Mercredi 22 avril (Confinement J37)

La Punchline de Notre-Seigneur (Io 15, 6)

Si quelqu’un ne demeure pas en Moi, il est jeté dehors et, comme le sarment qui ne porte pas de fruit : il sèchera, sera jeté au feu et brûlera.

Jésus est la vraie vigne (Io 15, 1-11) : commentaire de Dom Paul Delatte

C’est l’action de grâces, prononcée par le Seigneur lui-même, après la première Messe et la première communion, lors de la dernière Cène. Nous y apprenons la condition vraiment nouvelle où les disciples sont établis en face du Père, en face du Fils, et les uns avec les autres, et enfin tous ensemble devant le monde. Les apôtres viennent de se partager la coupe du précieux sang. La vie du Seigneur est entrée en leurs âmes. C’est moi, dit le Sauveur, qui suis la vigne, la vraie vigne. L’allégorie de la vigne était consacrée par l’usage de l’Écriture (Is 5, 1-7 ; Ier 2, 21 ; Ez 15 ; Ps 79). Mais ce n’était que symbole lointain : Jésus est la vraie vigne. Pourquoi la vigne, Seigneur? — Parce qu’elle est humble d’aspect et son bois impropre à tout usage ; parce que son fruit est exquis et réjouit le cœur des hommes. — Pourquoi la vraie vigne? — Parce qu’il en est une autre qui a trahi l’espoir de Dieu (Is 5, 7). Le maître de la vigne, celui qui la cultive et en recueille le fruit, c’est mon Père, c’est le Père céleste. À lui doit revenir tout le fruit. La terre de qui est née cette vigne, c’est la très sainte Vierge Marie.

Le vigneron a soin de sa vigne. Toute branche qui est en moi, mais inutile, et sans porter de fruit, il l’enlève. C’est un sarment stérile : à quoi bon le laisser puiser dans la vigne une sève dont il ne profite pas ? Allusion, sans doute, à Judas. Mais les branches fécondes, celles qui produisent, le Père les émonde, afin qu’elles portent plus de fruit encore. Sa richesse à lui s’accroît de leur fécondité, et ses soins grandissent en proportion de leur rendement ; une sorte d’émulation s’établit entre le vigneron divin et les branches : plus il reçoit d’elles, plus elles reçoivent de lui. En quoi consiste, dans la réalité symbolisée, le fruit dont il est question trois fois au verset 2, nous le saurons bientôt (verset 8). Comme il a été parlé d’un travail du Père qui émonde et purifie Jésus renouvelle aux apôtres, et, cette fois, sans exception, l’assurance déjà donnée plus haut (Io 13, 10) : ils sont purs, désormais, à raison de leur attachement au Seigneur et à sa doctrine.

Jusqu’ici, ce n’est encore que d’une façon abstraite et imprécise que le Seigneur a dessiné la relation des branches à son Père et à lui-même ; mais les paroles suivantes ne laissent rien à désirer comme tendresse et comme clarté. « Demeurez en moi, et moi en vous ». On ne peut « demeurer » que là où l’on est : le Seigneur est donc en nous, et nous dans le Seigneur. C’est le baptême, en un sens, qui nous fait entrer dans le Seigneur ; c’est l’Eucharistie qui met le Seigneur en nous. Il s’agit donc pour les disciples de demeurer dans les conditions que leur ont créées ces deux sacrements. L’intimité de cette inhabitation mutuelle est décrite avec les formes mêmes qui servent pour désigner l’intimité du Père et du Fils : demeurez ; ne sortez pas de moi. Il n’y a pas de joie hors de moi. Vous en moi, moi en vous : ainsi, nous serons heureux. — Mais encore, Seigneur, qu’est-ce que demeurer? — C’est chose simple. Demeurer, c’est laisser votre pensée, votre vouloir, votre cœur, votre activité, toute votre âme, tout votre être, là où ils sont, et aux mains de qui vous les avez livré.

