Si la fête de Noël est l’occasion de réjouissances bien légitimes pour nous, chrétiens, il faut cependant veiller à respecter l’ordre, de sorte que la réjouissance du corps n’étouffe pas celle de l’âme, et que la nourriture spirituelle ne soit pas entamée par la charnelle :

« Pour certains, la mémoire de cette faveur se tourne en prétextes pour la chair (Gal.5/13), et tu peux les voir déployer en ces jours-là une grande agitation pour préparer des vêtements fastueux, des aliments délicats, comme si c’était cela, ou des réalités de ce genre, que le Christ recherchait par sa naissance » (Adv. III, 1).

Il nous faut donc considérer ces mystères de la nativité du Seigneur (enfant-Dieu, naissant d’une vierge, etc) qui sont comme

« les récipients d’or et d’argent (cf. Ex. 3/22) dans lesquels, en ces jours de si grande fête, on sert à manger, à la table du Seigneur, même à tous les indigents (ICor. 10/21).ces récipients, nous n’avons pas à les emporter : les plats et les coupes d’or ne nous sont pas donnés, mais bien la nourriture et la boisson qu’ils contiennent » (Nat. III, 1).

Ces vases d’or qui représentent la dimension divine de l’événement, nous les contemplerons, puis nous prendrons la nourriture qu’ils contiennent, vertus du Sauveur à imiter.

Pour saisir l’importance de la Nativité, nous devons revenir au principe de notre histoire. Ainsi, dans son deuxième sermon saint Bernard commence par expliquer l’admirable création de l’homme, glaise dans laquelle Dieu a insufflé une âme, source de la dignité de l’homme par rapport aux autres créatures corporelles :

« Comment ne pas se rendre compte, frères, de tout ce que l’âme apporte au corps? Sans âme, la chair ne serait-elle pas une souche insensible? C’est de l’âme, en effet, que surgit la beauté, de l’âme que vient la croissance, de l’âme que dépendent la clarté du regard et la sonorité de la voix » (Nat. II, 2).

Mais ce n’est pas tout, Dieu avait élevé l’homme à l’état surnaturel, le créant “à son image et à sa ressemblance”, la justice originelle d’Adam était comme un sceau de Dieu en lui :

« Oui, Dieu a fait l’homme droit, et l’homme en cela était à la ressemblance de Celui dont il est écrit : “Droit est le Seigneur notre Dieu: en lui, point d’iniquité”(Ps. 91/16). De même Dieu a fait l’homme véridique et juste, selon qu’il est Lui-même vérité et justice » (Nat. II, 3).

Mais en convoitant la sagesse, connaissance du bien et du mal, Adam et Eve (après Lucifer) voulurent s’attribuer ce qui était le propre de Dieu le Fils; et, par cet orgueil, se condamnèrent eux-même, perdant ce qui leur venait de Dieu en voulant devenir comme des dieux.

Dieu allait-Il perdre irrémédiablement sa créature dans sa justice ? Non, l’homme, contrairement au diable, et en raison même de sa nature à la fois spirituelle et corporelle, pouvait être racheté, et c’est ce que Dieu a voulu :

«Faire miséricorde Lui est propre. Car c’est en Lui-même qu’Il puise la réalité même et la semence, en quelque sorte, du pardon.  Pour ce qui est de juger et de condamner, c’est nous qui L’y contraignons, d’une certaine manière» (Nat. V,3).

Et puisque c’était les prérogatives du Fils de Dieu qui étaient visées, c’est par Lui que l’homme serait comme recréé plus admirablement encore qu’il n’avait été créé :

«Tous Me portent envie -semblait-Il dire- : Je vais donc venir et Me comporter de telle manière que, pour quiconque aura voulu M’envier et désiré M’imiter, cette rivalité tourne à son bien»(Adv. I, 4).

Nous voyons donc dans la Nativité du Verbe fait chair l’accomplissement parmi nous de cette miséricorde après laquelle le monde pécheur soupirait :

«Que paraisse, Seigneur, ta bonté, à laquelle l’homme, créé à ton image (Gn.1/27), puisse se conformer.  Car, pour ce qui est de la majesté, de la puissance et de la sagesse, il nous est impossible de les imiter, et il serait inconvenant pour nous de les convoiter» (Nat.I,2).

Voici le mystère à contempler en cette fête de Noël, mystère de l’infinie miséricorde de Dieu à notre égard : Dieu vient à nous pour nous sauver non pour nous juger, qu’avons nous à craindre ?

