Jeudi de la 1ère semaine de Carême

Jeudi de la 1ère semaine de Carême

Jeudi de la 1ère semaine de Carême

Note sur le jeûne et l’abstinence

La loi ecclésiastique du jeûne oblige tous les fidèles, non excusés ou dispensés, qui ont entre 21 et 60 ans. La loi de l’abstinence de viande oblige dès l’âge de 7 ans. Le jeûne consiste à faire un seul repas par jour, mais deux petites collations, que les théologiens limitent à 60 grammes le matin et 250 grammes le soir, sont tolérées. Pendant le Carême, on doit jeûner tous les jours sauf les dimanches, et on doit s’abstenir de viande le mercredi des Cendres (17 février 2021), le mercredi des Quatre-Temps (24 février 2021), et tous les vendredis et samedis.

La Punchline de Dom Delatte
Les lenteurs de Dieu peuvent être des tendresses et ses refus des encouragements.
Jésus et la chananéenne (Mt 15, 21-28) : commentaire de Dom Delatte

Le Seigneur s’éloigne de la Galilée, et remonte vers le nord-ouest, vers le territoire de Tyr et de Sidon, dans une région païenne où il aura le loisir de poursuivre l’éducation de ses apôtres à l’abri des indiscrètes curiosités de la hiérarchie juive. Son dessein n’est pas de prêcher lui-même l’évangile aux gentils : il cherche simplement le silence et la solitude. Il s’efforce de dissimuler sa présence ; mais la renommée de ses miracles l’avait précédé, il ne tarde pas à être reconnu. Dès qu’elle eut appris sa venue, une femme originaire du pays, Syrophénicienne par conséquent, — Chananéenne, dit saint Matthieu, — une païenne, dont la fille était possédée d’un esprit impur, accourut vers lui : « Ayez pitié de moi, criait-elle. Seigneur, fils de David ! Ma fille est durement tourmentée par le démon. » La prière est vraiment très complète ; sa foi et sa confiance sont achevées et confondent, comme celles du centurion de Capharnaüm (Mt 8, 5-13), l’incrédulité juive. Cette païenne connaît le cœur de Dieu ; elle connaît la puissance de Dieu. Elle donne à Jésus son nom messianique : le Seigneur, le Fils de David. Sans doute, elle avait entendu parler de lui ; on a cru quelquefois qu’elle était prosélyte, et, à ce titre, initiée aux croyances des Juifs. La seconde homélie Clémentine lui attribue le nom de Justa, et à sa fille celui de Bérénice.

Saint Matthieu a conservé avec soin tout le détail de ce petit drame. Le Seigneur ne répond rien à la prière de la Chananéenne et semble y être inattentif. Cette attitude pouvait paraître inspirée par le mépris des Israélites envers les Phéniciens. D’autres eussent été rebutés par un tel procédé et se seraient retirés, en maudissant le Juif. Mais Jésus, qui veut ici encore fournir un enseignement, soutient intérieurement la foi de la pauvre mère. Sa prière gémissante se poursuit : « Fils de David, ayez pitié de moi ! » Cependant, les disciples, fatigués de ses cris, s’impatientent ; ils s’approchent du Maître, et lui demandent avec instance d’accorder enfin la grâce sollicitée : « Renvoyez-la, qu’elle cesse enfin de nous poursuivre de ses cris. » On voit bien, à la réponse du Seigneur, qu’il s’agit de la congédier exaucée ; mais l’intercession des apôtres ne semble point provoquée par la seule pitié : « Accordez-lui ce qu’elle demande ; elle s’en ira, et cessera de nous importuner. » Le Seigneur répond enfin, mais à ses disciples, comme si eux seuls eussent été dignes d’une réponse ; il s’exprime cependant de manière à être entendu de la mère : « Je n’ai été envoyé que pour les seules brebis perdues de la maison d’Israël. » C’était exact : la prédication universelle ne devait venir que plus tard, occasionnée en quelque sorte par l’endurcissement des Juifs (Act 13, 46-47). La Chananéenne ne se laisse pas déconcerter. Elle vient tout près du Seigneur qui, sur ces entrefaites, est entré dans une maison ; elle tombe à ses pieds, disant : « Seigneur, secourez-moi ! »

En face d’une telle douleur, en face d’une telle confiance, le Seigneur répond à la Chananéenne, mais en des termes dont l’apparente dureté nous étonne, venant de ces lèvres qui ne s’ouvraient que pour la miséricorde et la consolation. Ce qui nous fait attribuer de prime abord un caractère mortifiant à la parole du Seigneur, c’est qu’elle évoque en notre mémoire la formule méprisante usitée chez les Orientaux pour désigner les tenants d’une autre religion. Mais la pensée du Sauveur est tout autre. Elle est adoucie par un diminutif : canuli. De plus, saint Marc contient une formule explicative : « Laissez d’abord les enfants se rassasier ; car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » C’est une allusion à ce qui se passe dans une famille : les enfants d’abord, les serviteurs après. Il y a, pour Dieu aussi, un ordre et une hiérarchie dans la distribution de ses bienfaits à la grande famille humaine : les Juifs ont titre à être servis les premiers. On a dit aux apôtres : In viam gentium ne abieritis. La Chananéenne l’entend bien de la sorte, et, avec un à-propos admirable et une foi que rien ne décourage, elle fait observer humblement au Seigneur que sa prière est autorisée par la réponse même qui vient de lui être faite. Jésus a dit : « Laissez d’abord… » ; elle reprend : « En effet, Seigneur, vous dites bien. Mais les petits chiens, eux aussi, trouvent à manger ; ils ont les miettes qui tombent de la table des enfants, de la table de leurs maîtres ! » Après que les enfants sont rassasiés, les membres plus humbles de la famille n’ont-ils pas le droit de recueillir un superflu dont nul n’a souci ?

La prière triomphe de tout et semble désarmer Dieu lui-même : « Ô femme ! dit le Seigneur avec admiration, votre foi est grande. À cause de la parole que vous venez de dire, qu’il soit fait comme vous voulez. Allez ! le démon est sorti de votre fille. » Elle retourne dans sa maison, et trouve l’enfant étendue sur son lit, délivrée du démon. Reconnaissons, nous autres, que les lenteurs de Dieu peuvent être des tendresses et ses refus des encouragements. Souvent, et pour les meilleurs, pour ceux dont il veut élargir l’âme, il feint de se dérober à leurs supplications : il a confiance et sait qu’ils persévéreront quand même, fallût-il attendre des siècles.

Prières

Oratio

Devotiónem pópuli tui, quǽsumus, Dómine, benígnus inténde : ut, qui per abstinéntiam macerántur in córpore, per fructum boni óperis reficiántur in mente. Per Dóminum.

Oraison

Regardez, dans votre bienveillance, nous vous en supplions, Seigneur, la dévotion de votre peuple, afin que le fruit des bonnes œuvres fortifie et renouvelle selon l’esprit ceux qui mortifie leur corps par l’abstinence.

Oratio

Da, quæsumus, Dómine, pópulis christiánis : et, quæ profiténtur, agnóscere, et cæléste munus dilígere, quod frequéntant. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Donnez, s’il vous plaît, Seigneur, aux peuples chrétiens de bien connaître les vérités qu’ils font profession de croire, et d’aimer le céleste don auquel ils participent fréquemment.

Prière pour demander la Foi (10ème siècle)

Dieu très-haut, Dieu éternel, Dieu qui êtes la plénitude de tous biens, Dieu qui êtes le souverain bien, vrai Dieu et vrai homme, infini et tout-puissant : « Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous l’obtiendrez de moi » : voilà ce que vous avez dit de votre propre bouche. Eh bien ! je viens vous supplier, en toute diligence, de remplir, votre promesse à mon égard. Donnez-moi, Seigneur, la perfection de cette foi par laquelle et dans laquelle ont été justifiés tous les saints ; par laquelle a été justifié Abraham ; par laquelle les fils des Hébreux ont été arrachés aux mains de la tyrannie égyptienne ; par laquelle la mer Rouge a été mise à sec ; par laquelle sont tombés les murs de Jéricho ; par laquelle les trois enfants ont été délivrés de la fournaise ardente ; par laquelle tous les Saints ont vaincu les royautés terrestres, fermé la gueule des lions et éteint la flamme des bûchers ; par laquelle ils ont miraculeusement recouvré la santé de l’âme et sont devenus des vaillants en toutes les guerres spirituelles. Je vous demande cette foi par l’intercession de vos saints ; je les prie ardemment de s’unir à moi pour vous louer, pour vous bénir, pour vous rendre grâces de tous vos bienfaits ; et je leur demande en même temps d’intercéder pour ma fragilité, auprès de vous, mon Seigneur, mon Dieu, mon Jésus. Ainsi soit-il.

