3ème dimanche de Carême

3ème dimanche de Carême

3ème dimanche de Carême

La Punchline de Notre-Seigneur

Celui qui n’est pas avec moi est contre moi.

Le démoniaque aveugle et muet (Lc 11, 14-28) : commentaire de Dom Delatte

Le Seigneur et les siens entrent dans une maison, dit saint Marc, peut-être à Capharnaüm. La foule s’empresse de nouveau autour d’eux, au point de leur refuser tout loisir, même d’un rapide repas. Les parents du Seigneur, avertis de ce qui se passe, se concertent pour venir l’arracher à cette captivité ; ils blâment son extrême indulgence, la bienveillance sans limites dont il use envers tous. « Il est hors de lui, disent-ils, il a perdu toute prudence. Il devrait réprimer cet enthousiasme populaire, au lieu de s’y abandonner comme il le fait. » Ils ne sont pas encore arrivés à la maison où se tient Jésus : nous les entendrons un peu plus tard frapper à la porte et nous recueillerons la réponse du Seigneur.

Cependant, la série des miracles se poursuivait. On avait présenté au Seigneur un homme possédé d’un démon qui le rendait aveugle et muet, donc particulièrement fermé à toute suggestion divine ; il semblait que l’ordre du Seigneur ne lui dût jamais parvenir. Et pourtant il fut délivré, et recouvra aussitôt l’usage de la vue et de la parole. Les foules étaient dans le ravissement, dans une sorte de stupeur. Et les propos s’échangeaient : N’est-ce point là le fils de David, celui qui doit restaurer le royaume de son ancêtre ? Mais à cette question du peuple, les pharisiens et les scribes avaient une réponse. Ces scribes, dit saint Marc, étaient descendus de Jérusalem. Ils en rapportaient le mot d’ordre, le jugement de la Synagogue, le point de vue concerté qui devait tenir en échec l’autorité de tous les miracles. Ne pouvant contester le fait de l’expulsion des démons, il leur reste la ressource d’attribuer ce pouvoir à un pacte sacrilège avec Satan. S’il chasse les démons, disent-ils, c’est évidemment qu’il a pour lui non pas Dieu, mais le prince des démons, Béelzébub (c’est-à-dire le dieu des mouches, ou le dieu des fanges).

Connaissant bien les desseins perfides et secrets de ses ennemis, Jésus groupe la foule autour de lui et consent à se justifier. Son plaidoyer revêt la forme parabolique ; il repousse le blasphème des Juifs avec fermeté, mais avec mesure. Satan, dit-il, n’est pas un sot. Il ne saurait travailler contre lui-même. Il ne délègue pas à autrui le pouvoir de détruire Satan. Son royaume est sans doute le royaume de la contradiction et du désordre : mais il n’est anarchique que parce qu’il veut le mal, et il est un dans sa haine contre Dieu. Tout royaume divisé contre lui-même est voué à la dévastation et à la ruine : les maisons s’écrouleront les unes sur les autres. Toute cité ou toute famille qui se divise contre elle-même, dans une lutte de frères contre frères, comment pourrait-elle subsister ? L’unité est la loi de l’être, et l’entente la condition de toute société. Satan le sait bien. Quel intérêt prendrait-il à se détruire ? S’expulserait-il donc lui-même ? Mais alors, comment prétend-il établir son règne ? S’il en était ainsi, ce serait la fin de son empire. Il faut donc chercher ailleurs que dans un pacte avec Béelzébub l’explication de mon pouvoir sur les démons.

À cet argument de bon sens, dont la forme et la portée sont universelles, le Seigneur ajoute un argument ad hominem, qui fera éclater la mauvaise foi de l’interprétation pharisienne. « Vous dites que c’est au nom de Béelzébub que je chasse les démons ? Mais vos fils, au nom de qui, eux, les chassent-ils ? » Filii vestri désigne, non pas les enfants des Juifs en général, ni les fils des pharisiens, mais leurs disciples, à qui l’on enseignait les exorcismes et les formules d’adjuration contre les démons. Josèphe nous apprend que Salomon avait écrit certaines formules d’exorcisme très efficaces, et il ajoute : « Cette thérapeutique s’exerce encore aujourd’hui parmi nous » (Archeol. liv. 8, ch. 2). Saint Luc (9, 19-50) nous parle d’un exorciste chassant les démons au nom du Seigneur, encore qu’il ne fût pas son disciple, et que les apôtres dénoncèrent vainement à leur Maître « Laissez-le faire, dit le Seigneur, celui qui n’est pas contre vous est pour vous. » Nous savons par les Actes (19, 13-16) ce qui advint aux sept fils du prince des prêtres Scévas, qui prenaient sur eux d’exorciser au nom de Celui qu’annonçait saint Paul. La question du Seigneur signifie donc : Et vos disciples à vous, est-ce donc aussi en vertu d’un pacte avec Béelzébub qu’ils chassent les démons ? Vous ne répondez pas ? Eh bien, que vos disciples soient eux-mêmes les témoins et les juges de votre fameuse partialité. Pourquoi, en effet, le pouvoir que les pharisiens communiquent avec leurs formules serait-il de Dieu, et le pouvoir exercé d’autorité et sans formule par Jésus de Nazareth serait-il de Satan ? D’où vient cette différence d’interprétation ? — Mais si c’est par l’Esprit de Dieu (par le doigt de Dieu, dit saint Luc) que j’expulse les démons, et vous êtes obligés de le reconnaître, c’est donc que le Royaume de Dieu commence à se réaliser parmi vous ; les temps messianiques sont commencés pour Israël. En Dieu, le bras, la main, signifient les facultés d’exécution, et le doigt de Dieu, c’est, en langage juif, un des synonymes de Dieu même.

Les paroles qui suivent rappelaient aux auditeurs un texte d’Isaïe: Numquid tolletur a forti præda ? aut quod captum fuerit a robusto, salvum esse poterit (49, 24) ? Sur les lèvres du Seigneur, elles sont une démonstration nouvelle, une illustration de ce qui vient d’être dit : c’est par la vertu de Dieu que les démons sont expulsés, et ainsi est fournie la preuve que le Royaume de Dieu se substitue déjà peu à peu au royaume usurpé de Satan. On ne saurait pénétrer dans la maison de l’homme robuste, et lui arracher ses biens, qu’après l’avoir tout d’abord enchaîné lui-même ; alors seulement on mettra sa maison au pillage. Aussi longtemps que le fort, bien armé, parvient à garder sa maison, ce qu’il possède est en paix sous sa main. Mais survienne un plus fort que lui : il le vaincra, il s’emparera des armes mêmes, de tout l’attirail en qui le puissant mettait sa confiance et sa fierté, et il distribuera ses dépouilles. Le fort, c’est Satan. Son royaume est un, sa maison est unie. Tous les anges inférieurs à lui lui demeurent hiérarchiquement soumis pour le mal : ce sont les instruments du puissant. Et la conclusion est fort claire : si le Fils de l’homme s’empare des instruments du diable et chasse des possédés les anges impurs sans que Satan les puisse défendre, ce n’est point en vertu d’un pacte : c’est parce que, au préalable, il a enchaîné Satan lui-même et s’est révélé plus fort que lui.

Ainsi est décrite par avance toute l’économie de la Rédemption. On remarquera comment le Seigneur prépare graduellement les âmes à la reconnaissance de sa divinité ; une intelligence bien faite devait se demander : Qui donc est plus fort que le prince des démons ?

Et cette hostilité entre le fort et le plus fort, entre le Christ et Satan est de telle nature, continue le Seigneur, que tout compromis entre les deux règnes est impossible, toute neutralité interdite. On ne saurait se désintéresser, se tenir à distance, se borner à l’appréciation des coups échangés : il faut prendre parti. Qui non est mecum, contra me est : quiconque n’est pas avec moi est contre moi ; quiconque ne recueille pas avec moi les épis, au lieu de les grouper, celui-là les disperse. Aller avec d’autres moissonneurs que moi, c’est s’appauvrir de tout ce que l’on croit gagner.

La question se pose donc nettement : qui des deux, de Jésus ou de la Synagogue, obéit au diable ? Depuis le contact avec l’Égypte et avec les peuplades chananéennes qui n’avaient été éliminées que lentement, toute l’histoire du peuple juif est pleine de ses rechutes dans l’idolâtrie. Il en a été guéri pourtant : au retour de la captivité de Babylone, une salutaire terreur l’a gardé d’abord; puis les scribes et les docteurs de la Loi sont venus poursuivre son éducation et graver dans sa tête et dans ses mœurs le sens de l’unité de Dieu. C’est à cette conversion que le Seigneur songe. L’esprit immonde, l’esprit grossier, celui qui inspirait les adorateurs du veau d’or et conduisait Israël sur les hauts lieux, celui-là est sorti. Tout n’est pas achevé pour autant. Béelzébub a des retours offensifs. Chassé de l’homme, chassé du peuple, il se cherche un gîte quelconque : les pourceaux, à l’occasion (Mt 8, 31). De gré ou de force, il se retire au désert, et il y tient le sabbat, dans la compagnie des bêtes sauvages (voir Lv 16, 10, le sort du bouc émissaire ; Tb 8, 3 ; Is 13, 21-22 ; 34, 14 ; Bar 4, 35). Ce sont des lieux désolés et maudits : il est naturel que le maudit y prenne domicile. Peut-être cela explique-t-il en partie l’horreur dont nous sommes saisis dans les solitudes et dans les ruines abandonnées. Le diable y promène son inexorable ennui : quærens requiem et non invenit ; il y cherche en vain le repos, car il porte avec lui son enfer et son inquiétude éternelle. Faire le mal est pour le diable la seule distraction, aussi lui est-il intolérable d’être relégué hors de son séjour. Il se dit alors : « Mais si je retournais dans ma maison, d’où je suis sorti ! » Il dit : « ma maison », non qu’elle soit sienne, mais parce qu’il y a demeuré et travaillé. Il dit : « j’en suis sorti » : entendons qu’il a été bouté dehors. Nous savons peut-être, par une triste expérience personnelle, que le diable, lorsqu’il a réussi une fois, revient toujours, obstinément, sottement, au procédé qui s’est révélé efficace.

Le voici donc qui rentre, et il trouve la maison vide, c’est-à-dire inoccupée et libre. C’est bien le judaïsme d’après la captivité. Il est vide. Le diable en est sorti, mais Dieu n’y habite pas. Le mosaïsme est devenu grossier, tout en prestations extérieures. La maison est vide, comme était vide, selon saint Grégoire (Dialogues, l. 3, c. 7), le cœur de cet homme qui avait fait sur lui le signe de croix, n’étant pas encore baptisé : Vas vacuum et signatum. Elle est d’ailleurs délivrée de ses immondices d’autrefois, affranchie de ses impuretés idolâtriques, balayée et brossée par la rude casuistique des docteurs : scopis mundatam. Même, elle est ornée, et ornatam, sinon de vertus réelles, au moins de décors extérieurs, de correction sans racine, incapable de défendre l’âme de façon efficace contre le retour de l’ennemi. C’est à la faveur de cette religion hypocrite que l’esprit mauvais, pour assurer son empire, s’en va recruter et prendre avec lui sept autres esprits, pires que lui-même, pires que le premier envahisseur diabolique. Et alors, la prise de possession est plus violente que celle d’autrefois ; l’état de cet homme s’aggrave. Cette idolâtrie nouvelle, cette souillure de l’esprit, est plus redoutable et plus incurable que la grossièreté de jadis. Israël idolâtre se rendait encore aux châtiments, il écoutait parfois la voix de ses prophètes : l’Israël durci, hautain, se retranche contre la vérité évangélique derrière ses traditions humaines et sa sainteté légale. Aussi l’éternelle justice lui ménage-t-elle un châtiment plus effrayant que tous ceux qui ont précédé. Quadraginta annis proximus fui generationi huic… Encore quarante ans de patience divine, et ce sera fini de Jérusalem ; la race détestable d’aujourd’hui ne sera pas éteinte avant que le Seigneur ait exercé sur elle sa vengeance : Sic erit et generationi huic pessimæ.

Saint Luc termine par une note aimable. Tandis que le Seigneur parlait ainsi, une femme, élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Bienheureux le sein qui vous a porté et les mamelles que vous avez sucées ! — On devine que c’était une mère. Elle reconnaissait en Jésus un prophète. Elle était sous le charme de cet enseignement, peut-être même en une sorte d’extase, pour laisser de la sorte jaillir son exclamation. Alors que scribes et pharisiens avaient accusé le Seigneur d’agir au nom de Béelzébub, elle béatifie tout à la fois et le Fils et la Mère. Comme elle est bien inspirée ! Jamais, en effet, il n’y eut Mère plus heureuse ni plus grande que Marie. Et pourtant, le Seigneur trouve ici même l’occasion d’appuyer encore sur la doctrine qui le préoccupe actuellement : « Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent avec soin. » Ce ne sont point nos privilèges, ce sont nos vertus, la loyauté de l’intelligence et la fidélité pratique, qui font notre bonheur et notre richesse surnaturelle. Bienheureux les simples, les dociles : bienheureuse la Vierge, tout d’abord, la première chrétienne, celle qui a répondu à l’Ange : « Voici la servante du Seigneur : qu’il m’advienne selon votre parole. »

Prières

Oratio

Quæsumus, omnípotens Deus, vota humílium réspice : atque, ad defensiónem nostram, déxteram tuæ maiestátis exténde. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en prions, Dieu tout-puissant, ayez égard aux vœux de nos cœurs humiliés, et pour nous défendre, étendez le bras de votre majesté.

