pour aborder l’inexorable abbé Doresmieux . Ne serait-il pas le premier promoteur de ces institutions eucharistiques si répandues dans le canton du Russey et qu’une mosaïque de la Chenalotte semble rattacher au miracle de Faverney ? Car le sire de Varambon, possesseur de nombreuses terres du côté de Faverney, était en même temps seigneur de Maîche et des Franches-Montagnes. De même Louis de Vienne, dont j’ai montré la piété envers la sainte Hostie, était seigneur de Guyans, Saules, Vuillafans, Montgesoye, et voilà qui explique bien des coïncidences curieuses entre le miracle de 1608 et certaines fondations eucharistiques dans le département du Doubs.

Cherchez maintenant les prédicateurs qui provoquent ces institutions. Ce sont les capucins de Vesoul et de Gray, qui ont mis tant d’ardeur à la diffusion du miracle ; ce sont, avec le chanoine d’Orival , les missionnaires d’Ecole, chez qui nous avons trouvé une espèce de circulaire destinée sans doute à être lue publiquement dans les villages voisins des centres de la mission et dont la conclusion est remarquable : faire des œuvres en l’honneur de ce Sacrement, qui d’une manière si particulière a honoré notre province. Il faudrait enfin poursuivre plus loin ces recherches, et relever minutieusement les noms inscrits au registre de Faverney. Nous sommes persuadés que ce sont les mêmes personnes qui, en chaque village, ont laissé après leur mort les plus belles fondations.

Adoration perpétuelle. – Visite au saint Sacrement. – Assistance à la messe quotidienne. – Communion fréquente.

Ces titres ne tromperont personne. Nous ne prétendons pas qu’avant 1608 il n’y avait ni communions, ni assistance aux messes quotidiennes, ni adorations, etc. Mais nous affirmons que ces pratiques étaient moins développées qu’elles ne l’ont été depuis, et que la confrérie de Faverney a joué un grand rôle dans leur diffusion.

Nous avons entre les mains les statuts de la confrérie romaine de 1700 , et ceux de la paroisse Saint-Pierre de Besançon, publiés par M. Alviset en 1630, alors que la confrérie de cette paroisse avait déjà deux siècles et demi d’existence . Or, il est remarquable que ces règlements, tant de Rome que de Besançon, s’occupent très peu de la vie intérieure des associés. L’élection des conseillers et du prieur, la réunion mensuelle, le paiement des cotisations, l’honneur à rendre au saint Viatique, les messes pour les défunts, les processions, tant goûtées de nos pères, voilà les points principaux du règlement, qui pourrait s’appliquer facilement, avec quelques modifications, à une confrérie de Saint-Antoine ou de Saint-Vernier.

Au contraire, et ceci est caractéristique, les statuts de Faverney de 1608 se préoccupent tout d’abord de cette vie chrétienne : « Nous avons délibéré, nous congréger, à dresser une confrérie semblable à celle approuvée par le Saint-Siège (…) 1° (…), 2° (…), 3° Pour plus souvent nous approcher de la table de Dieu (…), 5° Pour nous employer à notre possible à la révérence et adoration de la sainte Eucharistie ». Les articles du règlement répondent à ce préambule : Article III. « Se communieront aussi et confesseront aux fêtes de la Pentecôte, aux principales fêtes de Notre-Dame, aux dimanches des octaves du Saint-Sacrement, voire, si se peut faire, tous les premiers dimanches de chaque mois ». Cette dernière partie n’est encore qu’une invitation, bientôt elle deviendra un ordre strict.

Vers 1690 , paraît un deuxième règlement de la confrérie. L’évolution y est manifeste. La vie chrétienne y apparait plus intense : Article II. « Les confrères doivent allumer leur zèle pour la vénération du saint Sacrement, soit en entendant chaque jour la messe, si cela se peut, soit en visitant au moins une fois par jour une église où il est conservé ».

L’article de la communion n’est pas encore obligatoire, mais les litanies annexées aux statuts portent : « ut nos ad frequentem usam Eucharistiae perducere digneris ».