Antienne
Ã. O múlier, magna est fides tua : fiat tibi sicut petísti.
Ã. Ô femme, grande est ta foi, qu’il te soit fait comme tu l’as demandé.

Antienne grégorienne “O mulier"

Antienne O mulier

Mercredi des Quatre-Temps de Carême

Mercredi des Quatre-Temps de Carême

Mercredi des Quatre-Temps de Carême

Note sur le jeûne et l’abstinence

La loi ecclésiastique du jeûne oblige tous les fidèles, non excusés ou dispensés, qui ont entre 21 et 60 ans. La loi de l’abstinence de viande oblige dès l’âge de 7 ans. Le jeûne consiste à faire un seul repas par jour, mais deux petites collations, que les théologiens limitent à 60 grammes le matin et 250 grammes le soir, sont tolérées. Pendant le Carême, on doit jeûner tous les jours sauf les dimanches, et on doit s’abstenir de viande le mercredi des Cendres (17 février 2021), le mercredi des Quatre-Temps (24 février 2021), et tous les vendredis et samedis.

La Punchline de l’Imitation de Jésus-Christ
Chacun juge des choses du dehors selon ce qu’il est au-dedans de lui-même.
Divers enseignements de Jésus (Mt 12, 38-50) : commentaire de Dom Delatte

Le signe de Jonas

Dans un groupement comme celui que formaient autour du Seigneur les scribes et les pharisiens, les mentalités étaient diverses. Après les violents et les homicides, voici paraître les gens de chicane, les disputeurs. Ils sont d’aussi mauvaise foi que les premiers, mais ils abritent leurs dispositions hostiles sous les dehors de l’impartialité : ils feignent de ne pouvoir se rendre qu’après avoir obtenu pleine satisfaction ; leurs prétentions viennent, dirait-on, de leur conscience même : ils tiennent à ce que l’enquête soit sérieuse. « Maître, nous voulons voir un signe accompli par vous. » La sommation est de forme respectueuse. Que réclament-ils au juste ? des miracles ? Mais le Seigneur les semait à profusion ! Le texte de saint Luc précise la nature du miracle sollicité : Et alii tentantes, signum de cælo quærebant ab eo (Lc 11, 16). Afin d’éprouver ce que vaut le Seigneur, il leur faut un prodige dans le ciel : un fracas de tonnerre, une colonne de feu, un phénomène sidéral, une voix céleste, l’appareil sensible d’une théophanie. Ce serait là, à leurs yeux, le signe décisif : il y a tant de chances d’erreur et de contrefaçon pour les faits qui s’accomplissent dans le monde sublunaire ! Tandis que le ciel est le domaine réservé à Dieu : Cælum cæli Domino, terrant autem dedit filiis hominum. Nous entendrons plus d’une fois encore les Juifs formuler des exigences semblables. Jamais, d’ailleurs, ils ne sont rassasiés de miracles : c’est la disposition notée par saint Paul (1 Cor 1, 22). Trop conscient de la duplicité de ceux qui l’interrogent, le Seigneur ne consent même pas à leur adresser une parole directe, comme si leur cas était désespéré. Il leur répond à la cantonade. Il se borne à renseigner la foule qui s’assemble, en flots pressés, autour de lui, peut-être afin de contempler le prodige que réclamaient les pharisiens. Cette race est mauvaise, dit-il, elle est méchante et adultère, c’est-à-dire infidèle à son Dieu et séparée d’avec lui. Elle demande un miracle non suspect pour elle, non susceptible de contrefaçon. Eh bien ! ce miracle lui sera donné : elle n’en aura point d’autre que celui du prophète Jonas. — Ne traduisons pas ce texte comme si le Seigneur renonçait à accomplir dorénavant des miracles, ou comme si les pharisiens devaient cesser d’en être les témoins. Le Seigneur ne faisait, nous l’avons dit souvent, que des miracles de bienfaisance, non pour repaître la curiosité, ni pour satisfaire les prétentions de ses ennemis. Tous les miracles qu’il pouvait désormais multiplier étaient donc passibles de la même interprétation maligne. Pourtant la génération perverse se trouvera quelque jour mise en face d’un miracle dont elle ne pourra plus, semble-t-il, contester l’évidence triomphante, tant elle aura multiplié les précautions pour le conjurer (Mt 27, 62 sq.). Et voici le miracle promis aux pharisiens : de même que Jonas demeura dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits (Ion 2, 1), de même le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits au cœur de la terre ; comme Jonas, il en sortira vivant. Et leur incrédulité d’alors, en face d’un enseveli chez qui la vie triomphe de la mort (Mt 28, 11-15), montrera que leurs dispositions d’aujourd’hui et de toujours sont décidément perverses, que leur apparent dessein de s’instruire n’est qu’une feinte. Aussi, au jour du jugement, alors que les Ninivites se lèveront à côté de la génération présente, Ninive, par comparaison, sera la condamnation de Jérusalem : cette ville païenne a prêté l’oreille à la prédication de Jonas, un inconnu, et elle s’est convertie. Et pourtant, dit le Seigneur, il y a ici plus que Jonas ! La reine de Saba se lèvera, elle aussi, pour témoigner contre la nation juive : elle est venue des confins de la terre pour recueillir les paroles et goûter la sagesse de Salomon (3 Rg 10). Et pourtant, il y a ici plus que Salomon ! — Recueillons tous les indices que le Seigneur fournit à son sujet : il agit selon l’Esprit de Dieu, il est plus fort que Satan, il y a ici plus grand que le temple (Mt 12, 6), il y a plus que Jonas et plus que Salomon.