Élévation de Baudouin de Ford (1120-1190)

Si tu aimes, montre que tu aimes ! Aime, non avec des mots ni de langue, mais en actes et en vérité (1 Io 3, 18). Moi, j’ai vaincu le monde (Io 16, 33) en combattant pour toi ; mais le monde et le Prince de ce monde combattent encore contre toi, la chair aussi combat contre toi : à toi de lutter contre eux pour moi, et plus encore pour toi. Il est tien, le péril que tu cours, la lutte concerne ton âme et ton salut. Tu ne pourras, à partir de toi, qu’être vaincu, à partir de moi, qu’être vainqueur. Alors, ne mets pas ta confiance en toi, mais en moi. Ce n’est pas par ton épée que tu vaincras ton ennemi, et ton bras ne te sauveras pas ; c’est ma droite, mon bras et la lumière de mon visage (cf. Ps 43,4). Si tu me places comme un sceau sur ton bras (cf. Ct 8, 6), la victoire te reviendra : lutte, non en battant l’air de tes bras, mais mortifie ton corps et réduis-le en servitude (1 Co 9 ,26-27), prive-toi de tout comme celui qui combat dans l’arène.

Prière de Gilbert de Hoyland (1110-1172)

Je vous aimerai, bon Jésus, je vous aimerai, vous, ma force, que je ne peux aimer gratuitement, ni d’ailleurs suffisamment. Que tendent vers vous, dans leur totalité, mes ardeurs, et qu’aucun autre désir ne les détourne ni ne les distraie ! Oui, mais combien nos ardeurs pour vous s’avèrent donc limitées, même lorsqu’elles vous sont entièrement consacrées ! Comment pourrais-je diminuer ce qui, entier pourtant, se montre si petit ? Que mon désir, Dieu bon, m’emporte tout entier vers vous ! Entraînez-moi, vous-même en vous, pour que jamais je n’aie besoin de l’impulsion de la crainte, et que l’amour parfait la rende inutile.

Antienne

Ã. Qui non cólligit mecum, dispérgit, et qui non est mecum, contra me est.

Ã. Celui qui ne recueille pas avec moi dissipe, et celui qui n’est pas avec moi est contre moi.

Antienne grégorienne “Qui non colligit"

Antienne Qui non colligit

2ème dimanche de Carême

2ème dimanche de Carême

2ème dimanche de Carême

La Punchline du Père Garrigou-Lagrange

Malgré les tristesses parfois accablantes de la vie présente, nous pouvons trouver le vrai bonheur ou la paix, du moins au sommet de l’âme, lorsque nous aimons Dieu par-dessus tout, car la paix est la tranquillité de l’ordre, et nous sommes alors unis au principe même de tout ordre et de toute vie.

Sermon
Commentaire de l’épître du jour (1 Th 4, 1-7) par Dom Delatte
Au début de ce chapitre, les exhortations sont relatives d’abord à la pureté de la vie chrétienne (1 Th 4, 1-8), puis à l’exercice de la charité(9-12). Afin d’assurer à sa parole toute autorité, l’Apôtre non seulement prie et exhorte, mais il témoigne ne le faire qu’au nom du Seigneur Jésus dont il est, par sa mission apostolique, l’ambassadeur. Il invoque deux motifs : la volonté de Dieu, qui est souveraine ; et la condition personnelle où chaque fidèle est constitué par le baptême. Dans un sens très vrai, chacun porte sa loi en lui. Nul adulte n’était baptisé sans avoir appris tout d’abord ce qu’il devait penser, et comment il devait ordonner sa vie afin de plaire à Dieu. Or le premier, on pourrait dire le seul devoir du chrétien, c’est la loyauté surnaturelle qui lui fait conformer sa vie pratique aux engagements contractés autrefois. « Vous vous souvenez, disait l’Apôtre, des prescriptions que nous vous avons transmises, qui viennent, non de nous, mais du Seigneur Jésus. Ce que Dieu demande de nous, qui sommes entrés dans la vie de son Fils, c’est la sainteté, la parfaite pureté morale, l’éloignement absolu de toute luxure, la fidélité de chacun à garder son corps dans l’honneur et la consécration reçue : loin des impures convoitises auxquelles se livrent les nations qui ne connaissent pas Dieu. » L’antiquité païenne avait peu de souci des fautes charnelles, et la recommandation de l’Apôtre était infiniment opportune. Le terme de porneia dont il se sert, est générique dans sa pensée et enveloppe l’adultère comme la fornication. Aussi formule-t-il aussitôt la prescription de ne pas entreprendre sur les droits du prochain, de ne pas les violer par l’adultère. À dessein il ne parle qu’en termes délicats et voilés de ces crimes dont le nom même ne doit pas être prononcé parmi les chrétiens. Pour en détourner tout fidèle, le seul motif auquel l’Apôtre en appelle, c’est, avec la volonté de Dieu, la dignité, la réelle consécration impliquée par la vie chrétienne. « Rougis, chair, disait Tertullien, qui a revêtu le Christ. » Et le chrétien, lui aussi, a revêtu le Christ, il est devenu le temple de l’Esprit de Dieu. Celui donc qui méconnaît cette loi de pureté, et s’abandonne à sa convoitise grossière, ce n’est pas un homme, son frère, qu’il déshonore, c’est Dieu lui-même, qui nous a donné son Esprit pour habiter en nous. Nous ne faisons que traduire, réservant toute explication plus étendue pour l’heure prochaine où l’Apôtre, au lieu de faire allusion simplement au mystère intérieur de la vie chrétienne, en exposera ex professo les grandes réalités : il nous suffit de constater, dès cette première heure de la littérature apostolique, que tout l’ensemble doctrinal de la vie surnaturelle, l’union au Christ, l’inhabitation de son Esprit, tout est présent déjà à la pensée de l’Apôtre et comme condensé dans ces lignes rapides.
La Transfiguration (Mt 17, 1-9) : homélie de Saint Léon le Grand

Mes bien-aimés, cette lecture de l’Évangile, qui, par les oreilles de notre corps, a pénétré jusqu’à l’entendement intérieur de notre âme, nous appelle à l’intelligence d’un grand mystère, intelligence à laquelle nous parviendrons plus facilement, la grâce de Dieu aidant, si nous reportons notre attention sur les faits qui ont été racontés un peu plus haut. Le Sauveur du genre humain, Jésus-Christ, établissant cette foi qui rappelle les impies à la justice, et les morts à la vie, ne se bornait pas à enseigner de vive voix sa doctrine à ses disciples, il les éclairait aussi par des actions miraculeuses, afin qu’ils crussent fermement que le Christ est tout ensemble, et le Fils unique de Dieu, et le fils de l’homme. L’un sans l’autre n’aurait point servi pour le salut, et il y aurait eu un égal péril à croire que notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu seulement sans être homme, ou à croire qu’il est seulement homme sans être Dieu. Il fallait reconnaître en même temps l’une et l’autre nature, puisque, effectivement, la vraie divinité était unie en lui à l’homme, comme la vraie humanité était en lui unie à Dieu.

Pour confirmer la salutaire connaissance de cette foi, le Seigneur avait interrogé ses disciples, leur demandant ce qu’eux-mêmes, parmi tant d’opinions diverses, croyaient ou pensaient de lui. Ce fut alors que l’Apôtre Pierre, s’élevant par une révélation du Père céleste au-dessus des choses corporelles, et montant plus haut que tout ce qui n’est qu’humain, vit des yeux de l’esprit le Fils du Dieu vivant, et confessa la gloire de sa divinité, parce qu’il ne se borna pas à considérer la substance de la chair et du sang. Il fut si agréable au Sauveur, ce sublime témoignage de foi, que Pierre, déclaré bienheureux, reçut comme privilège la fermeté sacrée de cette pierre inviolable sur laquelle l’Église est fondée. Les portes de l’enfer et les lois de la mort ne peuvent prévaloir contre elle, et dans n’importe quelle cause, qu’il s’agisse de lier ou de délier, tout est ratifié au Ciel, conformément à la sentence de Pierre.

Or il fallait, mes bien-aimés, que Pierre en qui le Fils de Dieu venait de louer cette haute connaissance, reçût une instruction du mystère qui devait s’accomplir dans la substance inférieure unie au Verbe. Il le fallait pour que l’Apôtre, dont la foi avait été élevée jusqu’à ce degré de gloire de confesser la divinité du Christ, ne regardât pas comme indigne d’un Dieu impassible de prendre sur lui notre infirmité, et ne s’imaginât point que la nature humaine était déjà tellement glorifiée en la personne de Jésus-Christ, qu’elle ne pouvait plus ni souffrir, ni mourir. C’est pourquoi le Seigneur ayant dit qu’il fallait qu’il allât à Jérusalem, qu’il souffrît beaucoup de la part des anciens, des Scribes et des princes des prêtres, qu’il fût mis à mort, et que le troisième jour il ressuscitât ; comme le bienheureux Pierre, tout embrasé du feu allumé en lui par le témoignage qu’une lumière d’en haut lui avait fait rendre à la divinité du Fils de Dieu, rejetait avec liberté, et avec une répugnance qu’il croyait religieuse, l’idée que son Maître pût endurer tous ces outrages et l’opprobre d’une mort très cruelle, il fut repris par Jésus avec une douce sévérité, et excité au désir de participer à ses souffrances ; il apprit ensuite à ses Apôtres que ceux qui voulaient le suivre, devaient renoncer à eux-mêmes, et se charger de sa Croix, méprisant les choses temporelles pour se rendre dignes des éternelles ; car celui qui voudra se sauver se perdra, et celui qui se perdra pour l’amour de Jésus-Christ, se sauvera.

C’était pour inspirer ce courage et cette confiance à ses Apôtres, pour les rassurer contre les horreurs de la Croix, pour empêcher qu’ils ne rougissent d’un supplice si ignominieux, et pour leur donner une véritable idée de la patience de Jésus-Christ, qui se soumettait à la cruauté de ses persécuteurs, sans rien perdre de sa gloire et de sa puissance, pour les instruire, donc, de ces grandes vérités, « il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère », et, les ayant conduits à part, il gravit avec eux une haute montagne, et leur manifesta l’éclat de sa gloire : car, bien qu’ils eussent compris que la majesté de Dieu était en lui, ils ignoraient encore la puissance détenue par ce corps qui cachait la Divinité. Et voilà pourquoi il avait promis en termes propres et précis que certains des disciples présents ne goûteraient pas la mort avant de voir le Fils de l’homme venir dans son royaume, c’est-à-dire dans l’éclat royal qui convenait spécialement à la nature humaine qu’il avait prise, et qu’il voulut rendre visible à ces trois hommes. Car pour ce qui est de la vision ineffable et inaccessible de la Divinité elle-même, vision réservée aux cœurs purs dans la vie éternelle, des êtres encore revêtus d’une chair mortelle ne pouvaient en aucune façon ni la contempler ni la voir.

Le Seigneur découvre donc sa gloire en présence de témoins choisis et il éclaire d’une telle splendeur cette forme corporelle qui lui est commune avec tous que son visage devient semblable à l’éclat du soleil en même temps que son vêtement est comparable à la blancheur des neiges. Sans doute cette transfiguration avait surtout pour but d’ôter du cœur des disciples le scandale de la croix, afin que l’humilité de la passion volontairement subie ne troublât pas la foi de ceux à qui aurait été révélée l’éminence de la dignité cachée. Mais, par une égale prévoyance, il donnait du même coup un fondement à l’espérance de la sainte Église, en sorte que tout le corps du Christ connût de quelle transformation il serait gratifié, et que les membres se donnassent à eux-mêmes la promesse de participer à l’honneur qui avait resplendi dans la tête. A ce sujet, le Seigneur lui-même avait dit, parlant de la majesté de son avènement : « Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père » (Mt 13, 43) ; et le bienheureux apôtre Paul affirme la même chose en ces termes : « J’estime, en effet, que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer avec la gloire qui doit se révéler en nous » (Rm 8, 18) ; et encore : « car vous êtes morts et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu ; quand le Christ sera manifesté, lui qui est votre vie, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui pleins de gloire » (Col 3, 3).