«Oui, Il s’est fait petit enfant; la Vierge, sa mère, enveloppe de langes ses membres délicats (Lc. 2/7) : et toi, tu tremblerais encore d’effroi (cf Ps. 13/5) ?  A ce signe du moins tu sauras qu’Il est venu non pour te perdre mais pour te sauver (Lc. 9/56), pour te délivrer non pour t’enchaîner.  Déjà Il part en guerre contre tes ennemis, déjà Il piétine la nuque des orgueilleux et des superbes (Dt. 33/29), Lui qui est puissance et sagesse de Dieu (I Cor.1/24)» (Nat.I,4).

Il vient pour mettre à mort la double mort qui nous affecte : celle de l’âme, le péché, et celle du corps.

«Et déjà, en vérité, dans sa propre personne Il a vaincu le péché quand Il a assumé la nature humaine sans la moindre contamination. Grande, effectivement, a été la violence infligée ainsi au péché, et on peut être certain que celui-ci a été réellement chassé lorsque notre nature, qu’il se glorifiait d’avoir totalement investie et occupée, s’est trouvée dans le Christ absolument dégagée de sa possession» (Nat. I,4).

Et durant toute sa vie ici-bas le Sauveur poursuivra le péché par son enseignement et son exemple, de sorte qu’Il devient pour nous comme les quatre sources qui arrosaient le paradis terrestre (Gn. 2/10 ss.) :

«De la source de la miséricorde, nous recevons, pour laver nos fautes, les eaux de la rémission des péchés.  De la source de la sagesse, nous recevons, pour étancher notre soif, les eaux du discernement.  De la source de la grâce, pour arroser les plantes de nos bonnes oeuvres, nous recevons les eaux de l’empressement spirituel.  Cherchons alors, pour cuire nos aliments, des eaux brûlantes : les eaux de l’émulation.  Ce sont elles qui préparent et chauffent à point l’élan de nos désirs : elles sortent en bouillonnant de la source de la charité» (Nat. I,6).

Mais, c’est par sa passion que le Christ enchaînera cette mort de l’âme.  Nous voyons déjà se dessiner sur la crèche l’ombre de la Croix :

«Oui, le Christ pleure, mais autrement que les autres enfants, ou au moins pour une autre raison.(…) Ceux-là pleurent en raison du joug pesant qui accable tous les fils d’Adam (Si.40/1), Lui à cause des péchés des fils d’Adam.  Et si maintenant, pour eux, Il répand ses larmes, pour eux aussi, plus tard, Il répandra son sang» (Nat.III,3).

Quant à la mort du corps, le Christ la vaincra d’abord en Lui-même par sa résurrection puis en nous quand Il ressuscitera nos corps mortels (Rom.8/11; cf Nat.I,4).

Si Notre Seigneur est la cause de notre salut, Il en est aussi le modèle, l’exemplaire auquel nous devons nous conformer. De là, après avoir contemplé la beauté de ce mystère de Noël, mystère de miséricorde, laissons-nous exhorter à la vertu par l’Enfant-Dieu et toutes les circonstances dont Il a voulu que sa naissance fut entourée. Saint Bernard dit ailleurs :

«C’est donc par Dieu, sans aucun doute, que le commencement de notre salut s’opère, ce n’est en tout cas ni par nous ni avec nous.  Mais le consentement et l’oeuvre du salut, même s’ils ne viennent pas de nous, ne se font cependant plus sans nous» (De gratia et libero arbitrio, XIV, 46).

Le fait lui-même de l’incarnation du Verbe qui se manifeste au monde dans la nativité constitue le premier et le plus profond enseignement, celui de l’humilité, fondement de toutes les vertus :

«Efforcez-vous à l’humilité, car elle est le fondement et la gardienne de toutes les vertus; suivez-la à la trace, car elle seule peut sauver vos âmes (cf Jc.1/21).  Quoi de plus inconvenant, en effet, quoi de plus abominable, et de plus gravement punissable, pour un homme, que de voir le Dieu du Ciel se faire petit enfant, et de continuer soi-même à se grandir au dessus de la terre ?  Quelle insupportable impudence, alors que la Majesté s’est anéantie Elle-même, si le vermisseau s’enfle et se gonfle d’importance » (Nat.I,1).