L’esprit immonde

C’est encore un avertissement adressé à la Synagogue et l’indication de l’esprit auquel elle obéit aujourd’hui. Rappelons-nous que tout cet enseignement du Seigneur a eu pour occasion la guérison d’un démoniaque et le blasphème pharisien. La question se pose nettement : qui des deux, de Jésus ou de la Synagogue, obéit au diable ? Depuis le contact avec l’Égypte et avec les peuplades chananéennes qui n’avaient été éliminées que lentement, toute l’histoire du peuple juif est pleine de ses rechutes dans l’idolâtrie. Il en a été guéri pourtant : au retour de la captivité de Babylone, une salutaire terreur l’a gardé d’abord; puis les scribes et les docteurs de la Loi sont venus poursuivre son éducation et graver dans sa tête et dans ses mœurs le sens de l’unité de Dieu. C’est à cette conversion que le Seigneur songe. L’esprit immonde, l’esprit grossier, celui qui inspirait les adorateurs du veau d’or et conduisait Israël sur les hauts lieux, celui-là est sorti. Tout n’est pas achevé pour autant. Béelzébub a des retours offensifs. Chassé de l’homme, chassé du peuple, il se cherche un gîte quelconque : les pourceaux, à l’occasion (Mt 8, 31). De gré ou de force, il se retire au désert, et il y tient le sabbat, dans la compagnie des bêtes sauvages (voir Lv 16, 10, le sort du bouc émissaire ; Tb 8, 3 ; Is 13, 21-22 ; 34, 14 ; Bar 4, 35). Ce sont des lieux désolés et maudits : il est naturel que le maudit y prenne domicile. Peut-être cela explique-t-il en partie l’horreur dont nous sommes saisis dans les solitudes et dans les ruines abandonnées. Le diable y promène son inexorable ennui : quærens requiem et non invenit ; il y cherche en vain le repos, car il porte avec lui son enfer et son inquiétude éternelle. Faire le mal est pour le diable la seule distraction, aussi lui est-il intolérable d’être relégué hors de son séjour. Il se dit alors : « Mais si je retournais dans ma maison, d’où je suis sorti ! » Il dit : « ma maison », non qu’elle soit sienne, mais parce qu’il y a demeuré et travaillé. Il dit : « j’en suis sorti » : entendons qu’il a été bouté dehors. Nous savons peut-être, par une triste expérience personnelle, que le diable, lorsqu’il a réussi une fois, revient toujours, obstinément, sottement, au procédé qui s’est révélé efficace. Le voici donc qui rentre, et il trouve la maison vide, c’est-à-dire inoccupée et libre. C’est bien le judaïsme d’après la captivité. Il est vide. Le diable en est sorti, mais Dieu n’y habite pas. Le mosaïsme est devenu grossier, tout en prestations extérieures. La maison est vide, comme était vide, selon saint Grégoire (Dialogues, l. 3, c. 7), le cœur de cet homme qui avait fait sur lui le signe de croix, n’étant pas encore baptisé : Vas vacuum et signatum. Elle est d’ailleurs délivrée de ses immondices d’autrefois, affranchie de ses impuretés idolâtriques, balayée et brossée par la rude casuistique des docteurs : scopis mundatam. Même, elle est ornée, et ornatam, sinon de vertus réelles, au moins de décors extérieurs, de correction sans racine, incapable de défendre l’âme de façon efficace contre le retour de l’ennemi. C’est à la faveur de cette religion hypocrite que l’esprit mauvais, pour assurer son empire, s’en va recruter et prendre avec lui sept autres esprits, pires que lui-même, pires que le premier envahisseur diabolique. Et alors, la prise de possession est plus violente que celle d’autrefois ; l’état de cet homme s’aggrave. Cette idolâtrie nouvelle, cette souillure de l’esprit, est plus redoutable et plus incurable que la grossièreté de jadis. Israël idolâtre se rendait encore aux châtiments, il écoutait parfois la voix de ses prophètes : l’Israël durci, hautain, se retranche contre la vérité évangélique derrière ses traditions humaines et sa sainteté légale. Aussi l’éternelle justice lui ménage-t-elle un châtiment plus effrayant que tous ceux qui ont précédé. Quadraginta annis proximus fui generationi huic… Encore quarante ans de patience divine, et ce sera fini de Jérusalem ; la race détestable d’aujourd’hui ne sera pas éteinte avant que le Seigneur ait exercé sur elle sa vengeance : Sic erit et generationi huic pessimæ.

La vraie famille du Seigneur

Le Seigneur était alors, non en plein air, mais dans une maison ; la multitude l’y assiégeait, sans lui laisser de repos ; ses proches et ses amis trouvaient que c’était folie. Il n’est pas impossible que les ennemis du Seigneur aient eux-mêmes secrètement agi auprès de sa parenté, afin de créer une diversion momentanée qui l’eût soustrait à l’enthousiasme populaire. Les parents du Seigneur (c’est ainsi que toute la tradition catholique a interprété le fratres Domini), se présentent donc devant la porte, avec la Sainte Vierge, qui a bien voulu les accompagner. Mais ils ne peuvent se frayer un chemin jusqu’à Jésus, qui se tient à l’intérieur et catéchise la foule assise autour de lui. Du moins, ils parviennent à signaler leur présence ; et quelqu’un, s’approchant du Seigneur, lui dit : « Voici que votre mère, et vos frères, et vos sœurs (texte grec de saint Marc), sont dehors : ils voudraient vous voir, ils cherchent à vous parler. » Le Seigneur ne se méprit pas un instant sur l’intention de sa famille : « Ma mère, mes frères, qui sont-ils ? » Et désignant de la main ses disciples, embrassant du regard les auditeurs attentifs qui formaient cercle autour de lui, il ajouta : Ma mère et mes frères, les voici ! Car tout homme qui écoute la parole de Dieu et qui accomplit la volonté de mon Père céleste, celui-là est pour moi et sœur, et frère, et mère. Ma vraie famille est là. Elle se compose, non de ceux qui me sont unis par le sang, mais de tous ceux qui sont miens par la commune docilité à notre Père du ciel. Cette réponse est l’équivalent de celle que fit l’Enfant, à sa douzième année : « Ne saviez-vous pas que je dois m’occuper des choses de mon Père ? » Elle ressemble aux paroles que nous lisions naguère : « Heureux plutôt ceux qui écoutent et accomplissent la parole de Dieu. » Pourrions-nous hésiter désormais à faire la volonté du Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Une fois de plus, les apôtres et les âmes dociles sont orientés vers la foi en la divinité non pas seulement de la mission du Seigneur, mais de sa personne. Il est répondu d’une façon décisive à l’interpellation des parents de Jésus : « Mais je suis ici en famille ! Et de cette famille j’aime à être le captif. Et j’aime chacun de la plénitude de cette tendresse que les hommes dispersent sur les divers objets de leur affection et mettent pour ainsi dire en menue monnaie. » Tout cela, en effet, est infiniment gracieux pour l’auditoire du Seigneur ; pourtant, nous ne lisons jamais ce passage, ni l’épisode des noces de Cana, sans éprouver comme une secrète inquiétude : nous nous demandons quelle impression de pareilles réponses pouvaient produire sur le cœur de Notre-Dame. C’est que nous ne la connaissons pas bien. Au fond, ces paroles sont l’éloge et l’exaltation de la Sainte Vierge : « Elle est aussi bienheureuse, dit saint Bède, parce qu’elle a été faite ministre temporelle du Verbe qui devait s’incarner ; mais elle est plus encore bienheureuse, parce qu’elle demeurait la gardienne du Verbe qui devait être toujours aimé. » Aussi, ne voyons-nous chez Notre-Dame nulle surprise.

Prières

Oratio

Preces nostras, quǽsumus, Dómine, cleménter exáudi : et contra cuncta nobis adversántia, déxteram tuæ maiestátis exténde. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, daignez, dans votre clémence, exaucer nos prières, et étendre la droite de votre majesté pour nous préserver de tout ce qui nous est contraire.

Oratio

Devotiónem pópuli tui, quæsumus, Dómine, benígnus inténde : ut, qui per abstinéntiam macerántur in córpore, per fructum boni óperis reficiántur in mente. Per Dóminum.

Oraison

Éclairez nos âmes par la clarté de votre lumière, nous vous en supplions, Seigneur, afin que nous puissions voir ce que nous devons faire et que nous ayons la force d’accomplir ce qui est juste.

Oratio

Mentes nostras, quæsumus, Dómine, lúmine tuæ claritátis illústra : ut vidére póssimus, quæ agénda sunt ; et, quæ recta sunt, agere valeámus. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Regardez, dans votre bienveillance, nous vous en supplions, Seigneur, la dévotion de votre peuple afin que le fruit des bonnes œuvres fortifie et renouvelle selon l’esprit ceux qui mortifient leur corps au moyen de l’abstinence.

Prière de Saint Anselme de Canterbury (1033-1109)

Je suis l’enfant de Dieu ; Dieu lui-même est mon Père. Ô ineffable bonté, ô abaissement merveilleux, ô prodigieuse sublimité de la charité divine ! J’irai donc vers ce Père qui ne demande rien, si ce n’est que je le possède. Eh quoi ! Hésiterai-je plus longtemps ? Y mettrai-je encore du retard et m’occuperai-je encore d’autres objets ? Non, non, sans délai et en laissant tout le reste, je courrai vers lui. Que je possède ce très doux Père, c’est assez pour moi. De tout l’effort impétueux de mon cœur, je me précipiterai vers lui. D’autre pensée que Jésus, je n’en aurai point ; d’autre désir que celui de posséder mon Père, je n’en veux point avoir. C’est sur lui que reste obstinément fixé tout le regard de mon intelligence car c’est lui qui a puissamment attiré mon âme jusqu’à lui. « Mon père Jésus ! » Ah ! Quel rayon de miel sur mes lèvres quand je vous appelle mon Père ! Ô douceur indicible, inestimable volupté, inénarrable joie, quand j’ose vous nommer mon Père ! Ô transports qui me vont jusqu’à la moelle ! Vous êtes, vous êtes mon Père : que dire de plus, que demander de plus ? Vous êtes mon Père, vous êtes mon Père.

Antienne
Ã. Sicut fuit Ionas in ventre ceti tribus diébus et tribus nóctibus, ita erit Fílius hóminis in corde terræ.
Ã. De même que Jonas a été trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, de même le Fils de l’Homme sera dans le sein de la terre.