Cependant les apôtres, qui devaient être affermis dans leur foi et initiés à la connaissance de toutes choses, trouvèrent de surcroît en ce prodige un autre enseignement. En effet, Moïse et Élie, c’est-à-dire la loi et les prophètes, apparurent s’entretenant avec le Seigneur : ceci afin que s’accomplit très parfaitement dans la présence de ces cinq hommes ce qui est dit : « Toute parole sera ferme, proférée en présence de deux ou trois témoins » (Mt 18, 18). Quoi de plus établi, quoi de plus ferme que cette parole ? Pour la proclamer, la double trompette de l’ancien et du nouveau Testament résonne en plein accord et tout ce qui servit à en témoigner dans les temps anciens se rencontre avec l’enseignement de l’Évangile ! Les pages de l’une et l’autre alliance, en effet, se confirment mutuellement, et celui que les anciens symboles avaient promis sous le voile des mystères, l’éclat de sa gloire présente le montre manifeste et certain : c’est que, comme le dit saint Jean, « la loi fut donnée par l’intermédiaire de Moïse, mais la grâce et la vérité nous sont venues par Jésus-Christ » (Io 1, 17), en qui se sont accomplis et la promesse des figures prophétiques et le sens des préceptes de la loi ; car, par sa présence, il enseigne la vérité de la prophétie, et, par sa grâce, il rend possible la pratique des commandements.

Entraîné par cette révélation des mystères, saisi de mépris pour les biens de ce monde et de dégoût pour les choses terrestres, l’apôtre Pierre était comme ravi en extase par le désir des biens éternels ; rempli de joie par toute cette vision, il souhaitait demeurer avec Jésus en ce lieu où sa gloire ainsi manifestée faisait toute sa joie ; aussi dit-il : « Seigneur, il nous est bon d’être ici ; si tu le veux, faisons ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie ». Mais le Seigneur ne répondit pas à cette proposition, voulant montrer non certes que ce désir était mauvais, mais qu’il était déplacé ; car le monde ne pouvait être sauvé que par la mort du Christ et l’exemple du Seigneur invitait la foi des croyants à comprendre que, sans devoir douter du bonheur promis, nous devions parmi les tentations de cette vie, demander la patience avant la gloire ; le bonheur du royaume ne peut, en effet, précéder le temps de la souffrance.

« Lorsque Saint Pierre parlait encore, une nuée lumineuse les vint couvrir, et il sortit une voix de cette nuée, qui fit entendre ces paroles : C’est mon Fils bien aimé, écoutez-le. » Le Père était réellement présent dans le Fils, et il lui communiquait son Essence ; il tempéra la lumière éclatante qui en sortait, et il la proportionna en quelque manière à la faible vue des Apôtres ; et pour leur faire connaître les propriétés de chaque Personne, la splendeur dont le Corps de Jésus-Christ était environné leur mit, pour ainsi dire, le Verbe éternel sous les yeux. De même, les paroles qui sortirent de la nuée leur donnèrent à entendre que c’était le Père qui leur parlait. Les Disciples entendant cette voix se prosternèrent la face contre terre, ils furent saisis de crainte ; la Majesté du Père et du Fils les remplit d’une terreur religieuse ; leur esprit élevé au dessus de sa sphère ordinaire, connut la Divinité de l’un et de l’autre ; ils ne la séparèrent point, et leur Foi ne chancela point sur cet article. Le témoignage du Père fut plus que suffisant pour leur ôter tous leurs doutes ; ils se rendirent à la force de ces paroles : « C’est mon Fils bien aimé dans lequel j’ai mis toute mon affection, écoutez-le. » Ils comprirent distinctement : C’est mon Fils, qui est avec moi avant tous les temps ; le Père n’est pas plus ancien que le Fils ; le Fils n’est pas postérieur au Père. C’est mon fils : la Divinité ne nous sépare point, notre puissance est égale ; l’Éternité ne met entre nous aucune différence. C’est mon Fils : ce n’est point un Fils adoptif, c’est un Fils engendré de ma propre substance, et qui m’est parfaitement égal. C’est mon Fils, par qui toutes choses ont été faites, et rien de ce qui a été fait, n’a été fait sans lui (Io 1, 3). Il fait tout ce que je fais, il opère inséparablement avec moi. Le fils est dans le Père, et le Père est dans le Fils ; notre unité est indivisible ; et quoique celui qui engendre soit un autre que celui qui est engendré, vous devez cependant penser de lui tout ce que vous pensez de moi. C’est mon Fils, qui ayant la forme, et la nature de Dieu, n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu ; et sans rien perdre de sa gloire il s’est abaissé jusqu’à se revêtir de la forme d’un esclave pour sauver le Genre humain.

Écoutez ce Fils, qui est l’objet de mes complaisances, qui m’a fait connaître au monde, qui me glorifie par ses humiliations ; il est la vérité et la vie ; c’est ma sagesse et ma force. Écoutez-le : les mystères de la loi l’ont annoncé, les Prophètes ont prédit son avènement. Écoutez-le : il a racheté le monde par son Sang, il a enchaîné le démon, il a brisé les liens du péché, il a affranchi les hommes de la dette de l’ancienne prévarication. Écoutez-le : c’est lui qui ouvre le chemin du Ciel, et il a fait de sa Croix une échelle pour monter à la gloire. Ne soyez plus en peine de votre Rédemption : vos blessures vont être guéries. Accomplissez les volontés de Jésus-Christ, puisqu’elles sont conformes aux miennes : défaites-vous de ces craintes charnelles ; armez vous d’une fidélité constante ; il est indigne de vous de craindre la Passion du Sauveur, ce que vous ne craindrez pas, soutenus par la grâce, quand vous serez vous-mêmes condamnés à la mort.

Tout ceci, mes frères, n’a pas été dit aux Apôtres pour leur utilité seulement, c’est à l’Église universelle que ces paroles s’adressaient dans la Personne des trois Disciples. Il faut donc que ces vérités fortifient la Foi des Fidèles ; et que personne ne rougisse de la Croix de Jésus-Christ, puisque c’est par elle que le Genre humain a été racheté. Qu’on ne craigne point de souffrir pour la justice, et qu’on n’entre point en défiance sur les promesses que Dieu nous a faites, puisque c’est par le travail qu’on obtient le repos, et que la mort conduit à la vie. Jésus-Christ s’est chargé de toutes nos faiblesses ; si nous persévérons dans son amour et dans la confession de sa Foi, nous vaincrons ce qu’il a vaincu, et nous participerons à ses promesses : soit que nous nous disposions à accomplir les commandements de Dieu, ou à souffrir les épreuves qui nous arrivent, nous devons toujours avoir dans la mémoire cette parole du Père Éternel : « C’est mon Fils bien aimé, dans lequel j’ai mis toute mon affection, écoutez-le », lui qui vit, et règne avec le Père, et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Prières

Oratio

Deus, qui cónspicis omni nos virtúte destítui : intérius exteriúsque custódi ; ut ab ómnibus adversitátibus muniámur in córpore, et a pravis cogitatiónibus mundémur in mente.

Oraison

Ô Dieu, qui voyez que nous n’avons de nous-mêmes aucune force, gardez-nous au dedans et au dehors, afin que notre corps soit préservé de toute Adversité, et notre âme purifiée de toute pensée mauvaise. Par Notre-Seigneur.

Prière du Bréviaire mozarabe

Ô Christ, ô Dieu, source, principe éternel de la lumière, vous qui avez voulu que le septième jour fût consacré plutôt à la sanctification de nos âmes qu’au travail, nous cherchons aujourd’hui votre face ; mais les ténèbres habituelles de notre conscience nous retiennent ; nous nous efforçons de nous relever, mais nous retombons dans la tristesse. Ne rejetez pas cependant ceux qui vous cherchent, vous qui avez daigné apparaître à ceux qui ne vous cherchaient pas. Nous voici en devoir de vous payer la dîme de nos jours, dans cette saison de l’année, et déjà nous avons accompli la septième journée de cette dîme ; aidez-nous pour avancer sur cette route laborieuse, afin que nous puissions vous offrir un service sans tache. Soulagez nos fatigues par le sentiment de votre amour, et réveillez la lâcheté de nos sens par la ferveur de votre dilection ; afin qu’en vous notre vie soit exempte de chute, et que notre foi trouve sa récompense. Ainsi soit-il.

Prière de Dom Paul Delatte (1848-1937)

Ô Tendresse, ô Beauté, ô Pureté, qui êtes Dieu, qui êtes mon Dieu, je sais bien que la vie surnaturelle c’est d’être à vous; mais c’est d’être parfaitement à vous que j’ai soif. Si vous le vouliez, mon Dieu, cette trame légère de la vie présente se déchirerait comme un mince tissu, d’un mouvement de vos doigts, dans un acte de charité envers vous. La vie inférieure s’écroulerait d’elle-même, et je serais avec vous, qui êtes la Vie, pour l’éternité.

Antiennes

Ã. Faciámus hic tria tabernácula, tibi unum, Móysi unum et Elíæ unum.
Ã. Faisons ici trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, et une pour Élie.

Antienne grégorienne “Faciamus hic"

Antienne Faciamus hic

Ã. Visiónem quam vidistis, némini dixéritis donec a mórtuis resúrgat Fílius hóminis.

Ã. La vision que vous avez eue, n’en parlez à personne avant que le Fils de l’homme ne ressuscite d’entre les morts.

Antienne grégorienne “Visionem"

Antienne Visionem

1er Dimanche de Carême

1er Dimanche de Carême

1er Dimanche de Carême

La Punchline du Père Garrigou-Lagrange

La prière est un culte rendu à la Providence, lorsque nous demandons à Dieu en esprit de foi, la santé pour les malades, la lumière de l’intelligence pour voir clair dans les difficultés, la grâce pour résister à la tentation et pour persévérer dans le bien.

Le diable tente Notre-Seigneur (Mt 4, 1-11) : commentaire de Dom Delatte

Sous l’influence et l’impulsion, dit saint Marc, de l’Esprit dont il était rempli et qui le gouvernait, le Seigneur s’éloigne du Jourdain pour entrer dans le désert et y être tenté. C’est le second stade de sa préparation intérieure et personnelle. Mais ici encore l’intention profonde du Seigneur se trahit : il y a au cœur du Messie, redisons-le, de l’empressement et une joie secrète, naturelle chez le vrai Médiateur, à se confondre avec nous, à montrer ostensiblement qu’il est nôtre, à prendre sur lui tout ce qu’il peut épouser, sans détriment pour son office même et sans indignité, des conditions de la nature humaine qu’il s’est unie et qu’il vient sauver. Celui qui n’a pas été éprouvé, dit l’Écriture, que sait-il ? Il ne connaît pas sa faiblesse, il ne sait pas non plus où il doit puiser sa force. Le Seigneur n’avait rien à apprendre de la tentation : mais il avait à enseigner et à nous fournir un encouragement. L’athlète divin, après avoir été oint de l’Esprit-Saint, vient au désert comme dans un champ clos où il se mesurera avec l’Esprit mauvais : mais nous remarquerons qu’il repousse ses assauts comme le ferait un homme. C’est la répétition et la revanche de ce qui s’est passé au Paradis terrestre ; cette fois, une défaite est infligée au tentateur par l’Adam nouveau. Comme tant d’autres épisodes, celui-ci n’a pu être connu que par une confidence du Seigneur à ses disciples.

La scène se passe dans le désert de Judée, soit aux environs de Jéricho, soit plus au nord ; seule, l’histoire de Moïse et d’Élie a fait songer quelquefois au désert du Sinaï. Pendant quarante jours et quarante nuits, Jésus mène la vie anachorétique parfaite. Rien n’y manque : les bêtes sauvages en sont, les Anges aussi. Et saint Luc nous dit que le Seigneur ne prit aucune nourriture durant tout ce temps-là. Le même évangéliste et le très bref récit de saint Marc permettent de supposer que bien des assauts diaboliques lui furent livrés au cours même des quarante jours. Mais c’est quand cette période touchait à sa fin que vint la tentation racontée. Le Seigneur était épuisé par un jeûne rigoureux ; la vie du corps réclamait impérieusement. L’heure était propice pour le diable : il est lâche de nature, et il exploite habituellement contre nous la faiblesse ou l’infirmité. C’est par la sensibilité qu’il commence. Il approche, sans doute avec forme visible, comme pour Adam, et renouvelle le stratagème du Paradis terrestre : « Pourquoi Dieu vous a-t-il interdit de manger des fruits du Paradis ? » avait-il dit à Ève ; et au Seigneur : « Si vous êtes le Fils de Dieu, dites donc que ces pierres deviennent des pains ! » Il semble que le diable ait pris acte de la parole prononcée par Dieu au baptême ; il est intrigué par une assurance de filiation si solennelle ; il ne sait pas bien encore à qui il a affaire. Son dessein est de faire douter de Dieu, de déterminer Jésus à donner sa mesure : « Il dit que vous êtes son Fils, et il vous oublie ! Mais si vous êtes le Fils de Dieu, pourquoi vous priver ? Vous avez sans doute un procédé pour vous tirer d’embarras… »

La réponse du Seigneur est d’une prudence infinie ; il élude, il échappe. Il ne donne rien à l’irritation qu’espérait provoquer chez lui le doute ironique du tentateur ; il ne se proclame ni Messie, ni Fils de Dieu. D’autre part, il ne fait point servir son pouvoir miraculeux à une satisfaction personnelle, même trop légitime. Encore une fois, c’est comme homme qu’il veut repousser le tentateur : « Non in solo pane vivit homo ; ce n’est pas moi seulement, mais tout homme, que Dieu peut nourrir soit avec du pain, soit à l’aide d’une parole sortie de sa bouche créatrice » (Dt 8, 3). Au lieu de demander de la viande et des cailles, comme les Juifs dans le désert ; au lieu de céder, alors qu’il a faim, comme Adam céda autrefois, sans faim, par concupiscence et par ambition, Jésus s’en rapporte à Dieu. Celui qui a donné la manne aux Juifs peut comme autrefois nourrir l’homme non pas avec du pain seulement, mais par une disposition souveraine de sa Providence. Le Seigneur est donc aux mains de son Père ; les moyens extraordinaires ne comptent pas pour lui. Sa réponse est toute de foi, toute de confiance.