En second lieu, nous pouvons considérer le temps auquel le Christ a voulu naître.  Pourquoi choisir l’hiver comme saison de sa naissance ?  L’été n’aurait-il pas mieux convenu au Soleil de justice ?  Non, la gloire devait être au terme de son pèlerinage terrestre et non au commencement, sa vie devant être l’exemplaire de notre vie spirituelle :

«Voilà pourquoi, en vue de sa naissance, le Fils de Dieu, doté du pouvoir d’en déterminer le moment, a choisi le plus pénible, surtout pour un nourrisson et, un nourrisson dont la mère, toute pauvre, dispose tout juste de quelques chiffons pour le langer et d’une crèche pour le coucher (Lc.2/7)» (Nat. III,1).

Il nous faut donc, pour suivre le Christ, commencer par la pénitence, naître en hiver.  De plus c’est de nuit qu’Il voulut naître, comme pour se cacher; Il nous enseigne par là la modestie et l’esprit de silence :

«Où sont donc ceux qui, avec tant d’impudence, n’ont qu’un désir : celui de se faire voir ? (…) Si le Christ garde le silence, c’est qu’Il ne veut ni se hausser, ni se magnifier, ni se faire connaître : voici alors qu’un ange L’annonce et que la multitude de l’armée céleste Le loue (Lc 2/13).  Par conséquent, toi qui veux suivre le Christ, cache le trésor que tu as trouvé (Mt.13/44).  Aime à passer inaperçu; que la bouche d’un autre s’occupe de ton renom, que la tienne garde le silence (Pr. 27/2)» (Nat.III, 2).

Enfin, approchons-nous encore et voyons le lieu dans lequel Notre Seigneur a voulu naître :

«Pourquoi donc choisi-t’Il une étable ? -pour désapprouver, bien sûr, la gloire du monde, pour condamner la vanité de ce siècle » (Nat.III,2).

Si nous pénétrons plus avant dans cette étable, nous voyons l’Enfant-Dieu entouré de Marie et de Joseph (Lc.2/12) qui représentent deux vertus à pratiquer :

«De même que la petite enfance du Sauveur manifeste l’humilité, de même la continence est mise en valeur par la Vierge, et la justice par Joseph, que l’Evangile, non sans raison, qualifie d’homme juste (Mt.1/19) en faisant son éloge (cf II Cor.8/18)» (Nat.IV,2).

Nous y voyons encore les bergers invités par les anges eux-mêmes, bergers qui représentent l’esprit de pauvreté, le labeur à la sanctification et la vigilance sur nos actes :

«C’est en effet aux bergers qui veillaient et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit qu’est proclamée la joie de la lumière nouvelle; c’est à eux que la naissance du Sauveur est annoncée (Lc 2/12)» (Nat.V, 5).

Ainsi donc, en ces saints jours de Noël, aimons à nous pencher sur la crèche par la méditation quotidienne de ce mystère de la miséricorde divine qui a employé un moyen si admirable pour opérer notre salut. Pourrons-nous jamais considérer toute la portée de ces paroles du prologue de l’évangile de saint Jean : «Et le Verbe était Dieu… Et le Verbe s’est fait chair, et Il a habité parmi nous… Et nous avons tous reçu de sa plénitude et grâce pour grâce.» ?  Qu’il nous soit permis, pour finir, de citer une dernière fois le saint abbé de Clairvaux à la parole si douce et si forte :

«Oui, vraiment, frères, le Verbe s’est fait chair et Il a demeuré parmi nous (Jn.1/14).  Alors qu’Il demeurait au commencement près de Dieu (Jn.1/2), Il habitait la lumière inaccessible et personne ne pouvait Le saisir (I Tim.6/16).  Qui, en effet, a connu la pensée du Seigneur, ou qui fut son conseiller (Rom.11/34) ? L’homme charnel ne percevra jamais ce qui relève de l’Esprit de Dieu (I Cor.2/14); mais, désormais, que l’homme même charnel le saisisse, car le Verbe s’est fait chair.  Si l’homme ne sait rien entendre, sauf ce qui est chair, et bien, voici que le Verbe s’est fait chair : que l’homme au moins l’écoute dans la chair.  O homme, dans la chair, la Sagesse se montre à toi.  Autrefois cachée, voici que désormais elle pénètre les sens mêmes de ta chair.  C’est charnellement, pour ainsi dire, qu’il t’est proclamé : “fuis la jouissance, car la mort est placée au seuil du plaisir (Regula Sancti Benedicti, VII, 24); fais pénitence, car c’est par cette dernière que le Royaume approche (cf Mt.3/2)”» (Nat. III, 3).

Et : «Oui, à moi toutes ces réalités : c’est pour moi qu’elles sont survenues, c’est à moi qu’elles sont offertes, à moi qu’elles sont proposées comme un modèle à imiter » (Nat.III, 1).