Aussi bien, si vous ne savez pas ce que c’est que demeurer en moi, voyez ce qu’est pour le sarment demeurer dans la vigne. Il est possible sans doute à une branche de demeurer unie au cep sans produire de fruit : il y a des branches folles, stériles, que le vigneron ampute et élague. Mais la branche une fois retranchée est-elle capable de porter, hors de la vigne, un fruit qu’elle ne produisait pas lorsqu’elle était unie au cep? Le sarment ne peut produire qu’à la condition de demeurer uni à la vigne ; de même pour vous : vous ne sauriez porter de fruit qu’à la condition de demeurer en moi. — Et afin de ne laisser aucune indécision dans l’esprit de ses disciples, le Seigneur ajoute : le cep, c’est moi ; les branches, c’est vous. Celui qui demeure en moi, par l’attachement de sa foi, et en qui je demeure, par l’effusion d’une vie qui est mienne, celui-là produit des fruits abondants : mais sans moi, vous ne pouvez rien faire. — Chacun comprend qu’il s’agit de l’ordre surnaturel et des œuvres qui ont un poids devant Dieu, une valeur devant son appréciation souveraine. L’insertion au Seigneur par la foi et le baptême ne nous permet plus d’agir à notre gré, comme affranchis de cette condition juridique nouvelle, à la façon des païens.

Le Seigneur ne dédaigne pas de nous solliciter par notre propre intérêt. Si nous demeurons en lui, nous porterons beaucoup de fruits ; si nous cessons de lui être vitalement unis, non seulement nous ne porterons aucun fruit, mais notre sort sera terrible. Encore que le nom de Judas ne soit pas prononcé, il est difficile de méconnaître qu’il soit fait ici allusion au traître. Si quelqu’un, dit Jésus, ne s’attache pas à moi, « il a été » mis dehors, comme un sarment inutile : c’est chose faite, il est sans vie désormais et se dessèche : en dehors de la vigne, en dehors de la vie, en dehors de la lumière, il est tellement un élément inutile que le premier venu s’en empare, le jette au feu, et il brûle. Après Ezéchiel (15, 5), et en commentant ce passage de saint Jean, saint Augustin a remarqué que le bois de la vigne est impropre à tout usage et n’a d’autre lieu que la vigne ou les flammes : Unum de duobus palmiti congruit, aut vitis, aut ignis ; si in vite non est, in igne erit : ut ergo in igne non sit, in vite sit. Il n’y a que deux options pour les sarments : ou la vigne ou le feu ; si le sarment n’est pas sur la vigne, il est dans le feu : ainsi donc s’il n’est pas dans le feu, il est sur la vigne.

Si vous demeurez en moi, si mes paroles demeurent en vous, si elles sont la lumière de votre intelligence, la règle de votre volonté, la norme divine de votre activité, demandez tout ce que vous voudrez : il vous sera accordé. Votre prière viendra des suggestions de Dieu même, vous ne demanderez que des biens salutaires, vous ne demanderez à Dieu que les richesses divines : rien ne vous sera refusé. — Tout esprit réfléchi ne manquera pas d’observer combien de fois le verbe « demeurer » est employé au cours de cet entretien ; combien aussi il est question du fruit que doit produire la vigne. Il remarquera encore qu’entre le cep et les branches, et, partant, entre le Seigneur et nous, il y a unité de vie, de sève et d’œuvres ; qu’il y a, de nous au Seigneur, dépendance absolue, dépendance continue, dépendance croissante, à raison des grâces reçues, chaque jour plus nombreuses, — nous allions même dire dépendance mutuelle, car c’est par nous que le Seigneur travaille aujourd’hui encore et ce sont les branches qui portent le fruit. — In hoc clarificatus est Pater meus… La fin de toutes choses c’est que Dieu soit glorifié, qu’il soit reconnu comme Dieu, comme Père, adoré et servi comme tel ; c’est que nous le lui disions, dans nos louanges et dans nos chants, et que toute notre vie le lui signifie : tout notre être retournant à Dieu, comme tout entier il vient de lui : l’adoration en esprit et en vérité. Mais l’adoration elle-même grandit en son titre avec la dignité de l’adorateur. Or, quand est-ce que le Père est vraiment glorifié? C’est lorsque notre vie produit, et lorsque, de toute notre vie. Dieu recueille ce fruit : notre adoration. Et quand est-ce que cette adoration est la plus haute et la plus parfaite qui soit? Lorsque nous sommes complètement les disciples du Seigneur, enseignés, guidés, déterminés par lui; lorsqu’il ne reste plus en nous que lui-même. Alors monte vers le Père l’hommage de l’adoration complète, parce qu’elle est celle du Christ en nous.