Un temps s’écoule. Le Seigneur, qui avait permis à Satan d’affliger Job dans son corps, lui donne congé de le transporter lui-même dans la ville sainte, à Jérusalem, et de le placer au faîte du temple, peut-être à l’endroit du portique d’Hérode, là où la masse du temple domine le torrent de Cédron. La seconde tentation a pour dessein perfide d’exagérer ce même sentiment de confiance par lequel le Seigneur a victorieusement repoussé le premier assaut. Le diable lui souffle une pensée, non de vaine gloire, — il n’y avait personne à les contempler, — mais de présomption. Et avec son ordinaire ténacité, comme pour piquer d’honneur celui à qui il s’adresse, il revient avec un accent de doute sur cette qualité de Fils de Dieu, au sujet de laquelle il voudrait un témoignage concluant. Repoussé une première fois par l’Écriture, le tentateur, qui sait l’Écriture, s’efforce d’incliner le Seigneur en invoquant à son tour la même autorité. « Si vous êtes le Fils de Dieu, dit-il, jetez-vous donc en bas ! Il n’y a nul danger d’ailleurs : n’est-il pas écrit (au Psaume 90) qu’il a confié à ses anges le soin de vous garder, de vous porter dans leurs mains, de peur que votre pied ne heurte contre la pierre ? ils vous éviteront toute meurtrissure. » De nouveau, le Seigneur se dérobe. Avec le même calme divin et la même mesure, il interprète virtuellement, par une autre autorité, l’autorité scripturaire alléguée : « Sans doute, les anges vous préserveront : si vous marchez, non si vous vous précipitez vous-même. La confiance doit être respectueuse ; nous n’avons pas à adresser à Dieu de mise en demeure impérative : vous ne mettrez point à l’épreuve la puissance du Seigneur votre Dieu » (Dt 6, 16).

Un autre temps s’écoule. Il faut nous souvenir, en face de cette triple tentation, que le monde se résume dans la concupiscence de la chair, dans la concupiscence des yeux, dans la superbe de la vie (1 Io 2, 16). Les réponses évasives du Seigneur semblent avoir rassuré son ennemi : « Ce n’est qu’un homme ordinaire. Il n’a pas consenti à montrer la réalité de son pouvoir : se récuser ainsi n’est pas naturel, quand on a vraiment le moyen de répondre victorieusement. Continuons. » Alors Satan transporte de nouveau Jésus sur une très haute montagne ; et en un clin d’œil, en un instant de durée, in momento temporis, il fait apparaître à ses yeux tous les royaumes du monde, avec leur splendeur. Il est au pouvoir du diable de créer cette vue panoramique. « Tout cela m’a été livré, dit le prince du monde : je le donne à qui je veux. Tout cela est vôtre, à une seule condition : tomber à genoux devant moi et m’adorer. » La proposition ne manque point d’impudence et de maladresse ; mais le diable n’est pas toujours habile, et souvent il brusque là où il faudrait ruser. Il avait d’ailleurs été gâté par la triste humanité : tout lui réussissait, depuis l’heure où il avait dit : « Vous serez comme des dieux ! » Et puis, cette royauté universelle, le rêve de tous les grands ambitieux ! Tenir le monde entier dans sa main, l’animer de sa pensée, le remuer par sa volonté : quel destin ! Celui qui est le superbe n’estime pas que l’homme puisse demeurer indifférent en face d’une telle perspective. Enfin, la tentation n’est peut-être pas si grossière qu’elle le paraît de prime abord ; il est possible que Jésus soit le Fils de Dieu, on espère qu’il se livrera enfin. Sans doute la question : Si Filius Dei es n’est plus posée explicitement ; il semble néanmoins que l’interrogation soit plus anxieuse que jamais. Qui sait si l’inquiétant jeûneur ne va pas répondre que tout est à lui, à lui seul, dès l’éternité ? Il se redressera alors de toute sa taille contre l’usurpateur, et Satan sera fixé.

Mais le Seigneur demeure impénétrable. Il se borne, cette fois encore, à écarter la pointe et à exclure la condition mise par le diable à ses offres de service ; mention n’est même pas faite de l’enjeu. « Retire-toi, Satan, dit Jésus. Car il est écrit : C’est le Seigneur votre Dieu que vous adorerez et c’est lui seul que vous servirez. » Pour la troisième fois, c’est avec une parole de l’Écriture Sainte, empruntée encore au Deutéronome (6, 13), que le diable est confondu. Et après avoir épuisé toutes ses ressources de tentateur, consummata omni tentatione, il se retira d’auprès de Jésus, — pour un temps, ajoute saint Luc, et jusqu’à, opportunité nouvelle ; à l’heure de la Passion, tout l’enfer donnera un suprême assaut : Hæc est hora vestra, et potestas tenebrarum (Lc 22, 53). Venit princeps mundi huius, et in me non habet quidquam (Io 14, 30). Satan disparu, les bons anges s’empressent autour du Seigneur et l’aident à réparer ses forces.

Prières

Oratio

Deus, qui Ecclésiam tuam ánnua quadragesimáli observatióne puríficas : præsta famíliæ tuæ ; ut, quod a te obtinére abstinéndo nítitur, hoc bonis opéribus exsequátur. Per Dóminum.

Oraison

Ô Dieu, qui purifiez chaque année votre Église par l’observation du Carême, faites que votre famille poursuive par ses bonnes œuvres le bien qu’elle s’efforce d’obtenir au moyen de l’abstinence.

Prière du Missel mozarabe

Il est juste et équitable que nous vous rendions grâces, Dieu tout-puissant et éternel, par Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur, qui par le jeûne a obtenu sur le diable un glorieux triomphe, et a enseigné à ses soldats, par son exemple, l’art de combattre. Étant Dieu et le Seigneur de tous, il jeûna quarante jours et quarante nuits, afin de montrer que, vrai Dieu, il avait pris la véritable nature de l’homme, et de réparer par l’abstinence ce qu’Adam avait perdu par la nourriture. Le diable vient donc attaquer le fils de la Vierge ; il ignore qu’il a affaire au Fils unique de Dieu. Dans sa ruse consommée, il espère séduire le second Adam par les artifices qui lui ont servi à renverser le premier, mais il est impuissant ; pas une de ses séductions ne réussit à tromper un si redoutable adversaire. Jésus jeûne quarante jours et quarante nuits ; et ensuite il éprouve la faim, lui qui durant quarante années nourrit d’un pain céleste une multitude innombrable. C’est lui qui, fort de sa propre puissance, a combattu le diable, prince des ténèbres, et qui l’ayant terrassé, a remporté avec honneur le trophée de la victoire jusque dans les cieux.

Prière médiévale (10ème siècle)

Ô Dieu qui êtes présent au dedans et au dehors, au-dessus et au-dessous de toutes les créatures ; ô Dieu qui êtes une seule Puissance, une seule Éternité, une seule Majesté, présent partout et partout tout-puissant, puissé-je, par votre grâce, me rappeler sans cesse votre présence et me bien pénétrer de cette pensée que rien ne me peut arriver de malheureux, si ce n’est par votre volonté, Seigneur, ou par votre permission. Dans cette persuasion, je ne craindrai plus aucun péril, ni les périls de la nudité, de la soif et de la faim ; mon Dieu, Dominateur éternel de toutes choses, du Royaume visible et de l’invisible Royaume. Je ne craindrai plus que vous, je n’adorerai plus que vous, et sur­tout je n’aimerai plus que vous. C’est ce que je vous demande par l’intercession des saints Anges, des Archanges, de tous les esprits célestes et de tous les saints qu’en ce moment même je convoque à chanter vos louanges et que j’appelle à mon secours. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Ecce nunc tempus acceptábile, ecce dies salútis : in his ergo diébus exhibeámus nos sicut Dei minístros in multa patiéntia, in vigíliis, in ieiúniis, et in caritáte non ficta.

Ã. Voici maintenant le temps favorable, voici le jour du salut : en ces jours, montrons-nous comme ministres de Dieu, en grande patience, dans les veilles, dans les jeûnes, et dans une charité non feinte.

Antienne grégorienne “Ecce nunc tempus acceptabile"

Antienne Ecce nunc tempus acceptabile

Mystique de Noël d’après saint Bernard

Mystique de Noël d’après saint Bernard

Si la fête de Noël est l’occasion de réjouissances bien légitimes pour nous, chrétiens, il faut cependant veiller à respecter l’ordre, de sorte que la réjouissance du corps n’étouffe pas celle de l’âme, et que la nourriture spirituelle ne soit pas entamée par la charnelle :

« Pour certains, la mémoire de cette faveur se tourne en prétextes pour la chair (Gal 5, 13), et tu peux les voir déployer en ces jours-là une grande agitation pour préparer des vêtements fastueux, des aliments délicats, comme si c’était cela, ou des réalités de ce genre, que le Christ recherchait par sa naissance » (Adv. III, 1).

Il nous faut donc considérer ces mystères de la nativité du Seigneur (enfant-Dieu, naissant d’une vierge, etc) qui sont comme

« les récipients d’or et d’argent (cf. Ex 3, 22) dans lesquels, en ces jours de si grande fête, on sert à manger, à la table du Seigneur, même à tous les indigents (1 Cor 10, 21). Ces récipients, nous n’avons pas à les emporter : les plats et les coupes d’or ne nous sont pas donnés, mais bien la nourriture et la boisson qu’ils contiennent » (Nat. III, 1).

Ces vases d’or qui représentent la dimension divine de l’événement, nous les contemplerons, puis nous prendrons la nourriture qu’ils contiennent, vertus du Sauveur à imiter.

Importance du Mystère de l’Incarnation

Pour saisir l’importance de la Nativité, nous devons revenir au principe de notre histoire. Ainsi, dans son deuxième sermon saint Bernard commence par expliquer l’admirable création de l’homme, glaise dans laquelle Dieu a insufflé une âme, source de la dignité de l’homme par rapport aux autres créatures corporelles :

« Comment ne pas se rendre compte, frères, de tout ce que l’âme apporte au corps? Sans âme, la chair ne serait-elle pas une souche insensible? C’est de l’âme, en effet, que surgit la beauté, de l’âme que vient la croissance, de l’âme que dépendent la clarté du regard et la sonorité de la voix » (Nat. II, 2).

Mais ce n’est pas tout, Dieu avait élevé l’homme à l’état surnaturel, le créant “à son image et à sa ressemblance”, la justice originelle d’Adam était comme un sceau de Dieu en lui :

« Oui, Dieu a fait l’homme droit, et l’homme en cela était à la ressemblance de Celui dont il est écrit : “Droit est le Seigneur notre Dieu: en lui, point d’iniquité” (Ps 91, 16). De même Dieu a fait l’homme véridique et juste, selon qu’il est Lui-même vérité et justice » (Nat. II, 3).

En convoitant la sagesse, connaissance du bien et du mal, Adam et Ève (après Lucifer) voulurent s’attribuer ce qui était le propre de Dieu le Fils; et, par cet orgueil, se condamnèrent eux-même, perdant ce qui leur venait de Dieu en voulant devenir comme des dieux.

Dieu allait-Il perdre irrémédiablement sa créature dans sa justice ? Non, l’homme, contrairement au diable, et en raison même de sa nature à la fois spirituelle et corporelle, pouvait être racheté, et c’est ce que Dieu a voulu :

«Faire miséricorde Lui est propre. Car c’est en Lui-même qu’Il puise la réalité même et la semence, en quelque sorte, du pardon. Pour ce qui est de juger et de condamner, c’est nous qui L’y contraignons, d’une certaine manière» (Nat. V, 3).

Et puisque c’était les prérogatives du Fils de Dieu qui étaient visées, c’est par Lui que l’homme serait comme recréé plus admirablement encore qu’il n’avait été créé :

«Tous Me portent envie – semblait-Il dire – : Je vais donc venir et Me comporter de telle manière que, pour quiconque aura voulu M’envier et désiré M’imiter, cette rivalité tourne à son bien» (Adv. I, 4).