Nous voici au XVIIIème siècle et un troisième règlement s’élabore . Cette fois les communions y sont déclarées obligatoires, sous la seule réserve de l’autorité du confesseur. De plus, l’adoration perpétuelle y est recommandée, comme un fruit naturel de la piété eucharistique. « Ceux qui seront inspirés de se choisir, chaque année, une heure fixe, afin de contribuer à l’adoration perpétuelle de cet auguste mystère, sont invités de faire demander au Père Directeur, chacun, un billet imprimé pour ce sujet ». En fait, et à partir du commencement du XVIIIème siècle, s’organisent partout les adorations perpétuelles, que Ferdinand de Rye avait indiquées comme la conséquence naturelle du miracle de Faverney . On en trouve à Faucogney, Boujailles, Morteau, Pesmes, Vuillafans, Dole, Salins, Lons-le-Saunier, Pontarlier, Orgelet, Delle, Saint-Vit, Ornans, Frasnes-le-Château, Saulx, Clairvaux, Lure, Fontenoy-lez-Montbozon, Orgelet, Saint-Maur, Dambelin, Grand-Noir, Chissey, Gy, Nozeroy, etc. . Il faudrait citer en particulier Colombier et Servance, sur lesquels nous avons des détails particulièrement édifiants . Mais partout c’est un vif élan de foi : soit que l’adoration se fasse une fois par an, ou tous les mois, ou aux principales fêtes, ou tous les dimanches, ou tous les jours, elle est l’expression de la dévotion populaire la plus touchante. La confrérie de Saint-Pierre se laisse gagner à son tour par ce mouvement qui devient général. Elle introduit dans son règlement l’adoration perpétuelle : Article VI. « Le troisième dimanche du mois, les confrères ne manqueront pas de faire leur demi-heure d’adoration avec leur cierge allumé ». On trouvera dans M. Suchet de plus amples détails sur ce dernier point. Ainsi s’est formée, dans nos populations de Franche-Comté, cette piété ardente qui leur a fait repousser successivement les assauts du jansénisme et de la Révolution, et que Sauzay décrit, d’une manière si admirable, en son ouvrage de la Persécution. Nous avons essayé d’en rechercher les causes et nous avons cru en trouver une, et des plus abondantes, dans le grand événement de 1608. Il nous faut arrêter ici ce travail, si incomplet qu’il soit. Qu’il puisse servir à la glorification de la sainte Hostie de Faverney.

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L’influence du Miracle sur les catholiques #1

Rapport de M. l’abbé CAMUSET, curé doyen de Scey-sur-Saône.

Les pèlerinages

L’enquête de Ferdinand de Rye nous a fait connaître l’enthousiasme des foules à la vue du Sacrement de miracle. Ce transport populaire ne se refroidit point dans la suite, comme on eût pu l’imaginer. En 1609, ce sont des foules immenses, qui, de Faverney à Port-sur-Saône, à Rosey, à Gy, etc., font escorte à la sainte Hostie que transportent les Dolois. En 1624, Ferdinand de Rye, visitant Faverney, est étonné d’y retrouver aussi vive l’impression de 1608. Elle s’est même accrue, et avec elle la dévotion populaire : Unum notatum dignissimum, ab hujus miraculi tempore sic devotionis fervorem crevisse. La cruelle guerre dite des Suédois (1635-1645) vient faire trêve à ces pieux transports. Faverney y perd mille habitants. La population comtoise est réduite au dixième et livrée à une misère telle, dit un témoin, qu’on eût habillé de velours une vache, s’il en fût restée quelqu’une. Mais l’épreuve passée, la dévotion renaît. C’est le moment où l’on se dispute, quelquefois avec aigreur, les moindres reliques du miracle , où le P. Lejeune, Franc-Comtois, le prêche en toutes ses missions, où les indulgences attachées à la confrérie de Faverney sont annoncées au son de la trompe en tous nos villages.

Quelque vingt ans se passent, nous sommes à la fin du XVIIème siècle et le pèlerinage ne fait que progresser. Les registres de la confrérie se couvrent alors de noms : cent soixante villages y sont représentés en 1680. L’image de la sainte Hostie est appendue dans toutes les maisons de la Saône, l’affluence à la Pentecôte est telle, qu’A.-P. de Grammont est obligé de promulguer un décret pour la modérer et la régler (1682). Les documents abondent ; nous ne pouvons que cité à la hâte les principaux événements qui nous rattachent à ces temps merveilleux : en 1680, la magnifique mission de Faverney ; au commencement du XVIIIème siècle, l’institution par F.-J. de Grammont de l’office de la sainte Hostie ; en 1726, le miracle éclatant de la sainte hostie qui sauve Faverney d’un embrasement général.

Même événement en 1753. Voici la Révolution. Elle ne change rien aux dispositions populaires. Une foule de « citoyens » et de « citoyennes » viennent se faire coucher aux registres de la confrérie. En 1791, le transfert de la sainte Hostie à l’église paroissiale se fait parmi un immense concours. On chante encore les vêpres de la fête en 1794. 1795 commence sous de tristes auspices. Le culte ne peut plus s’exercer. Mais la Pentecôte de cette même année 1795 voit revenir la sainte Hostie parmi les acclamations populaires. En 1815, nouvel incendie, nouvelle délivrance par la sainte Hostie. En 1854, une fête magnifique célèbre la délivrance du choléra. Nouvelle et plus imposante cérémonie en 1864, où le cardinal Mathieu triomphe d’avoir fait accepter par la Congrégation des Rites la fête et l’office du miracle. En 1878, c’est le pèlerinage national présidé par Mgr Paulinier. Aujourd’hui (23 mai 1908), c’est le Congrès eucharistique, qui ferme cette chaîne merveilleuse de solennités et de miracles, ou plutôt, non, il ne la ferme pas, il ne fait qu’y ajouter un anneau splendide et digne de la Comté.