« Comme le Père m’a aimé, ainsi je vous ai aimés moi-même. Demeurez dans mon amour. » Qui n’a songé à l’amour, à la félicité des trois Personnes en leur solitude, en leur société éternelle? Alors qu’il ne peut y avoir chez Dieu nulle indigence, comment a-t-il voulu aimer au dehors, chercher à être aimé? C’est le mystère. Et sommes-nous donc de la Trinité, nous autres, pour que le Fils de Dieu nous aime depuis l’éternité, comme son Père l’a aimé et l’aime éternellement?… Comment pouvons-nous y penser sans tressaillir? Ainsi, je suis aimé d’un amour qui ressemble à celui du Père pour le Fils, d’un amour premier, continu, infini, immuable, si je le veux. Je suis vraiment baigné et pénétré de cette dilection. Et c’est le Fils de Dieu, comme si j’étais nécessaire à son bonheur, qui me dit : Demeurez dans mon amour ; ce qui signifie directement, non pas : dans l’amour que vous avez pour moi ; mais : dans l’amour que j’ai pour vous. Est-ce qu’on n’y est pas bien? Est-ce que quelque chose peut vous manquer auprès de moi, qui vous aime? Est-il quelque chose qui vous plaise hors de moi? Demeurez à moi et à Dieu. — Je le veux bien. Seigneur ; mais que me faudra-t-il faire? — Quand on entre dans la Trinité, il faut prendre les mœurs de la Trinité. Demeurez dans ce réseau de la tendresse divine, et vivante, et personnelle, qui vous enveloppe tout entier, demeurez-y par toute votre activité, par une adhésion constante et pratique à ce que je veux de vous, — que ma volonté vous soit témoignée par des préceptes, par les événements, par les circonstances, par les inspirations de ma grâce. En gardant mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ; de même que j’ai gardé, moi, les commandements de mon Père et que je demeure en son amour. Si je vous parle ainsi, c’est afin que la joie du Fils soit en vous, et que votre joie soit achevée et parfaite.

Prière

Prière de Louis de Blois, O.S.B. (1506-1566)

Ô Jésus, Sagesse éternelle, envoyez-moi votre lumière. Éclairez-moi, lumière brillante et gracieuse, afin que les ténèbres de mon aveuglement se changent en un midi éclatant de splendeurs. Ô bon Jésus, ornez mon âme de cet éclat de la charité que vous aimez ; engraissez-la de cette substance de l’amour dont vous faites vos délices ; délivrez-la de tout ce qui vous déplaît, et faites qu’elle vous plaise en toutes choses. Ô ardeurs très suaves, dévorez et consumez heureusement ce grain de poussière de ma substance. Transportez-moi en vous, afin que, vous étant uni par l’indissoluble lien de l’amour, je vive de vous, et, comme un lys, je fleurisse devant vous. Ô très belle et très gracieuse fleur, Jésus ; ô vie permanente, vie par laquelle je vis et sans laquelle je suis abîmé de tristesse, vie douce et aimable, accordez-moi que je vous sois uni, que je vous embrasse, et par la suave charité, bercez-moi dans votre sein, vous qui êtes la paix très agréable, et faites que je m’y endorme saintement. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Allelúia, ego sum vitis vera, allelúia : vos pálmites mei, allelúia, allelúia.

Ã. Alleluia, je suis la vraie vigne, alleluia : vous êtes mes rameaux, alleluia, alleluia.

Antienne grégorienne “Alleluia ego sum vitis vera”

Antienne romaine “Alleluia ego sum vitis vera”