Nous voyons donc dans la Nativité du Verbe fait chair l’accomplissement parmi nous de cette miséricorde après laquelle le monde pécheur soupirait :

«Que paraisse, Seigneur, ta bonté, à laquelle l’homme, créé à ton image (Gn 1, 27), puisse se conformer. Car, pour ce qui est de la majesté, de la puissance et de la sagesse, il nous est impossible de les imiter, et il serait inconvenant pour nous de les convoiter» (Nat.I, 2).

Grâces du Mystère de l’Incarnation

Voici le mystère à contempler en cette fête de Noël, mystère de l’infinie miséricorde de Dieu à notre égard : Dieu vient à nous pour nous sauver non pour nous juger, qu’avons nous à craindre ?

«Oui, Il s’est fait petit enfant; la Vierge, sa mère, enveloppe de langes ses membres délicats (Lc 2, 7) : et toi, tu tremblerais encore d’effroi (cf Ps 13, 5) ? A ce signe du moins tu sauras qu’Il est venu non pour te perdre mais pour te sauver (Lc 9, 56), pour te délivrer non pour t’enchaîner. Déjà Il part en guerre contre tes ennemis, déjà Il piétine la nuque des orgueilleux et des superbes (Dt 33, 29), Lui qui est puissance et sagesse de Dieu (1 Cor 1, 24)» (Nat. I, 4).

Il vient pour mettre à mort la double mort qui nous affecte : celle de l’âme, le péché, et celle du corps.

«Et déjà, en vérité, dans sa propre personne Il a vaincu le péché quand Il a assumé la nature humaine sans la moindre contamination. Grande, effectivement, a été la violence infligée ainsi au péché, et on peut être certain que celui-ci a été réellement chassé lorsque notre nature, qu’il se glorifiait d’avoir totalement investie et occupée, s’est trouvée dans le Christ absolument dégagée de sa possession» (Nat. I, 4).

Et durant toute sa vie ici-bas le Sauveur poursuivra le péché par son enseignement et son exemple, de sorte qu’Il deviendra pour nous comme les quatre sources qui arrosaient le Paradis terrestre (Gn 2, 10 ss.) :

«De la source de la miséricorde, nous recevons, pour laver nos fautes, les eaux de la rémission des péchés. De la source de la sagesse, nous recevons, pour étancher notre soif, les eaux du discernement. De la source de la grâce, pour arroser les plantes de nos bonnes œuvres, nous recevons les eaux de l’empressement spirituel. Cherchons alors, pour cuire nos aliments, des eaux brûlantes : les eaux de l’émulation. Ce sont elles qui préparent et chauffent à point l’élan de nos désirs : elles sortent en bouillonnant de la source de la charité» (Nat. I, 6).

Mais, c’est par sa passion que le Christ enchaînera cette mort de l’âme. Nous voyons déjà se dessiner sur la crèche l’ombre de la Croix :

«Oui, le Christ pleure, mais autrement que les autres enfants, ou au moins pour une autre raison.(…) Ceux-là pleurent en raison du joug pesant qui accable tous les fils d’Adam (Si 40, 1), Lui à cause des péchés des fils d’Adam. Et si maintenant, pour eux, Il répand ses larmes, pour eux aussi, plus tard, Il répandra son sang» (Nat. III, 3).

Quant à la mort du corps, le Christ la vaincra d’abord en Lui-même par sa résurrection puis en nous quand Il ressuscitera nos corps mortels (Rom 8, 11; cf. Nat. I, 4).

Les exemples du Seigneur dans sa Nativité

Si Notre Seigneur est la cause de notre salut, Il en est aussi le modèle, l’exemplaire auquel nous devons nous conformer. De là, après avoir contemplé la beauté de ce mystère de Noël, mystère de miséricorde, laissons-nous exhorter à la vertu par l’Enfant-Dieu et toutes les circonstances dont Il a voulu que sa naissance fut entourée. Saint Bernard dit ailleurs :

«C’est donc par Dieu, sans aucun doute, que le commencement de notre salut s’opère, ce n’est en tout cas ni par nous ni avec nous. Mais le consentement et l’œuvre du salut, même s’ils ne viennent pas de nous, ne se font cependant plus sans nous» (De gratia et libero arbitrio, XIV, 46).

Le fait lui-même de l’incarnation du Verbe qui se manifeste au monde dans la nativité constitue le premier et le plus profond enseignement, celui de l’humilité, fondement de toutes les vertus :

«Efforcez-vous à l’humilité, car elle est le fondement et la gardienne de toutes les vertus; suivez-la à la trace, car elle seule peut sauver vos âmes (cf. Lc 1, 21). Quoi de plus inconvenant, en effet, quoi de plus abominable, et de plus gravement punissable, pour un homme, que de voir le Dieu du Ciel se faire petit enfant, et de continuer soi-même à se grandir au dessus de la terre ? Quelle insupportable impudence, alors que la Majesté s’est anéantie Elle-même, si le vermisseau s’enfle et se gonfle d’importance » (Nat. I, 1).

En second lieu, nous pouvons considérer le temps auquel le Christ a voulu naître. Pourquoi choisir l’hiver comme saison de sa naissance ? L’été n’aurait-il pas mieux convenu au Soleil de justice ? Non, la gloire devait être au terme de son pèlerinage terrestre et non au commencement, sa vie devant être l’exemplaire de notre vie spirituelle :

«Voilà pourquoi, en vue de sa naissance, le Fils de Dieu, doté du pouvoir d’en déterminer le moment, a choisi le plus pénible, surtout pour un nourrisson et, un nourrisson dont la mère, toute pauvre, dispose tout juste de quelques chiffons pour le langer et d’une crèche pour le coucher (Lc 2, 7)» (Nat. III, 1).

Il nous faut donc, pour suivre le Christ, commencer par la pénitence, naître en hiver. De plus c’est de nuit qu’Il voulut naître, comme pour se cacher; Il nous enseigne par là la modestie et l’esprit de silence :

«Où sont donc ceux qui, avec tant d’impudence, n’ont qu’un désir : celui de se faire voir ? (…) Si le Christ garde le silence, c’est qu’Il ne veut ni se hausser, ni se magnifier, ni se faire connaître : voici alors qu’un ange L’annonce et que la multitude de l’armée céleste Le loue (Lc 2, 13). Par conséquent, toi qui veux suivre le Christ, cache le trésor que tu as trouvé (Mt13, 44). Aime à passer inaperçu; que la bouche d’un autre s’occupe de ton renom, que la tienne garde le silence (Prv 27, 2)» (Nat. III, 2).

Enfin, approchons-nous encore et voyons le lieu dans lequel Notre Seigneur a voulu naître :

«Pourquoi donc choisi-t’Il une étable ? -pour désapprouver, bien sûr, la gloire du monde, pour condamner la vanité de ce siècle » (Nat. III, 2).

Si nous pénétrons plus avant dans cette étable, nous voyons l’Enfant-Dieu entouré de Marie et de Joseph (Lc 2, 12) qui représentent deux vertus à pratiquer :

«De même que la petite enfance du Sauveur manifeste l’humilité, de même la continence est mise en valeur par la Vierge, et la justice par Joseph, que l’Évangile, non sans raison, qualifie d’homme juste (Mt 1, 19) en faisant son éloge (cf. 2 Cor 8, 18)» (Nat. IV, 2).

Nous y voyons encore les bergers invités par les anges eux-mêmes, bergers qui représentent l’esprit de pauvreté, le labeur à la sanctification et la vigilance sur nos actes :

«C’est en effet aux bergers qui veillaient et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit qu’est proclamée la joie de la lumière nouvelle; c’est à eux que la naissance du Sauveur est annoncée (Lc 2, 12)» (Nat. V, 5).

Ainsi donc, en ces saints jours de Noël, aimons à nous pencher sur la crèche par la méditation quotidienne de ce mystère de la miséricorde divine qui a employé un moyen si admirable pour opérer notre salut. Pourrons-nous jamais considérer toute la portée de ces paroles du prologue de l’évangile de saint Jean : «Et le Verbe était Dieu… Et le Verbe s’est fait chair, et Il a habité parmi nous… Et nous avons tous reçu de sa plénitude et grâce pour grâce.» ? Qu’il nous soit permis, pour finir, de citer une dernière fois le saint abbé de Clairvaux à la parole si douce et si forte :

«Oui, vraiment, frères, le Verbe s’est fait chair et Il a demeuré parmi nous (Io 1, 14). Alors qu’Il demeurait au commencement près de Dieu (Io 1, 2), Il habitait la lumière inaccessible et personne ne pouvait Le saisir (1 Tim 6, 16). Qui, en effet, a connu la pensée du Seigneur, ou qui fut son conseiller (Rom 11, 34) ? L’homme charnel ne percevra jamais ce qui relève de l’Esprit de Dieu (1 Cor 2, 14); mais, désormais, que l’homme même charnel le saisisse, car le Verbe s’est fait chair. Si l’homme ne sait rien entendre, sauf ce qui est chair, et bien, voici que le Verbe s’est fait chair : que l’homme au moins l’écoute dans la chair. Ô homme, dans la chair, la Sagesse se montre à toi. Autrefois cachée, voici que désormais elle pénètre les sens mêmes de ta chair. C’est charnellement, pour ainsi dire, qu’il t’est proclamé : “fuis la jouissance, car la mort est placée au seuil du plaisir (Regula Sancti Benedicti, VII, 24); fais pénitence, car c’est par cette dernière que le Royaume approche (cf. Mt 3, 2)”» (Nat. III, 3).

«Oui, à moi toutes ces réalités : c’est pour moi qu’elles sont survenues, c’est à moi qu’elles sont offertes, à moi qu’elles sont proposées comme un modèle à imiter » (Nat. III, 1).

Dimanche 13 décembre (ReConfinement J45) : 3ème dimanche de l’Avent

Dimanche 13 décembre (ReConfinement J45) : 3ème dimanche de l’Avent

Dimanche 13 décembre (ReConfinement J45) : 3ème dimanche de l’Avent

Annonces

Mercredi 16, vendredi 18 et samedi 19 décembre : jours de jeûne et d’abstinence pour les Quatre-Temps.
En raison des restrictions gouvernementales, il est impératif de vous renseigner sur les horaires des Messes.

La Punchline de Dom Delatte

Aimer c’est mettre son bonheur dans le bonheur d’un autre.

Commentaire de l’épître du jour (Phil 4, 4-9) par Dom Paul Delatte

D’après le Docteur Angélique la joie vient ou d’un bonheur possédé par nous, ou d’un bonheur assuré à ce que nous aimons. En effet, aimer c’est mettre son bonheur dans le bonheur d’un autre. Et Dieu étant avec nous, et Dieu étant heureux, la joie doit être au centre même de toute vie chrétienne. Elle est assurée si nous prenons notre foi au sérieux. La joie n’est pas une vertu, parce qu’elle n’est pas une disposition directement opérative ; mais elle est l’atmosphère de la vertu, l’indice, le fruit, la cause, la mesure, la condition de la charité. Elle en est aussi le rayonnement comme elle est le premier fruit de l’Esprit. Aucun précepte, plus que ce précepte de la joie qui vient de la charité, n’était de nature à effacer toutes les dissonances qui affligeaient la communauté de Philippes : mais le précepte de la joie va plus loin, et dessine une attitude de la vie chrétienne. La joie est la condition de tout bien. Nous l’avons dit déjà, nous ne sommes fidèles, nous ne sommes aimants, nous ne sommes délicats, nous ne sommes reconnaissants, nous ne sommes persévérants que dans la joie. Nous puisons la joie aux sources mêmes de la vie chrétienne. Une religion se traduit par le caractère de ses préceptes. Et en même temps qu’il révèle toute la religion, le précepte de la joie révèle Dieu, comme le précepte de l’abnégation, comme le précepte de la paix, comme le précepte de la prière, comme le précepte de la charité : en même temps qu’ils sont la norme de notre vie, tous ces éléments nous définissent la religion, et Dieu même. Dieu seul et le christianisme prescrivent la joie, parce que seuls ils la motivent.

Mais nous n’avons pas le droit de nous écarter du texte. Le Seigneur avait dit déjà : Nolite fieri sicut hypocritae, tristes. On ne sert pas Dieu avec un air maussade. L’Apôtre ajoute : Réjouissez-vous. C’est l’objet du précepte : la joie ; puis la qualité de cette joie, son motif : Réjouissez-vous dans le Seigneur. Quand faut-il se réjouir ? Toujours. Et après, que faut-il faire ? Il semble qu’après avoir prescrit la joie, il y avait place pour un autre devoir et une autre prescription; mais l’Apôtre a foi dans la suffisance de la joie seule : Je vous le dis de nouveau : réjouissez-vous. Cela suffit. Lorsque l’âme est joyeuse, elle est bienveillante aussi. La charité s’exerce spontanément et d’elle-même. Même elle est contagieuse, la joie. Ceux qui ont de la joie en donnent tout autour d’eux. Il n’y a plus alors de dissidences possibles. S’il en est autrement, le bruit des discussions s’entend à l’extérieur, et crée contre nous un préjugé ; les païens se disent alors : Ils nous ressemblent, ils ont leurs divisions et leurs rivalités, eux aussi. Qu’un sage esprit de mesure et de douceur, répandu sur toute notre vie, se laisse donc apercevoir de tous les hommes. L’effacement de l’égoïsme, la charité mutuelle sont un motif de crédibilité, les âmes vont si volontiers là où on s’aime. Mais le motif de cette douceur et de cette mesure est plus profond que l’édification elle-même : le Seigneur est proche. Il est tout près. Il est intime. Il vit en nous. Nous vivons dans un sanctuaire vivant et incréé, où les attitudes et les mouvements doivent être mesurés et définis par le respect.