Antienne grégorienne “Sicut fuit Ionas"

Antienne Sicut fuit Ionas

Mardi de la 1ère semaine de Carême

Mardi de la 1ère semaine de Carême

Mardi de la 1ère semaine de Carême

Note sur le jeûne et l’abstinence

La loi ecclésiastique du jeûne oblige tous les fidèles, non excusés ou dispensés, qui ont entre 21 et 60 ans. La loi de l’abstinence de viande oblige dès l’âge de 7 ans.
Le jeûne consiste à faire un seul repas par jour, mais deux petites collations, que les théologiens limitent à 60 grammes le matin et 250 grammes le soir, sont tolérées.
Pendant le Carême, on doit jeûner tous les jours sauf les dimanches, et on doit s’abstenir de viande le mercredi des Cendres (17 février 2021), le mercredi des Quatre-Temps (24 février 2021), et tous les vendredis et samedis.

La Punchline de Smaragde de Saint-Mihiel

Dans le temple de notre cœur pensons toujours choses bonnes, et dans le temple de notre corps exerçons continuellement ce qui est agréable à Dieu.

Jésus et les vendeurs du Temple (Mt 21, 10-17) : commentaire de Dom Delatte

Arrivé à Jérusalem, le Seigneur vient au temple, comme la veille. Dans la cour des gentils, étaient installés les vendeurs d’animaux, d’encens, d’huile, de tout ce qui constituait la matière des sacrifices. Les acheteurs se pressaient en grand nombre, à cause de la solennité prochaine. Il y avait aussi des changeurs ; car, nous le savons, les Juifs devaient payer pour l’entretien du temple la contribution personnelle d’un demi-sicle, non point en monnaie romaine ou grecque, mais en monnaie du sanctuaire.

Comme au début de son ministère (Io 2, 13-17), le Seigneur s’indigna d’une telle coutume, protesta contre tous les gains illicites réalisés dans la maison de Dieu, et se mit en devoir d’expulser la foule bruyante des négociants et des usuriers. Il renversa les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes. Même, saint Marc ajoute qu’il s’opposait à ce qu’on transportât un meuble quelconque, un objet profane, à travers le temple, pour aller au plus court et épargner ainsi le temps et l’effort. Les interdictions du Seigneur étaient accompagnées, dit encore saint Marc, d’un enseignement. Il disait à tous ces gens peu scrupuleux : « N’est-il pas écrit : Ma maison sera appelée une maison de prière, pour toutes les nations ? Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs ! » (Is 57, 7; Ier 7, 11.)

La prédication du Seigneur, dans le temple, était quotidienne. Cependant, ce jour-là, nulle discussion ne s’engagea, semble-t-il, au sujet de l’acte d’autorité accompli par Jésus. Princes des prêtres, scribes, personnages considérables de la cité, tous ceux qui avaient déjà résolu de se défaire du Seigneur, demeuraient perplexes sur les mesures à prendre. Ils redoutaient sa popularité, car la foule tout entière se pressait autour de lui, charmée de sa doctrine.

Jésus et les vendeurs du Temple (Mt 21, 10-17) : commentaire spirituel de Saint Bède

En chassant du Temple les trafiquants, le Seigneur exprima en plus clair cela même qu’il avait fait auparavant symboliquement par la malédiction du figuier sans fruit. Or, ce n’était pas la faute de l’arbre s’il n’avait pas de figues pour rassasier le Seigneur : la saison n’en était pas encore venue. Mais les prêtres qui s’adonnaient au commerce profane dans la Maison du Seigneur et se dispensaient de porter le fruit de piété qui leur incombait, et que le Seigneur désirait goûter en eux, ceux-là étaient bien en faute. Le Seigneur dessécha l’arbre par sa malédiction ; ainsi les hommes, voyant le fait, ou l’apprenant, comprendraient combien plus ils seraient eux-mêmes condamnables au jugement divin si, sans le fruit des œuvres, ils se berçaient seulement aux applaudissements récoltés par leurs pieuses paroles comme au bruissement et à la protection d’un verdoyant feuillage.

Mais parce qu’ils n’ont pas compris, le Seigneur exerça sur eux la rigueur d’un châtiment mérité. Il rejeta le trafic des affaires humaines hors de cette maison où il avait été ordonné de ne traiter que les affaires divines : offrir à Dieu des victimes et des prières ; lire, entendre, et chanter la Parole de Dieu. Il est néanmoins à croire qu’il ne vit vendre ou acheter dans le Temple que le nécessaire pour le service de ce Temple, selon le récit que nous lisons ailleurs : Quand il entra dans le Temple, « il y trouva les marchands de bœufs, de brebis et de colombes. » Probablement, en effet, les gens qui venaient de loin se procuraient sur place tout cela, uniquement pour l’offrir dans la Maison du Seigneur.

Même ce qu’il désirait voir offrir dans le Temple si le Seigneur n’a pas voulu le laisser vendre dans le Temple probablement à cause du penchant à l’avarice et à la fraude, qui est habituellement le délit propre aux commerçants, quel châtiment, penses-tu, aurait-il infligé s’il y avait trouvé des gens se livrant au rire et au bavardage, ou s’adonnant à quelque autre vice ? Car si le Seigneur ne supportait pas que l’on traite dans sa Maison des affaires temporelles qui sont légitimes ailleurs, combien plus ce qui n’est jamais permis méritera-t-il la colère divine si cela se passe dans les édifices consacrés à Dieu ? Mais, puisque le Saint-Esprit est apparu en forme de colombe au-dessus du Seigneur, c’est à juste titre que les charismes de l’Esprit-Saint sont signifiés par les colombes. Or, dans le Temple de Dieu aujourd’hui, qui vend des colombes sinon ceux qui dans l’Eglise reçoivent de l’argent pour l’imposition des mains ? Par cette imposition, en effet, le Saint-Esprit est donné d’en-haut.

Prières

Oratio

Réspice, Dómine, famíliam tuam : et præsta ; ut apud te mens nostra tuo desidério fúlgeat, quæ se carnis maceratióne castígat. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Regardez favorablement votre famille, Seigneur, et faites que notre âme, qui se châtie par la mortification de la chair, brille à vos yeux par un ardent désir de vous posséder.

Oratio

Ascéndant ad te, Dómine, preces nostræ : et ab Ecclésia tua cunctam repélle nequítiam. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Que nos prières s’élèvent vers vous, Seigneur, et détournez de votre Église tout ce qui pourrait lui nuire.

Prière avant la méditation (15ème siècle)

Ô doux Jésus, tant que j’ai été occupé de choses temporelles, je n’ai pu entendre votre voix au-dedans de moi ; mais voici que, maintenant, j’entre enfin dans mon cœur pour bien écouter votre doctrine, pour vous méditer, pour vous fêter et pour vous rendre solennellement un culte de pureté, de paix et de charité. Cependant il faut que vous m’aidiez à faire ici­-bas tout ce qui vous est agréable et à éviter tout ce qui est contraire à mon salut. Aidez-moi, Seigneur.

Antienne

Ã. Intrávit Iesus in templum Dei, et eiciébat omnes vendéntes et eméntes, et mensas nummulariórum, cáthedras vendéntium colúmbas evértit.

Ã. Jésus entra dans le temple de Dieu et il chassa les vendeurs et les acheteurs : il renversa les tables des changeurs et les chaises des marchands de colombes.

Antienne grégorienne “Intravit Iesus"

Antienne Intravit Iesus

Lundi de la 1ère semaine de Carême

Lundi de la 1ère semaine de Carême

Lundi de la 1ère semaine de Carême

Note sur le jeûne et l’abstinence

La loi ecclésiastique du jeûne oblige tous les fidèles, non excusés ou dispensés, qui ont entre 21 et 60 ans. La loi de l’abstinence de viande oblige dès l’âge de 7 ans.
Le jeûne consiste à faire un seul repas par jour, mais deux petites collations, que les théologiens limitent à 60 grammes le matin et 250 grammes le soir, sont tolérées.
Pendant le Carême, on doit jeûner tous les jours sauf les dimanches, et on doit s’abstenir de viande le mercredi des Cendres (17 février 2021), le mercredi des Quatre-Temps (24 février 2021), et tous les vendredis et samedis.