Réformation du monastère

Le premier résultat tangible du miracle fut la réformation du monastère de Faverney. Ce n’est pas que les religieux, attiédis depuis longtemps, aient pris d’eux-mêmes, et en considération du miracle, la résolution de se convertir. Personne ne le croirait. Les réformes ne sont jamais entreprises par les corps à réformer. Elles sont toujours l’œuvre d’un homme, et se font sous la pression des circonstances. L’homme ne manquait pas à Faverney. L’abbé Doresmieux, ancien prieur de Saint-Vaast, d’Arras, et qui, précisément en 1608, venait d’être nommé abbé de Faverney, était un prélat pieux, désintéressé, plein d’excellentes intentions. Mais sa faible santé ne lui permettait pas d’adopter, pour lui-même, les règles de l’étroite observance ; et l’œuvre à entreprendre était si pleine de difficultés, qu’il se fût peut-être découragé à soulever une telle masse . Mais, il est des situations plus fortes que les hommes.

Après le miracle de Faverney, on ne pouvait laisser au monastère des religieux aussi dissolus, qui ne connaissaient ni réfectoire ni dortoir, et vagabondaient librement jour et nuit. Les pèlerins s’en étonnaient, et revenaient chez eux fort peu édifiés. C’est le bon abbé Doresmieux qui nous donne ces détails et nous explique les mouvements de son âme dans une lettre à l’infante Isabelle-Eugénie-Clara. Il décida donc la réforme, et appela à son secours dom Guillaume Simonin, abbé de Saint-Vincent de Besançon. Celui-ci avait introduit dans son monastère la réforme de Saint-Vanne et Hydulphe (de Verdun). Il était même dans le diocèse le seul abbé réformé, les autres ayant énergiquement repoussé les visites de l’archevêque, Ferdinand de Rye, à ce sujet. Ce fut donc lui qui, délégué par Paul V, vint, en 1613, faire la visite canonique de l’abbaye. Il se passa là des choses bouffonnes, que je voudrais pouvoir passer sous silence . Les religieux reçurent le visiteur apostolique avec respect et humilité, ils baisèrent avec vénération le rescrit pontifical, déclarèrent accepter de cœur la réformation et se soumettre en tout aux ordres du Saint-Père. Seulement…, seulement ils faisaient une réserve. Ils voulaient qu’il fût bien entendu : 1° Qu’on ne changerait rien à leur manière de vivre ; 2° qu’on ne leur parlerait point de cette « antiquaille » nommée règle de saint Benoît ; 3° qu’il ne leur manquerait rien au point de vue matériel. Il n’y avait rien à faire avec de telles gens. Guillaume Simonin leur accorda ce qu’ils demandaient. Mais en même temps il fit venir douze religieux de son abbaye sous la conduite de dom Mathias Pothier. Ce petit groupe, à qui fut réservé un quartier du monastère, forma la nouvelle abbaye. Les anciens religieux vécurent quelque temps encore à Faverney, puis disparurent peu à peu, emportant leurs prébendes. Un seul, Nicolas Brenier, le principal témoin du miracle, consentit à la réformation. Il eut assez d’humilité pour recommencer son noviciat à Moyenmoutier, revint ensuite à Faverney, fut nommé prieur, puis coadjuteureur de dom Doresmieux , et enfin son successeur. Le petit groupe de religieux réformés s’augmenta bientôt et eut une immense réputation. Les pèlerins de Faverney chantaient ses louanges et peu à peu tous les couvents de la province et des États voisins furent moralement obligés de demander à l’abbaye du miracle des visiteurs et réformateurs. C’est ainsi que dom Doresmieux établit l’étroite observance à Jouhe et à Mont-Roland ; dom Brenier chez les Ursulines d’Auxonne et de Vesoul, en 1629, et dans les prieurés de Vaux, de Château et de Morteau ; dom Pothier à Saint-Hubert des Ardennes ; dom Bourgeois dans l’ordre de Saint-Maur ; dom Boban dans celui de Cluny, sur l’ordre de Richelieu, qu’avait charmé la réputation de Faverney. Enfin l’abbaye de Luxeuil reçut elle-même la réforme. Notre Dom Brenier fut, avec dom Coquelin, l’instrument de ce grand œuvre. Ainsi s’étendait l’œuvre de Dieu : une petite flamme s’était élevée à Faverney, et bientôt elle embrasa la Bourgogne et la France entière.