N’ayez pas l’âme divisée par des soucis et des inquiétudes, par toutes les anxiétés ou préoccupations du lendemain (Mt 6, 25). En toute chose, nous dit l’Apôtre, en toute circonstance, que vos prières et vos demandes exposent à Dieu vos besoins : et que votre prière soit toujours mêlée de reconnaissance pour les bienfaits obtenus. Ainsi votre âme cessera d’être partagée et déchirée par des soucis que vous aurez confiés à Dieu. Ainsi au milieu même des épreuves et des anxiétés d’ici-bas, la paix de Dieu régnera sur toute votre vie, la paix qui surpasse tout sentiment.

Peut-être le commentaire, d’ailleurs très vrai et très aimable, habituellement donné à ce passage trahit-il quelque peu le sens littéral. La pensée de l’Apôtre nous semble celle-ci : en face des problèmes qui s’offrent à nous, notre premier mouvement, et il est très légitime, est de faire appel aux ressources de notre esprit pratique, d’étudier les voies, moyens et combinaisons qui pourront nous tirer d’affaire. Sans blâmer aucunement cette disposition naturelle, et de peur qu’elle ne devienne naturaliste, l’Apôtre nous avertit qu’il y a quelque chose qui l’emporte sur la sagesse de nos réflexions et sur nos combinaisons les plus profondes : c’est le repos en Dieu, l’attachement à Dieu, en un mot la paix de Dieu.

Ayons donc moins confiance en nous qu’en elle. C’est elle qui gardera nos cœurs et nos pensées à l’abri de l’anxiété, et formera autour de notre vie comme une sorte de clôture divine d’où nous ne sortirons jamais. Nous y sommes avec Dieu. C’est parce qu’il craint d’oublier un conseil utile à ses chers Philippiens que l’Apôtre résume rapidement (8 et 9) tout l’ensemble pratique des devoirs du christianisme toujours menacés dans les divisions, petites et grandes : Que tout ce qui est vrai et saint, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est aimable et digne d’éloges, tout ce qui est vertu et objet de louange, soit l’objet habituel de vos pensées. Et si ce programme abstrait vous semble trop peu précis, songez à tout ce que vous avez appris et reçu de moi, à tout ce que votre souvenir vous rappellera de mes paroles et de mes actes ; mettez-le en pratique, et le Dieu de la paix, de cette paix chrétienne un instant menacée, sera toujours avec vous.

Saint Lucie, Vierge et Martyre († ca 304) : leçons des Matines

Lucie, vierge de Syracuse, illustre dès l’enfance non seulement par la noblesse de sa race, mais encore par la foi chrétienne, vint à Catane avec sa mère Eutychia malade d’un flux de sang, pour vénérer le corps de sainte Agathe. Après avoir prié humblement près du tombeau de la sainte, elle y obtint la santé de sa mère. Aussitôt elle supplia celle-ci de souffrir qu’elle distribuât aux pauvres de Jésus-Christ la dot qu’elle comptait lui donner. C’est pourquoi Lucie revint à Syracuse, vendit tous ses biens, et en distribua le prix aux pauvres.

Celui à qui cette vierge avait été fiancée par ses parents contre sa volonté, apprenant ce fait, la dénonça comme chrétienne au préfet Paschasius. Ce dernier ne pouvant, ni par ses prières ni par ses menaces, amener Lucie au culte des idoles, voyant au contraire que plus il s’efforçait de la faire changer de sentiments, plus elle semblait ardente à célébrer les louanges de la foi chrétienne, lui dit : « Tu ne parleras plus ainsi lorsqu’on en sera venu aux coups. — La parole, répondit la vierge, ne peut manquer aux serviteurs de Dieu, car le Seigneur, le Christ leur a dit : Lorsque vous serez conduits devant les rois et les gouverneurs, ne vous mettez pas en peine de la manière dont vous parlerez ou de ce que vous direz ; ce que vous aurez à dire vous sera inspiré à l’heure même, car ce n’est pas vous qui parlez, mais l’Esprit-Saint. »

Paschasius lui adressant cette question : « Le Saint-Esprit est-il donc en toi ? » Elle répondit : « Ceux qui vivent chastement et pieusement sont le temple de l’Esprit-Saint. — Je vais donc te faire conduire en un lieu infâme, repartit le préfet, pour que le Saint-Esprit t’abandonne. » La vierge répondit : « Si vous ordonnez qu’on me fasse violence malgré moi, ma chasteté méritera doublement la couronne. » À ces mots Paschasius, enflammé de colère, ordonna d’entraîner la vierge ; mais, par un miracle de la puissance divine, celle-ci demeura ferme et immobile au même lieu, sans qu’aucun effort l’en pût arracher. C’est pourquoi le préfet, ayant fait répandre sur Lucie de la poix, de la résine et de l’huile bouillante, ordonna d’allumer du feu autour d’elle ; mais comme la flamme ne lui faisait aucun mal, après qu’on l’eut tourmentée en plusieurs manières, on lui perça la gorge d’un coup d’épée. Mortellement blessée, Lucie prédit la tranquillité dont l’Église devait jouir après la mort de Dioclétien et de Maximien, et rendit son esprit à Dieu, le jour des ides de décembre. Son corps, enseveli à Syracuse, fut ensuite transporté à Constantinople, et enfin à Venise.

Prières

Oratio

Aurem tuam, quǽsumus, Dómine, précibus nostris accómmoda : et mentis nostræ ténebras, grátia tuæ visitatiónis illústra : Qui vivis.

Oraison

Seigneur, prêtez l’oreille à nos prières : et quand vous nous ferez la grâce de venir parmi nous, apportez votre lumière dans l’obscurité de nos âmes.

Oratio

Exáudi nos, Deus, salutáris noster : ut, sicut de beátæ Lúciæ Vírginis tuæ festivitáte gaudémus ; ita piæ devotiónis erudiámur affectu. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Exaucez-nous, ô Dieu notre Sauveur, afin que, comme la fête de la Bienheureuse Lucie, votre Vierge, nous donne la joie, elle nous enseigne aussi la ferveur d’une sainte dévotion.

Prière de Dom Prosper Guéranger (1805-1875)

Nous nous adressons à vous, ô Vierge Lucie, pour obtenir la grâce de voir dans son humilité Celui que vous contemplez présentement dans la gloire : daignez nous accepter sous votre puissant patronage. Le nom que vous avez reçu signifie Lumière : soyez notre flambeau dans la nuit qui nous environne. Ô lampe toujours brillante de la splendeur de virginité, illuminez nos yeux ; guérissez les blessures que leur a faites la concupiscence, afin qu’ils s’élèvent, au-dessus de la créature, jusqu’à cette Lumière véritable qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne comprennent point. Obtenez que notre œil purifié voie et connaisse, dans l’Enfant qui va naître, l’Homme nouveau, le second Adam, l’exemplaire de notre vie régénérée. Souvenez-vous aussi, Vierge Lucie, de la sainte Église Romaine et de toutes celles qui empruntent d’elle la forme du Sacrifice : car elles prononcent chaque jour votre doux nom à l’autel, en présence de l’Agneau votre Époux, à qui il est agréable de l’entendre. Répandez vos bénédictions particulières sur l’île fortunée qui vous donna le jour terrestre et la palme de l’éternité. Maintenez-y l’intégrité de la foi, la pureté des mœurs, la prospérité temporelle, et guérissez les maux que vous connaissez. Ainsi soit-il.

Antiennes

Ã. Iuste et pie vivamus exspectantes beatam spem et adventum Domini.
Ã. Vivons avec justice et piété, attendant la bienheureuse espérance et l’avènement du Seigneur.

Antienne grégorienne “Iuste et pie”

Antienne Iuste et pie
Ã. Tanto pondere eam fixit Spiritus Sanctus ut virgo Domini immobilis permaneret.
Ã. L’Esprit-Saint rendit Lucie si pesante, que la Vierge du Seigneur demeura sans pouvoir être déplacée.

Antienne grégorienne “Tanto pondere”

Antienne Tanto pondere

Mardi 8 décembre (ReConfinement J40) : Immaculée Conception de Marie

Mardi 8 décembre (ReConfinement J40) : Immaculée Conception de Marie

Mardi 8 décembre (ReConfinement J40) : Immaculée Conception de Marie

Annonce

Cette page vient clore notre quarantaine spirituelle. Nous continuerons à vous proposer des méditations et prières mais pas quotidiennement. Si vous avez apprécié cette page, pensez à nous aider par une offrande (voir en bas de page).

La Punchline de Saint Anselme

Dieu est le Père des choses créées ; Marie est la mère des choses recréées.

Sermon

Extraits de la Bulle « Ineffabilis Deus » du Pape Pie IX (8 décembre 1954)

Marie fut toujours sans aucune tache.

Dieu ineffable, dont les voies sont miséricorde et vérité, dont la volonté est toute‑puissante, dont la sagesse atteint d’une extrémité jusqu’à l’autre avec une force souveraine et dispose tout avec une merveilleuse douceur, avait prévu de toute éternité la déplorable ruine en laquelle la transgression d’Adam devait entraîner tout le genre humain ; et dans les profonds secrets d’un dessein caché à tous les siècles, il avait résolu d’accomplir, dans un mystère encore plus profond, par l’incarnation du Verbe, le premier ouvrage de sa bonté, afin que l’homme, qui avait été poussé au péché par la malice et la ruse du démon, ne pérît pas, contrairement au dessein miséricordieux de son Créateur, et que la chute de notre nature, dans le premier Adam, fût réparée avec avantage dans le second. Il destina donc, dès le commencement et avant tous les siècles, à son Fils unique, la Mère de laquelle, s’étant incarné, il naîtrait, dans la bienheureuse plénitude des temps ; il la choisit, il lui marqua sa place dans l’ordre de ses desseins ; il l’aima par‑dessus toutes les créatures, d’un tel amour de prédilection, qu’il mit en elle, d’une manière singulière, toutes ses plus grandes complaisances. C’est pourquoi, puisant dans les trésors de sa divinité, il la combla, bien plus que tous les esprits angéliques, bien plus que tous les saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes, et l’enrichit avec une profusion merveilleuse, afin qu’elle fût toujours sans aucune tache, entièrement exempte de l’esclavage du péché, toute belle, toute parfaite et dans une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut, au‑dessous de Dieu, en concevoir une plus grande, et que nulle autre pensée que celle de Dieu même ne peut en mesurer la grandeur.

Raison de ce privilège : la maternité divine.

Et certes, il convenait bien qu’il en fût ainsi, il convenait qu’elle resplendît toujours de l’éclat de la sainteté la plus parfaite, qu’elle fût entièrement préservée, même de la tache du péché originel, et qu’elle remportât ainsi le plus complet triomphe sur l’ancien serpent, cette Mère si vénérable, elle à qui Dieu le Père avait résolu de donner son Fils unique, Celui qu’il engendre de son propre sein, qui lui est égal en toutes choses et qu’il aime comme lui‑même, et de le lui donner de telle manière qu’il fût naturellement un même unique et commun Fils de Dieu et de la Vierge ; elle que le Fils de Dieu lui‑même avait choisie pour en faire substantiellement sa Mère ; elle enfin, dans le sein de laquelle le Saint‑Esprit avait voulu que, par son opération divine, fût conçu et naquît Celui dont il procède lui-même.

L’Immaculée Conception est une vérité révélée.

Cette innocence originelle de l’auguste Vierge, si parfaitement en rapport avec son admirable sainteté et avec sa dignité suréminente de Mère de Dieu, l’Église catholique qui, toujours enseignée par l’Esprit‑Saint, est la colonne et le fondement de la vérité, l’a toujours possédée comme une doctrine reçue de Dieu même et renfermée dans le dépôt de la révélation céleste. Aussi, par l’exposition de toutes les preuves qui la démontrent, comme par les faits les plus illustres, elle n’a jamais cessé de la développer, de la proposer, de la favoriser chaque jour davantage. C’est cette doctrine, déjà si florissante dès les temps les plus anciens, et si profondément enracinée dans l’esprit des fidèles, et propagée d’une manière si merveilleuse dans tout le monde catholique par les soins et le zèle des saints évêques, sur laquelle l’Église elle‑même a manifesté son sentiment d’une manière si significative, lorsqu’elle n’a point hésité à proposer au culte et à la vénération publique des fidèles la Conception de la Vierge. Par ce fait éclatant, elle montrait bien que la Conception de la Vierge devait être honorée comme une Conception admirable, singulièrement privilégiée, différente de celle des autres hommes, tout à fait à part et tout à fait sainte puisque l’Église ne célèbre de fêtes qu’en l’honneur de ce qui est saint. C’est pour la même raison, qu’empruntant les termes mêmes dans lesquels les divines Écritures parlent de la Sagesse incréée et représentent son origine éternelle, elle a continué de les employer dans les offices ecclésiastiques et dans la liturgie sacrée, et de les appliquer aux commencements mêmes de la Vierge ; commencements mystérieux, que Dieu avait prévus et arrêtés dans un seul et même décret, avec l’Incarnation de la Sagesse divine.