La Punchline de Smaragde de Saint-Mihiel
Celui qui néglige d’aimer Dieu ne sait certainement pas aimer le prochain.
Jugement dernier (Mt 25, 31-46) : commentaire de Dom Delatte

Il a été parlé, dans les pages qui précèdent, de l’avènement futur, de l’arrivée du maître, de la venue de l’époux ; l’évangile nous dit maintenant ce qui suivra cette apparition du Seigneur. Désormais, ce n’est plus le procédé de la parabole, mais, en clair, toute la scène du dernier jugement. Le Fils de l’homme viendra : c’est à lui que « le Père a remis le soin de juger ». Son premier avènement a eu lieu dans l’humilité ; le second se fera dans l’autorité et la majesté souveraines. Toute la cour angélique sera autour de lui, car elle forme son cortège habituel, et elle est trop intéressée à ce qui se passe (Zac 14, 5 ; Mt 16, 27). Il s’assiéra sur le trône de sa gloire. Toutes les nations, et pas simplement le peuple juif, seront assemblées et comparaîtront devant lui. Il mettra à part, dans cette multitude, comme le pasteur dans le troupeau qui lui appartient (Ez 34, 17), les brebis d’un côté, les boucs de l’autre ; celles-là à droite, ceux-ci à gauche.

Alors le roi dira à ceux qui sont à sa droite : Venez, approchez, les bénis de mon Père… C’est du Père que vient l’élection, et la prédestination, et la justification, et la gloire. Le temps est fini : c’est l’heure du salaire. Entrez en possession, à titre d’héritiers et de fils, du Royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde. — Un royaume. Seigneur ! Quelle disproportion entre le travail et le salaire ! Nous ne saurons d’ailleurs qu’en ce jour-là en quoi consiste ce Royaume. On s’est servi seulement des termes les plus glorieux de la langue humaine, afin de nous laisser pressentir ce que nous prépare le cœur de Dieu. Et le Seigneur juge bon de motiver sa sentence : « Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais sans abri, et vous m’avez recueilli ; sans vêtement, et vous avez couvert ma nudité ; malade, et vous m’avez visité ; prisonnier, et vous êtes venu vers moi. » — Mais les justes, surpris, se demanderont s’il n’y a pas erreur : « Quand est-ce donc que l’occasion nous fut offerte ainsi de mettre à votre service, Seigneur, notre temps, nos biens, notre personne ? »

Et le roi leur répondra : « En vérité, je vous le dis, toutes les fois que vous avez fait du bien à l’un de ces hommes qui sont mes frères, fût-il le plus petit, le plus humble, c’est à moi-même que vous l’avez fait. » Le Seigneur rappelle une doctrine déjà connue (Mt 10, 40-42 ; Mc 9, 36 et 41). On peut s’étonner que la matière du jugement soit aussi limitée : pourquoi n’avoir rien dit des autres devoirs, indispensables pourtant, eux aussi ? Pourquoi, notamment, n’avoir pas parlé de celui d’aimer Dieu ? C’est que la charité fraternelle résume tout ; c’est qu’elle est la marque spéciale de notre vie surnaturelle. Laissé à lui-même, l’homme est égoïste : seules la grâce de Dieu et l’union avec lui parviennent à ruiner en nous l’égoïsme foncier de la nature. Et en se substituant lui-même au plus petit d’entre nous, le Seigneur nous rappelle l’unité où sont établies, en lui, toutes les âmes régénérées. Toutes sont à lui, toutes vivent de sa vie : nous ne sommes plus en relation qu’avec le Seigneur ; dans la personne de nos frères, de ses frères, c’est lui toujours que nous touchons. Nul ne saurait être exclu de notre charité surnaturelle, puisque Jésus est le Sauveur de tous et que l’humanité entière est appelée à son mystère d’unité. On comprend que le jugement suprême ne veuille retenir que ces conditions essentielles du christianisme, et que le sort éternel de chacun soit subordonné à sa collaboration personnelle au programme unique de Dieu.

Le Seigneur s’adresse ensuite au groupe de gauche. La formule est calquée sur celle que nous venons de lire, mais inverse et terrible. « Éloignez-vous de moi, maudits… » : les bénis sont « les bénis de mon Père », mais les maudits sont simplement des maudits ; ils ont aimé la malédiction, comme dit le Psalmiste (118, 18), et repoussé la bénédiction qui s’offrait. Au lieu du Royaume, le feu éternel, — qui n’est pas dit « préparé dès l’origine du monde », parce qu’il n’était pas créé pour la race humaine, mais pour le diable et ses anges. Et, détail remarquable, en assignant le motif du châtiment, le Seigneur ne reproche pas ici aux réprouvés d’avoir fait le mal ; il les blâme de n’avoir pas fait le bien, le bien éminent de la charité fraternelle, celui qui implique et résume tous les préceptes : « Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger, etc.. » Les réprouvés s’étonnent, à leur tour : Seigneur, quand est-ce que nous avons omis de vous rendre ces devoirs de miséricorde ? » Ici encore, le dialogue n’a qu’un dessein : rendre plus dramatique et plus pressante la leçon donnée. « Je vous le dis en vérité, répond le Seigneur, chaque fois que vous avez omis d’être charitable envers l’un de ces petits, c’est moi-même que vous avez déçu et trompé. »

Alors chacun s’en ira en son lieu : les méchants à un supplice éternel, les justes à une vie éternelle. (Cf. Dn 12, 2.) Qu’est-il besoin d’ajouter à ces simples paroles de l’évangile ? Aussi vrai que Dieu est Dieu, nous nous trouverons un jour en face du Fils de l’homme ; nous entendrons tomber de ses lèvres notre sentence ; avec lui, à jamais, ceux-là seuls demeureront qui auront attendu, dans la fidélité, son avènement ; ceux qui l’auront cherché, servi, aimé dans la personne de ses membres.

Prières

Oratio

Convérte nos, Deus, salutáris noster : et, ut nobis ieiúnium quadragesimále profíciat, mentes nostras cæléstibus ínstrue disciplínis. Per Dóminum.

Oraison

Convertissez-nous, ô Dieu, notre Sauveur ; et, afin que le jeûne du Carême nous soit utile, instruisez nos âmes au moyen de célestes enseignements.

Oratio

Absólve, quæsumus, Dómine, nostrórum víncula peccatórum : et, quidquid pro eis merémur, propitiátus avérte. Per Dóminum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, brisez les liens dont nous charge nos fautes, et détournez miséricordieusement de nous ce que nous avons mérité pour elles.

Prière de Dom Eugène Vandeur (1875-1967)

Votre loi, Seigneur Jésus, c’est la Charité, ô vous qui êtes l’amour miséricordieux. Apprenez-moi donc à aimer véritablement, pour Dieu et en Dieu. Apprenez-moi à vous aimer, vous d’abord, avant tout et au-dessus de tout ; d’aimer de toute mon intelligence, de tout mon cœur, de toutes mes forces. Apprenez-moi à renoncer à tout ce qui vous déplaît, car tant de choses vous déplaisent encore dans mon âme, je m’en rends compte à tout instant. Seigneur, créez en moi un cœur pur, un cœur bien vierge, un cœur tout simple ; et renouvelez jusqu’au fond de mes entrailles votre esprit de droiture. Après l’expérience des années, après les désillusions de la vie, après les infidélités de l’amitié, après les ingratitudes de l’homme : je n’ai plus qu’une aspiration, et vous la connaissez bien, c’est celle de vous aimer, vous, uniquement et cela de toutes les énergies, conservées grâce à vous, de mon pauvre cœur. Que votre loi d’amour soit la lampe qui éclaire mes pas. Qu’en l’observant, sincèrement et sans réserve, j’accumule en mon cœur cet amour de vous-même afin de pouvoir le répandre autour de moi sur le prochain, en bonté, en bienveillance, en dévouement inlassable. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Veníte, benedícti Patris mei, percípite regnum, quod vobis parátum est ab orígine mundi.

Ã. Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé depuis la création du monde.

Antienne grégorienne “Venite benedicti"

Antienne Venite benedicti

1er Dimanche de Carême

1er Dimanche de Carême

1er Dimanche de Carême

La Punchline du Père Garrigou-Lagrange

La prière est un culte rendu à la Providence, lorsque nous demandons à Dieu en esprit de foi, la santé pour les malades, la lumière de l’intelligence pour voir clair dans les difficultés, la grâce pour résister à la tentation et pour persévérer dans le bien.