L’enseignement ordinaire de l’Église sur l’Immaculée Conception.

Mais encore que toutes ces choses connues, pratiquées en tous lieux par les fidèles, témoignent assez quel zèle l’Église romaine, qui est la Mère et la Maîtresse de toutes les Églises, a montré pour cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge ; toutefois, il est digne et très convenable de rappeler en détail les grands actes de cette Église, à cause de la prééminence et de l’autorité souveraine dont elle jouit justement, et parce qu’elle est le centre de la vérité et de l’unité catholique, et celle en qui seule a été garanti inviolable le dépôt de la religion, et celle dont il faut que toutes les autres Églises reçoivent la tradition de la foi.

Or, cette sainte Église romaine n’a rien eu de plus à cœur que de professer, de soutenir, de propager et de défendre, par tous les moyens les plus persuasifs, le culte et la doctrine de l’Immaculée Conception : c’est ce que prouvent et attestent de la manière la plus évidente et la plus claire tant d’actes importants des Pontifes romains, Nos prédécesseurs, auxquels, dans la personne du Prince des apôtres, Notre‑Seigneur Jésus‑Christ lui‑même a divinement confié la charge et la puissance suprême de paître les agneaux et les brebis, de confirmer leurs frères, de régir et de gouverner l’Église universelle.

L’enseignement ordinaire de l’Église par le culte liturgique.

Nos prédécesseurs, en effet, se sont fait une gloire d’instituer de leur autorité apostolique la fête de la Conception dans l’Église romaine, et d’en relever l’importance et la dignité par un office propre et par une messe propre où la prérogative de la Vierge et son exemption de la tache héréditaire étaient affirmées avec une clarté manifeste. Quant au culte déjà institué, ils faisaient tous leurs efforts pour le répandre et le propager, soit en accordant des indulgences, soit en concédant aux villes, aux provinces, aux royaumes, la faculté de se choisir pour protectrice la Mère de Dieu, sous le titre de l’Immaculée Conception ; soit en approuvant les Confréries, les Congrégations et les Instituts religieux établis en l’honneur de l’Immaculée Conception ; soit en décernant des louanges à la piété de ceux qui auraient élevé, sous le titre de l’Immaculée Conception, des monastères, des hospices, des autels, des temples, ou qui s’engageraient par le lien sacré du serment à soutenir avec énergie la doctrine de la Conception Immaculée de la Mère de Dieu. En outre, ils ont, avec la plus grande joie, ordonné que la fête de la Conception serait célébrée dans toute l’Église avec la même solennité que la fête de la Nativité ; de plus, que cette même fête de la Conception serait faite par l’Église universelle, avec une octave, et religieusement observée par tous les fidèles comme une fête de précepte, et que chaque année une chapelle pontificale serait tenue, dans notre basilique patriarcale libérienne, le jour consacré à la Conception de la Vierge.

L’enseignement doctrinal de l’Église.

Mais comme les choses du culte sont étroitement liées avec son objet, et que l’un ne peut avoir de consistance et de durée si l’autre est vague et mal défini, pour cette raison, les Pontifes romains Nos Prédécesseurs, en même temps qu’ils faisaient tous leurs efforts pour accroître le culte de la Conception, se sont attachés, avec le plus grand soin, à en faire connaître l’objet et à en bien inculquer et préciser la doctrine. Ils ont, en effet, enseigné clairement et manifestement que c’était la Conception de la Vierge dont on célébrait la fête, et ils ont proscrit comme fausse et tout à fait éloignée de la pensée de l’Église, l’opinion de ceux qui croyaient et qui affirmaient que ce n’était pas la Conception, mais la Sanctification de la Sainte Vierge que l’Église honorait. Ils n’ont pas cru devoir garder plus de ménagements avec ceux qui, pour ébranler la doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge, imaginaient une distinction entre le premier et le second instant de la Conception, prétendaient qu’à la vérité c’était bien la Conception qu’on célébrait, mais pas le premier moment de la Conception. Nos Prédécesseurs, en effet, ont cru qu’il était de leur devoir de soutenir et défendre de toutes leurs forces, tant la fête de la Conception de la Vierge bienheureuse, que le premier instant de sa Conception comme étant le véritable objet de ce culte. De là ces paroles d’une autorité tout à fait décisive, par lesquelles Alexandre VII (Constitution Sollicitudo omnium ecclesiarum du 8 décembre 1661), l’un de Nos Prédécesseurs, a déclaré la véritable pensée de l’Église : « C’est assurément, dit‑il, une ancienne croyance que celle des pieux fidèles qui pensent que l’âme de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le premier instant où elle a été créée et unie à son corps, a été, par un privilège et une grâce spéciale de Dieu, préservée et mise à l’abri de la tache du péché originel, et qui, dans ce sentiment, honorent et célèbrent solennellement la fête de sa Conception. »

Mais surtout Nos Prédécesseurs ont toujours, et par un dessein suivi, travaillé avec zèle et de toutes leurs forces à soutenir, à défendre et à maintenir la doctrine de l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu. En effet, non seulement ils n’ont jamais souffert que cette doctrine fût l’objet d’un blâme ou d’une censure quelconque ; mais ils sont allés beaucoup plus loin. Par des déclarations positives et réitérées, ils ont enseigné que la doctrine par laquelle nous professons la Conception Immaculée de la Vierge était tout à fait d’accord avec le culte de l’Église, et qu’on la considérait à bon droit comme telle ; que c’était l’ancienne doctrine, presque universelle et si considérable, que l’Église romaine s’était chargée elle‑même de la favoriser et de la défendre ; enfin, qu’elle était tout à fait digne d’avoir place dans la liturgie sacrée et dans les prières les plus solennelles. Non contents de cela, afin que la doctrine de la Conception Immaculée de la Vierge demeurât à l’abri de toute atteinte, ils ont sévèrement interdit de soutenir publiquement ou en particulier l’opinion contraire à cette doctrine, et ils ont voulu que, frappée pour ainsi dire de tant de coups, elle succombât pour ne plus se relever. Enfin, pour que ces déclarations répétées et positives ne fussent pas vaines, ils y ont ajouté une sanction.

La tradition des Anciens et des Pères.

Cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge a toujours existé dans l’Église ; l’Église, par la très grave autorité de son sentiment, par son enseignement, par son zèle, sa science et son admirable sagesse, l’a de plus en plus mise en lumière, déclarée, confirmée et propagée d’une manière merveilleuse chez tous les peuples et chez toutes les nations du monde catholique ; mais, de tout temps, elle l’a possédée comme une doctrine reçue des Anciens et des Pères, et revêtue des caractères d’une doctrine révélée. Les plus illustres monuments de l’Église d’Orient et de l’Église d’Occident, les plus vénérables par leur antiquité, en sont le témoignage irrécusable. Toujours attentive à garder et à défendre les dogmes dont elle a reçu le dépôt, l’Église de Jésus‑Christ n’y change jamais rien, n’en retranche jamais rien, n’y ajoute jamais rien; mais portant un regard fidèle, discret et sage sur les enseignements anciens, elle recueille tout ce que l’antiquité y a mis, tout ce que la foi des Pères y a semé. Elle s’applique à le polir, à en perfectionner la formule de manière que ces anciens dogmes de la céleste doctrine reçoivent l’évidence, la lumière, la distinction, tout en gardant leur plénitude, leur intégrité, leur caractère propre, en un mot, de façon qu’ils se développent sans changer de nature, et qu’ils demeurent toujours dans la même vérité, dans le même sens, dans la même pensée.

L’antithèse de la première et de la seconde Ève.

Les Pères ont exprimé, aussi unanimement qu’éloquemment, que la très glorieuse Vierge, Celle en qui le Tout‑Puissant a fait de grandes choses, a été comblée d’une telle effusion de tous les dons célestes, d’une telle plénitude de grâces, d’un tel éclat de sainteté, qu’elle a été comme le miracle ineffable de Dieu, ou plutôt le chef‑d’œuvre de tous les miracles ; qu’elle a été la digne Mère de Dieu, qu’elle s’est approchée de Dieu même autant qu’il est permis à la nature créée, et qu’ainsi elle est au‑dessus de toutes les louanges, aussi bien de celles des anges, que de celles des hommes. C’est aussi pour cela, qu’afin d’établir l’innocence et la justice originelle de la Mère de Dieu, non seulement ils l’ont très souvent comparée avec Eve encore vierge, encore innocente, encore exempte de corruption, avant qu’elle eût été trompée par le piège mortel de l’astucieux serpent, mais, avec une admirable variété de pensées et de paroles, ils la lui ont même unanimement préférée. Eve, en effet, pour avoir misérablement obéi au serpent, perdit l’innocence originelle et devint son esclave ; mais la Vierge Bienheureuse, croissant toujours dans la grâce originelle, ne prêta jamais l’oreille au serpent, et ébranla profondément sa puissance et sa force par la vertu qu’elle avait reçue de Dieu.

Tout cela est plus clair que le jour ; cependant, comme si ce n’était point assez, les Pères ont, en propres termes et d’une manière expresse, déclaré que, lorsqu’il s’agit de péché, il ne doit pas en aucune façon être question de la Sainte Vierge Marie parce qu’elle a reçu plus de grâce, afin qu’en elle le péché fût absolument vaincu et de toutes parts. Ils ont encore professé que la Très glorieuse Vierge avait été la réparatrice de ses ancêtres et qu’elle avait vivifié sa postérité ; que le Très-Haut l’avait choisie et se l’était réservée dès le commencement des siècles ; que Dieu l’avait prédite et annoncée quand il dit au serpent : « Je mettrai l’inimitié entre toi et la femme » (Gn 3, 15), et que, sans aucun doute, elle a écrasé la tête venimeuse de ce même serpent ; et pour cette raison, ils ont affirmé que la même Vierge Bienheureuse avait été, par la grâce, exempte de toute tache du péché, libre de toute contagion et du corps, et de l’âme, et de l’intelligence ; qu’elle avait toujours conversé avec Dieu ; qu’unie avec Lui par une alliance éternelle, elle n’avait jamais été dans les ténèbres, mais toujours dans la lumière, et par conséquent qu’elle avait été une demeure tout à fait digne du Christ, non à cause de la beauté de son corps, mais à cause de sa grâce originelle.

Définition dogmatique de l’Immaculée Conception.

En conséquence, après avoir offert sans relâche, dans l’humilité et le jeûne, Nos propres prières et les prières publiques de l’Église à Dieu le Père par son Fils, afin qu’il daignât, par la vertu de l’Esprit-Saint, diriger et confirmer Notre esprit ; après avoir imploré le secours de toute la cour céleste et invoqué avec gémissements l’Esprit consolateur, et ainsi, par sa divine inspiration, pour l’honneur de la Sainte et Indivisible Trinité, pour la gloire et l’ornement de la Vierge Mère de Dieu, pour l’exaltation de la foi catholique et l’accroissement de la religion chrétienne ; par l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des Bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Nôtre,

Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles.

C’est pourquoi, si quelques-uns avaient la présomption, ce qu’à Dieu ne plaise, de penser contrairement à Notre définition, qu’ils apprennent et qu’ils sachent que condamnés par leur propre jugement ils ont fait naufrage dans la foi et cessé d’être dans l’unité de l’Église ; et que, de plus, ils encourent par le fait même les peines de droit, s’ils osent exprimer ce qu’ils pensent de vive voix ou par écrit, ou de toute autre manière extérieure que ce soit.

Résultats espérés.