Le diable tente Notre-Seigneur (Mt 4, 1-11) : commentaire de Dom Delatte

Sous l’influence et l’impulsion, dit saint Marc, de l’Esprit dont il était rempli et qui le gouvernait, le Seigneur s’éloigne du Jourdain pour entrer dans le désert et y être tenté. C’est le second stade de sa préparation intérieure et personnelle. Mais ici encore l’intention profonde du Seigneur se trahit : il y a au cœur du Messie, redisons-le, de l’empressement et une joie secrète, naturelle chez le vrai Médiateur, à se confondre avec nous, à montrer ostensiblement qu’il est nôtre, à prendre sur lui tout ce qu’il peut épouser, sans détriment pour son office même et sans indignité, des conditions de la nature humaine qu’il s’est unie et qu’il vient sauver. Celui qui n’a pas été éprouvé, dit l’Écriture, que sait-il ? Il ne connaît pas sa faiblesse, il ne sait pas non plus où il doit puiser sa force. Le Seigneur n’avait rien à apprendre de la tentation : mais il avait à enseigner et à nous fournir un encouragement. L’athlète divin, après avoir été oint de l’Esprit-Saint, vient au désert comme dans un champ clos où il se mesurera avec l’Esprit mauvais : mais nous remarquerons qu’il repousse ses assauts comme le ferait un homme. C’est la répétition et la revanche de ce qui s’est passé au Paradis terrestre ; cette fois, une défaite est infligée au tentateur par l’Adam nouveau. Comme tant d’autres épisodes, celui-ci n’a pu être connu que par une confidence du Seigneur à ses disciples.

La scène se passe dans le désert de Judée, soit aux environs de Jéricho, soit plus au nord ; seule, l’histoire de Moïse et d’Élie a fait songer quelquefois au désert du Sinaï. Pendant quarante jours et quarante nuits, Jésus mène la vie anachorétique parfaite. Rien n’y manque : les bêtes sauvages en sont, les Anges aussi. Et saint Luc nous dit que le Seigneur ne prit aucune nourriture durant tout ce temps-là. Le même évangéliste et le très bref récit de saint Marc permettent de supposer que bien des assauts diaboliques lui furent livrés au cours même des quarante jours. Mais c’est quand cette période touchait à sa fin que vint la tentation racontée. Le Seigneur était épuisé par un jeûne rigoureux ; la vie du corps réclamait impérieusement. L’heure était propice pour le diable : il est lâche de nature, et il exploite habituellement contre nous la faiblesse ou l’infirmité. C’est par la sensibilité qu’il commence. Il approche, sans doute avec forme visible, comme pour Adam, et renouvelle le stratagème du Paradis terrestre : « Pourquoi Dieu vous a-t-il interdit de manger des fruits du Paradis ? » avait-il dit à Ève ; et au Seigneur : « Si vous êtes le Fils de Dieu, dites donc que ces pierres deviennent des pains ! » Il semble que le diable ait pris acte de la parole prononcée par Dieu au baptême ; il est intrigué par une assurance de filiation si solennelle ; il ne sait pas bien encore à qui il a affaire. Son dessein est de faire douter de Dieu, de déterminer Jésus à donner sa mesure : « Il dit que vous êtes son Fils, et il vous oublie ! Mais si vous êtes le Fils de Dieu, pourquoi vous priver ? Vous avez sans doute un procédé pour vous tirer d’embarras… »

La réponse du Seigneur est d’une prudence infinie ; il élude, il échappe. Il ne donne rien à l’irritation qu’espérait provoquer chez lui le doute ironique du tentateur ; il ne se proclame ni Messie, ni Fils de Dieu. D’autre part, il ne fait point servir son pouvoir miraculeux à une satisfaction personnelle, même trop légitime. Encore une fois, c’est comme homme qu’il veut repousser le tentateur : « Non in solo pane vivit homo ; ce n’est pas moi seulement, mais tout homme, que Dieu peut nourrir soit avec du pain, soit à l’aide d’une parole sortie de sa bouche créatrice » (Dt 8, 3). Au lieu de demander de la viande et des cailles, comme les Juifs dans le désert ; au lieu de céder, alors qu’il a faim, comme Adam céda autrefois, sans faim, par concupiscence et par ambition, Jésus s’en rapporte à Dieu. Celui qui a donné la manne aux Juifs peut comme autrefois nourrir l’homme non pas avec du pain seulement, mais par une disposition souveraine de sa Providence. Le Seigneur est donc aux mains de son Père ; les moyens extraordinaires ne comptent pas pour lui. Sa réponse est toute de foi, toute de confiance.

Un temps s’écoule. Le Seigneur, qui avait permis à Satan d’affliger Job dans son corps, lui donne congé de le transporter lui-même dans la ville sainte, à Jérusalem, et de le placer au faîte du temple, peut-être à l’endroit du portique d’Hérode, là où la masse du temple domine le torrent de Cédron. La seconde tentation a pour dessein perfide d’exagérer ce même sentiment de confiance par lequel le Seigneur a victorieusement repoussé le premier assaut. Le diable lui souffle une pensée, non de vaine gloire, — il n’y avait personne à les contempler, — mais de présomption. Et avec son ordinaire ténacité, comme pour piquer d’honneur celui à qui il s’adresse, il revient avec un accent de doute sur cette qualité de Fils de Dieu, au sujet de laquelle il voudrait un témoignage concluant. Repoussé une première fois par l’Écriture, le tentateur, qui sait l’Écriture, s’efforce d’incliner le Seigneur en invoquant à son tour la même autorité. « Si vous êtes le Fils de Dieu, dit-il, jetez-vous donc en bas ! Il n’y a nul danger d’ailleurs : n’est-il pas écrit (au Psaume 90) qu’il a confié à ses anges le soin de vous garder, de vous porter dans leurs mains, de peur que votre pied ne heurte contre la pierre ? ils vous éviteront toute meurtrissure. » De nouveau, le Seigneur se dérobe. Avec le même calme divin et la même mesure, il interprète virtuellement, par une autre autorité, l’autorité scripturaire alléguée : « Sans doute, les anges vous préserveront : si vous marchez, non si vous vous précipitez vous-même. La confiance doit être respectueuse ; nous n’avons pas à adresser à Dieu de mise en demeure impérative : vous ne mettrez point à l’épreuve la puissance du Seigneur votre Dieu » (Dt 6, 16).

Un autre temps s’écoule. Il faut nous souvenir, en face de cette triple tentation, que le monde se résume dans la concupiscence de la chair, dans la concupiscence des yeux, dans la superbe de la vie (1 Io 2, 16). Les réponses évasives du Seigneur semblent avoir rassuré son ennemi : « Ce n’est qu’un homme ordinaire. Il n’a pas consenti à montrer la réalité de son pouvoir : se récuser ainsi n’est pas naturel, quand on a vraiment le moyen de répondre victorieusement. Continuons. » Alors Satan transporte de nouveau Jésus sur une très haute montagne ; et en un clin d’œil, en un instant de durée, in momento temporis, il fait apparaître à ses yeux tous les royaumes du monde, avec leur splendeur. Il est au pouvoir du diable de créer cette vue panoramique. « Tout cela m’a été livré, dit le prince du monde : je le donne à qui je veux. Tout cela est vôtre, à une seule condition : tomber à genoux devant moi et m’adorer. » La proposition ne manque point d’impudence et de maladresse ; mais le diable n’est pas toujours habile, et souvent il brusque là où il faudrait ruser. Il avait d’ailleurs été gâté par la triste humanité : tout lui réussissait, depuis l’heure où il avait dit : « Vous serez comme des dieux ! » Et puis, cette royauté universelle, le rêve de tous les grands ambitieux ! Tenir le monde entier dans sa main, l’animer de sa pensée, le remuer par sa volonté : quel destin ! Celui qui est le superbe n’estime pas que l’homme puisse demeurer indifférent en face d’une telle perspective. Enfin, la tentation n’est peut-être pas si grossière qu’elle le paraît de prime abord ; il est possible que Jésus soit le Fils de Dieu, on espère qu’il se livrera enfin. Sans doute la question : Si Filius Dei es n’est plus posée explicitement ; il semble néanmoins que l’interrogation soit plus anxieuse que jamais. Qui sait si l’inquiétant jeûneur ne va pas répondre que tout est à lui, à lui seul, dès l’éternité ? Il se redressera alors de toute sa taille contre l’usurpateur, et Satan sera fixé.

Mais le Seigneur demeure impénétrable. Il se borne, cette fois encore, à écarter la pointe et à exclure la condition mise par le diable à ses offres de service ; mention n’est même pas faite de l’enjeu. « Retire-toi, Satan, dit Jésus. Car il est écrit : C’est le Seigneur votre Dieu que vous adorerez et c’est lui seul que vous servirez. » Pour la troisième fois, c’est avec une parole de l’Écriture Sainte, empruntée encore au Deutéronome (6, 13), que le diable est confondu. Et après avoir épuisé toutes ses ressources de tentateur, consummata omni tentatione, il se retira d’auprès de Jésus, — pour un temps, ajoute saint Luc, et jusqu’à, opportunité nouvelle ; à l’heure de la Passion, tout l’enfer donnera un suprême assaut : Hæc est hora vestra, et potestas tenebrarum (Lc 22, 53). Venit princeps mundi huius, et in me non habet quidquam (Io 14, 30). Satan disparu, les bons anges s’empressent autour du Seigneur et l’aident à réparer ses forces.

Prières

Oratio

Deus, qui Ecclésiam tuam ánnua quadragesimáli observatióne puríficas : præsta famíliæ tuæ ; ut, quod a te obtinére abstinéndo nítitur, hoc bonis opéribus exsequátur. Per Dóminum.

Oraison

Ô Dieu, qui purifiez chaque année votre Église par l’observation du Carême, faites que votre famille poursuive par ses bonnes œuvres le bien qu’elle s’efforce d’obtenir au moyen de l’abstinence.

Prière du Missel mozarabe

Il est juste et équitable que nous vous rendions grâces, Dieu tout-puissant et éternel, par Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur, qui par le jeûne a obtenu sur le diable un glorieux triomphe, et a enseigné à ses soldats, par son exemple, l’art de combattre. Étant Dieu et le Seigneur de tous, il jeûna quarante jours et quarante nuits, afin de montrer que, vrai Dieu, il avait pris la véritable nature de l’homme, et de réparer par l’abstinence ce qu’Adam avait perdu par la nourriture. Le diable vient donc attaquer le fils de la Vierge ; il ignore qu’il a affaire au Fils unique de Dieu. Dans sa ruse consommée, il espère séduire le second Adam par les artifices qui lui ont servi à renverser le premier, mais il est impuissant ; pas une de ses séductions ne réussit à tromper un si redoutable adversaire. Jésus jeûne quarante jours et quarante nuits ; et ensuite il éprouve la faim, lui qui durant quarante années nourrit d’un pain céleste une multitude innombrable. C’est lui qui, fort de sa propre puissance, a combattu le diable, prince des ténèbres, et qui l’ayant terrassé, a remporté avec honneur le trophée de la victoire jusque dans les cieux.

Prière médiévale (10ème siècle)

Ô Dieu qui êtes présent au dedans et au dehors, au-dessus et au-dessous de toutes les créatures ; ô Dieu qui êtes une seule Puissance, une seule Éternité, une seule Majesté, présent partout et partout tout-puissant, puissé-je, par votre grâce, me rappeler sans cesse votre présence et me bien pénétrer de cette pensée que rien ne me peut arriver de malheureux, si ce n’est par votre volonté, Seigneur, ou par votre permission. Dans cette persuasion, je ne craindrai plus aucun péril, ni les périls de la nudité, de la soif et de la faim ; mon Dieu, Dominateur éternel de toutes choses, du Royaume visible et de l’invisible Royaume. Je ne craindrai plus que vous, je n’adorerai plus que vous, et sur­tout je n’aimerai plus que vous. C’est ce que je vous demande par l’intercession des saints Anges, des Archanges, de tous les esprits célestes et de tous les saints qu’en ce moment même je convoque à chanter vos louanges et que j’appelle à mon secours. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Ecce nunc tempus acceptábile, ecce dies salútis : in his ergo diébus exhibeámus nos sicut Dei minístros in multa patiéntia, in vigíliis, in ieiúniis, et in caritáte non ficta.

Ã. Voici maintenant le temps favorable, voici le jour du salut : en ces jours, montrons-nous comme ministres de Dieu, en grande patience, dans les veilles, dans les jeûnes, et dans une charité non feinte.

Antienne grégorienne “Ecce nunc tempus acceptabile"

Antienne Ecce nunc tempus acceptabile

Samedi après les Cendres

Samedi après les Cendres

Samedi après les Cendres

Note sur le jeûne et l’abstinence

La loi ecclésiastique du jeûne oblige tous les fidèles, non excusés ou dispensés, qui ont entre 21 et 60 ans. La loi de l’abstinence de viande oblige dès l’âge de 7 ans.
Le jeûne consiste à faire un seul repas par jour, mais deux petites collations, que les théologiens limitent à 60 grammes le matin et 250 grammes le soir, sont tolérées.
Pendant le Carême, on doit jeûner tous les jours sauf les dimanches, et on doit s’abstenir de viande le mercredi des Cendres (17 février 2021), le mercredi des Quatre-Temps (24 février 2021), et tous les vendredis et samedis.

La Punchline de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus
Elles sont bien rares les âmes qui ne mesurent pas la Puissance divine à leurs courtes pensées.
Jésus sur le lac de Génésareth (Mc 6, 47-56) : commentaire de Dom Delatte

À la nuit tombante, les apôtres avaient gagné le rivage et repris la mer. Le Seigneur devait les rejoindre par la voie de terre, dans la région de Capharnaüm, selon saint Jean, de Bethsaïde, selon saint Marc : ce qui est tout un, puisque Bethsaïde servait d’entrepôt à Capharnaüm. Sur la montagne silencieuse, le Seigneur pria, songeant sans doute à son œuvre du lendemain. Mais sur la mer la nuit était rude. Un grand vent s’était élevé, qui soulevait les flots, secouait fortement la barque et la poussait, non point dans la direction de Capharnaüm ou de Bethsaïde, mais vers le milieu du lac. Pendant des heures, avec vent contraire, les apôtres avaient fait force de rames, couvrant une distance de vingt-cinq ou trente stades (le stade équivaut à 180 mètres environ). Malgré leur longue habitude du travail et des luttes contre la mer, ils se sentaient pris de lassitude. Était-ce là le repos qu’on leur avait promis ? et le Seigneur n’était point avec eux : Et non venerat ad eos Iesus ! Du haut de la colline, à travers la nuit claire, Jésus, pourtant, sa prière terminée, les contemplait. Et vers la quatrième veille, vers trois heures du matin, il descendit dans leur direction, marchant sur les eaux. À distance, il semblait vouloir les rejoindre, et une fois proche, les gagner de vitesse, les dépasser. Mais eux, fatigués de corps et d’âme, voyant cette forme glisser sur la mer, dans la demi-obscurité, ne reconnurent point le Seigneur. « Un fantôme ! » s’écrièrent-ils, saisis de terreur. Et ce n’était point l’hallucination d’un seul : tous le voyaient, là, tout près d’eux : Omnes enim viderunt eum, et conturbati sunt.

Aussitôt, Jésus les interpelle : Rassurez-vous ! Non, ce n’est pas un fantôme, ni le fantôme de votre Maître. C’est moi ; ne craignez pas ! — Ici, s’intercale un incident relatif à saint Pierre et rapporté seulement par saint Matthieu. Il trahit bien la spontanéité de Simon-Pierre, son tempérament ardent, affectueux, mêlé d’une part de faiblesse et de témérité. Tout entier à sa joie d’avoir reconnu la voix du Seigneur, désireux peut-être aussi d’arriver à lui le premier, il adresse à Jésus une demande audacieuse et peu réfléchie. Sa question n’implique aucun doute, et nous ne devons pas nous arrêter à la formule conditionnelle dont il se sert : Domine, si tu es ; traduisons-la : « Seigneur, puisque c’est vous. » Et, en effet, l’ordre donné par le Seigneur de venir jusqu’à lui n’eût pas été un procédé de discernement, une démonstration de son identité : un fantôme peut donner un ordre imprudent. Mais une demande comme celle de Pierre était un témoignage primesautier de sa foi : « Ordonnez-moi, permettez-moi d’aller vers vous sur les eaux. » — « Venez ! » lui dit le Seigneur. Et Pierre descendit de la barque… On voit le geste : Pierre, un pied sur le bateau et l’autre sur la mer. Pour commencer, tout alla bien : l’Apôtre marchait réellement sur les vagues, dans la direction du Seigneur. Soudain, un coup de vent, — qu’il n’eût pas même ressenti, si, dans son cœur, ne s’était glissée quelque disposition imparfaite. L’apôtre est déjà moins assuré, dans la mesure où il oublie le Seigneur pour songer à lui-même ; fortement secoué par le vent, il perd pied et, aussi prompt à trembler qu’il a été empressé à s’offrir pour marcher sur les eaux, il crie au secours : « Seigneur ! sauvez-moi ! »

C’est l’éducation du Prince des apôtres qui se poursuit ainsi. Il aime, il a de la foi, mais une part de présomption aussi. Avec l’enthousiasme de sa nature, il se persuade à tort que l’ardeur de sa foi lui suffit et qu’elle suffit à tout. Il ne sait pas encore assez que toute notre force est dans le Seigneur. Mais Jésus, qui lui ménage d’ailleurs d’autres expériences, jugea inopportun de lui adresser, sur l’heure une longue exhortation. Il fit beaucoup mieux : aussitôt il étendit la main et le saisit. La force de cette main le maintint sur l’eau ; tandis que le Seigneur se bornait à lui dire : « Homme de peu de foi, de peu de confiance, pourquoi avez-vous hésité ? » Tous deux, le Seigneur et Pierre, celui-ci peut-être un peu confus, remontèrent dans la barque. Le vent tomba à l’instant même : ce qui témoignait d’une nouvelle intervention divine. Alors, tous s’empressent autour de Jésus ; prosternés à ses pieds, ils confessent sa puissance surhumaine et lui disent : « Vous êtes véritablement le Fils de Dieu. » Il ne semble pas cependant qu’ils aient compris dès lors tout ce que de tels prodiges révélaient sur la personne de leur auteur, sur ses desseins, sur le vrai caractère de sa mission ; le miracle de la multiplication des pains, qui venait d’avoir lieu et où l’on pouvait reconnaître le pouvoir créateur lui-même, demeurait pour eux enveloppé de mystère. Cet état d’âme des apôtres est exprimé en termes très précis par saint Marc : « Ils étaient, dit-il, étonnés en eux-mêmes au delà de toute mesure : car ils n’avaient pas compris au sujet des pains, mais leur cœur était encore endurci. » Lorsque le Seigneur eut pris place dans la barque, ils arrivèrent aussitôt, dit saint Jean, c’est-à-dire en fort peu de temps, au point où ils voulaient aborder.

On avait traversé la mer de Tibériade, et abordé dans la région de Génésar ou Génésareth, où était située Capharnaüm. À peine débarqué, le Seigneur fut reconnu sans peine par les gens du pays, et l’affluence des foules recommença. Saint Matthieu et saint Marc, omettant de nous raconter ce qui se passa immédiatement à Capharnaüm, résument à grands traits les bienfaits que sema le Seigneur en cette contrée. Des apôtres improvisés parcourent le pays et annoncent l’arrivée de Jésus. Partout où l’on apprend sa présence, lui sont amenés tous les malades, quelques-uns étendus sur des lits. Dans les villes, les bourgades et les hameaux, on installe les infirmes sur les places publiques, et on demande au Seigneur de vouloir bien les laisser seulement toucher la frange de son vêtement. Et tous ceux qui le touchaient ainsi étaient guéris.

Jésus sur le lac de Génésareth (Mc 6, 47-56) : commentaire spirituel de Saint Bède

Le labeur des disciples qui ramaient, et le vent qui leur était contraire signifient les divers labeurs de la sainte Église qui, parmi les flots d’un monde hostile et le souffle d’esprits impurs, s’efforce de parvenir au repos de la patrie céleste comme à l’ancrage sûr du rivage. Il est donc bien de dire que la barque était au milieu de la mer alors que Jésus se trouvait seul, à terre ; car maintes fois l’Église a été non seulement affligée mais aussi salie par tant d’attaques des païens qu’elle semblerait complètement abandonnée pour un temps par son Rédempteur lui-même, si c’était possible.

C’est pourquoi la voix de celle qui est prise parmi les flots et les rafales des tentations houleuses, cherche secours et protection par ce cri angoissé : « Pourquoi Seigneur, restes-tu loin, te caches-tu aux temps de détresse ? » De même, elle rapporte le propos de l’ennemi harcelant, lorsqu’elle enchaîne la suite du psaume : « Il dit en son cœur : Dieu oublie, il se couvre la face pour ne pas voir jusqu’à la fin. »

Mais Dieu n’oublie pas le cri des malheureux ; il ne cache pas sa face à ceux qui espèrent en lui. Bien plus, il aide ceux qui sont aux prises avec l’ennemi pour qu’ils triomphent ; et les vainqueurs, il les couronne pour l’éternité. Aussi est-il dit bien à propos ici : « Il les voyait qui ramaient avec peine. » Oui, le Seigneur voit les siens peinant en mer, alors que lui cependant se trouve à terre. Car, même s’il semble différer un moment de venir en aide aux éprouvés, il les fortifie néanmoins par un regard de sa bonté de peur qu’ils ne défaillent dans les épreuves. Et parfois aussi, par un secours manifeste, il délivre des adversités qu’il dompte comme s’il marchait sur les tourbillons des vagues et les apaisait.

Prières

Oratio

Adésto, Dómine, supplicatiónibus nostris : et concéde ; ut hoc sollémne ieiúnium, quod animábus corporibúsque curándis salúbriter institútum est, devóto servítio celebrémus. Per Dóminum.

Oraison

Favorisez dans votre bonté, Seigneur, nous vous en supplions, les jeûnes dont nous avons commencé le cours ; afin qu’accomplissant corporellement cette observance, nous puissions aussi la poursuivre d’un cœur sincère.

Oratio

Fidéles tui, Deus, per tua dona firméntur : ut éadem et percipiéndo requírant, et quæréndo sine fine percípiant. Per Dóminum.

Oraison

Que vos fidèles, ô Dieu, soient affermis par vos dons, afin qu’en les recevant, ils les recherchent encore, et qu’en les recherchant toujours plus, ils les reçoivent sans fin.

Prière de Saint Jean Gualbert (985-1073)

Dès le premier rayon du jour, dès que je m’éveille, ô Dieu fort, venez à moi, demeurez avec moi, gouvernez mes pensées, mes paroles et mes actes. Soyez le gardien de tout mon corps, de tous mes sens. Soyez le gardien de mes mains : qu’elles soient pures, sans tache et élevées vers vous, ô mon Dieu ; qu’elles ne se déshonorent point par la colère. Soyez le gardien de mes pieds : qu’ils ne vaguent pas inutilement dans l’oisiveté ; mais, quand je serai debout, Seigneur, que ce soit pour le travail et la prière. Soyez le gardien de mes lèvres : qu’elles ne s’ouvrent ni pour des paroles inutiles, ni pour de coupables médisances, mais seulement pour la louange de Dieu. Soyez le gardien de mes oreilles : qu’elles n’entendent ni les calomnies, ni les mensonges, ni les inutilités ; mais qu’elles s’ouvrent volontiers pour écouter la parole de Dieu, en sorte que je conforme enfin ma vie à sa volonté. Soyez le gardien de mes yeux : qu’ils ne voient pas les vanités mondaines. Donnez-moi votre crainte, ô mon Dieu, la contrition, l’humilité et la pureté de la conscience, afin que je prise le ciel et méprise la terre ; que j’aie mon regard en haut, et non en bas ; que je haïsse le péché et me passionne éternellement pour la Justice. Ainsi soit-il.

Antienne
Ã. Me etenim de die in diem quærunt, et scire vias meas volunt.
Ã. Il y en a qui me cherchent vraiment, et veulent connaître mes voies.

Antienne grégorienne “Me etenim"

Antienne Me etenim