En vérité, Notre bouche est pleine de joie et Notre langue est dans l’allégresse ; et Nous rendons et rendrons toujours les plus humbles et les plus profondes actions de grâces à Notre-Seigneur de ce que, par une faveur singulière, il Nous a accordé, sans mérite de Notre part, d’offrir et de décerner cet honneur, cette gloire et cette louange à sa Très Sainte Mère. Nous avons la plus ferme espérance et la confiance la plus assurée que la Vierge Bienheureuse qui, toute belle et tout immaculée, a écrasé la tête venimeuse du cruel serpent et apporté le salut du monde ; qui est la louange des prophètes et des apôtres, l’honneur des martyrs, la joie et la couronne de tous les saints, le refuge le plus assuré de tous ceux qui sont en péril, le secours le plus fidèle, la médiatrice la plus puissante de l’univers entier auprès de son Fils unique pour la réconciliation ; la gloire la plus belle, l’ornement le plus éclatant, le plus solide appui de la sainte Église ; qui a toujours détruit toutes les hérésies, arraché les peuples et les nations fidèles à toutes les plus grandes calamités, et Nous-même délivré de tant de périls menaçants, voudra bien faire en sorte, par sa protection toute-puissante, que la Sainte Mère l’Église catholique, toutes les difficultés étant écartées, toutes les erreurs vaincues, soit de jour en jour plus forte, plus florissante chez toutes les nations et dans tous les lieux ; qu’elle règne d’une mer à l’autre et depuis les rives du fleuve jusqu’aux extrémités du monde ; qu’elle jouisse d’une paix entière, d’une parfaite tranquillité et liberté ; que les coupables obtiennent leur pardon les malades leur guérison, les faibles de cœur la force, les affligés la consolation, ceux qui sont en danger le secours ; que tous ceux qui sont dans l’erreur, délivrés des ténèbres qui couvrent leur esprit, rentrent dans le chemin de la vérité et de la justice, et qu’il n’y ait plus qu’un seul bercail et qu’un seul pasteur.

Que les enfants de l’Église catholique, Nos Fils bien-aimés, entendent nos paroles, et qu’animés chaque jour d’une piété, d’une vénération, d’un amour plus ardents, ils continuent d’honorer, d’invoquer, de prier la Bienheureuse Mère de Dieu, la Vierge Marie, conçue sans la tache originelle ; et que, dans tous leurs périls, dans leurs angoisses, dans leurs nécessités, dans leurs doutes et dans leurs craintes, ils se réfugient avec une entière confiance auprès de cette très douce Mère de miséricorde et de grâce. Car il ne faut jamais craindre, il ne faut jamais désespérer, sous la conduite, sous les auspices, sous le patronage, sous la protection de Celle qui a pour nous un cœur de Mère, et qui, traitant elle-même l’affaire de notre salut, étend sa sollicitude sur tout le genre humain ; qui, établie par le Seigneur Reine du ciel et de la terre, et élevée au-dessus de tous les chœurs des anges et de tous les rangs des  saints, se tient à la droite de son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, intercède efficacement par toute la puissance des prières maternelles, et trouve ce qu’elle cherche, et son intercession ne peut être sans effet.

Promulgation.

Enfin, pour que cette définition dogmatique par Nous prononcée touchant l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, soit portée à la connaissance de l’Église universelle, Nous avons voulu la consigner dans nos présentes Lettres apostoliques, en perpétuelle mémoire de la chose, ordonnant que les copies manuscrites qui seront faites desdites Lettres, ou même les exemplaires qui en seront imprimés, contresignés par un notaire public, et munis du sceau d’une personne constituée en dignité ecclésiastique, fassent foi auprès de tous, de la même manière absolument que le feraient les présentes Lettres elles-mêmes, si elles étaient exhibées ou produites.

Qu’il ne soit donc permis à qui que ce soit de contredire, par une audacieuse témérité, ce texte écrit de Notre déclaration, décision et définition ou bien d’y porter atteinte et de s’y opposer. Que si quelqu’un avait la hardiesse de l’entreprendre, qu’il sache qu’il encourrait le courroux du Dieu Tout-Puissant et de ses apôtres Pierre et Paul.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, l’année mil huit cent cinquante quatrième de l’Incarnation de Notre Seigneur, le sixième jour avant les ides de décembre de l’an 1854, de Notre pontificat le neuvième.

Prières

Oratio

Deus, qui per immaculátam Vírginis Conceptiónem dignum Fílio tuo habitáculum præparásti : quæsumus ; ut, qui ex morte eiúsdem Filii tui prævísa eam ab omni labe præservásti, nos quoque mundos eius intercessióne ad te perveníre concédas. Per eúndem Dóminum.

Oraison

Ô Dieu, qui, par l’Immaculée Conception de la Vierge, avez préparé à votre Fils une demeure digne de lui, nous vous en supplions, vous qui, en prévision de la mort de ce même Fils, l’avez préservée de toute tache, accordez-nous, par son intercession, d’être purifiés et de parvenir jusqu’à vous.

Prière de Dom Prosper Guéranger (1805-1875)

Ô Marie ! Que votre douce lumière réjouit délicieusement nos yeux fatigués ! De génération en génération, les hommes se succédaient sur la terre ; ils regardaient le ciel avec inquiétude, espérant à chaque instant voir poindre à l’horizon l’astre qui devait les arracher à l’horreur des ténèbres ; mais la mort avait fermé leurs yeux, avant qu’ils eussent pu seulement entrevoir l’objet de leurs désirs. Il nous était réservé de voir votre lever radieux, ô brillante Etoile du matin ! Vous dont les rayons bénis se réfléchissent sur les ondes de la mer, et lui apportent le calme après une nuit d’orages ! Oh ! Préparez nos yeux à contempler l’éclat vainqueur du divin Soleil qui marche à votre suite. Préparez nos cœurs ; car c’est à nos cœurs qu’il veut se révéler. Mais, pour mériter de le voir, il est nécessaire que nos cœurs soient purs ; purifiez-les, ô vous, l’Immaculée, la très pure ! Entre toutes les fêtes que l’Église a consacrées à votre honneur, la divine Sagesse a voulu que celle de votre Conception sans tache se célébrât dans ces jours de l’Avent, afin que les enfants de l’Église, songeant avec quelle divine jalousie le Seigneur a pris soin d’éloigner de vous tout contact du péché, par honneur pour Celui dont vous deviez être la Mère, ils se préparassent eux-mêmes à le recevoir par le renoncement absolu à tout ce qui est péché et affection au péché. Aidez-nous, ô Marie, à opérer ce grand changement. Détruisez en nous, par votre Conception Immaculée, les racines de la cupidité, éteignez les flammes de la volupté, abaissez les hauteurs de la superbe. Souvenez-vous que Dieu ne vous a choisie pour son habitation, qu’afin de venir ensuite faire sa demeure en chacun de nous. Ainsi soit-il.

Prière d’Eadmer de Canterbury (vers 1060-1124)

Ô vous, bienheureuse entre toutes les femmes ! Car Dieu a voulu faire de vous sa mère, et parce qu’il l’a voulu, il l’a fait. Que dis-je ? Il a fait de vous sa mère, lui le créateur, le maître et le souverain de toutes choses, lui l’auteur et le seigneur de tous les êtres non seulement intelligibles mais de ceux qui dépassent toute intelligence. Il vous a faite, ô Notre Dame, sa mère unique et par là il vous a constituée en même temps la maîtresse et l’impératrice de l’univers. Vous êtes donc devenue la souveraine et la reine des cieux, des terres et des mers, de tous les éléments et de tout ce qu’ils contiennent, et c’est pour être tout cela qu’il vous formait par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de votre mère dès le premier instant de votre conception. Il en est ainsi, ô bonne Dame, et nous nous réjouissons qu’il en soit ainsi.

Prière de Saint Anselme de Canterbury (1033-1109)

Ô Vierge d’un mérite incomparable et qui n’avez jamais eu de modèle, Vierge sans seconde, Vierge Mère, le seigneur s’est lui-même fait le gardien de la virginité de votre corps et de la virginité de votre âme, afin de pouvoir dignement revêtir en votre sein cette chair qui est le prix de notre rédemption. Je vous en supplie, ô très Miséricordieuse, et grâce à qui, après Dieu, le monde tout entier a été sauvé, intercédez pour moi qui suis tout couvert de la boue du péché et souillé de toutes les iniquités, afin que Dieu accorde à cette âme toute misérable l’amour de la pureté et la passion de la chasteté. Malheureux que je suis, j’ai perdu la grâce de l’innocence et celle de la sainteté ; j’ai violé en moi-même la majesté du temple de Dieu. Mais que fais-je ? Ne voilà-t-il pas que je raconte mes impuretés à la plus immaculée de toutes les oreilles. J’ai horreur de moi, ô ma Dame. Ma conscience m’accuse. Je sens, comme Adam, ma nudité mauvaise. Je me vois mourir. À qui donc irai-je montrer la blessure de mon âme, exposer ma douleur, dire mes larmes ? Et comment pourrai-je recouvrer la santé s’il ne m’est plus permis d’entrer dans ce lieu de repos de la miséricorde éternelle ? Dame, ayez pitié de moi ; ayez pitié de ce citoyen de votre royaume qui s’est banni lui-même de votre domaine céleste, et qui, après un long exil, après de longs soupirs, après de cruelles déceptions et des tortures sans nombre, revient enfin à sa consolatrice et à sa Mère.

Je me rappelle ici, et ce souvenir m’est bien doux, que pour encourager tous les pécheurs à s’adresser à votre incomparable patronage, vous avez bien voulu révéler votre nom délicieusement mémorable à un de vos serviteurs qui allait mourir. Comme il était dans les affres de l’agonie, vous lui êtes apparue : « me reconnais-tu ? » et il vous a répondu tout tremblant : « non, Dame, je ne vous reconnais point ». Alors avec quelle bonté, avec quelle tendresse, avec quelle familiarité, vous lui avez dit : « je suis la Mère de miséricorde ». Non, non, il n’y a personne qui puisse recevoir la confidence de nos misères, de nos calamités et de nos larmes ; il n’y a que vous, ô Marie, qui êtes vraiment, qui êtes indubitablement la Mère de miséricorde. Mère sainte, Mère unique, Mère immaculée, Mère d’amour, Mère de pardon, Mère de bonté, ouvrez votre cœur si aimant, et accueillez dans ce cœur le malheureux qui est mort en son péché. Et ce malheureux, c’est moi.

Voici l’enfant prodigue qui revient : il est nu, il a les pieds broyés, il arrive d’un lieu horrible, il sort d’une obscurité immonde et infecte. Et il soupire et il crie, et il appelle sa Mère : car il se souvient que vous l’avez bien des fois couvert quand il était nu, réchauffé quand il avait froid, et excusé auprès de son père. Quel père et comme il est bon ! Quelle Mère et comme elle est douce ! Reconnaissez donc en nous ces enfants que votre fils unique, Jésus, n’a pas rougi d’appeler ses frères. Vous avez senti le glaive percer votre cœur à la vue de votre Fils très innocent qu’on avait mis en croix : comment ne pourriez vous pas pleurer sur vos fils adoptifs, qui, comme moi, sont morts dans leur péché ? Comment pourriez-vous, à leur vue, contenir vos sanglots et vos gémissements maternels ? Nous sommes entrainés par l’ennemi, arrachés à notre patrie et jetés en captivité. Et il n’y a personne pour nous délivrer, personne pour nous racheter, personne enfin qui se lève un matin et consente à se faire caution pour nous !

Levez-vous, ô Vierge ; levez-vous, Miséricordieuse. Entrez dans le sanctuaire céleste où Dieu écoute les prières, et restez là, vos mains étendues, vos mains qui sont immaculées, devant cet autel d’or où se fera la réconciliation de Dieu et de l’homme. Et vous nous obtiendrez aisément tout ce que nous osons demander par votre intercession. Et les crimes qui nous remplissent de crainte seront, grâce à vous, pardonnés. Est-ce qu’il pourrait vous laisser longtemps à ses pieds, priant pour nous, celui que, douce Mère, vous avez si souvent consolé, alors qu’il était un petit enfant vagissant. Et qui mériterait d’apaiser la colère de ce juge, si ce n’est celle qui a mérité d’être sa Mère ? N’hésitez donc pas, ô ma Dame.

Ce Dieu que vous allez prier, c’est mon salut et ma gloire, c’est aussi ma chair, c’est notre tête à tous. Il nous connait ; il connait bien son œuvre. Honneur des Vierges, souveraine des nations, reine des anges, fontaine des jardins fermés, virginité sans tâches, ô Marie, tendez la main à un malheureux qui se voit perdu. Il n’a pas l’audace d’espérer encore la robe des anges. Mais, du moins, qu’il reçoive de vous une robe nuptiale, pour s’asseoir au banquet du ciel, ne fût-ce qu’à la dernière place. Enfin, si je ne mérite point, et par là même que je ne mérite pas de m’approcher plus près de ces chœurs odorants et fleuris qui chantent votre gloire là-haut, faites du moins que, de loin, de bien loin, je mérite de voir et d’entendre ces processions et ces concerts du paradis, et tout ce qu’il y aura dans le ciel de joie, de triomphe et de gloire quand nous vous verrons suivre l’agneau partout où il va.

Vierge d’un mérite incomparable, Vierge souverainement et perpétuellement virginale, la seule des Vierges qui ait été Mère, me voici arrivé à la fin de cette prière, de cette misérable supplication. Et je n’ai à vous demander qu’une seule chose au nom de votre Fils : c’est le souvenir perpétuel, le souvenir toujours présent de votre nom si suave. Que ce soit la nourriture très douce de mon âme. Que ce nom soit présent dans tous mes périls, dans toutes mes angoisses, et qu’il soit le principe de toutes mes joies. Si j’obtiens ce don de Dieu et de vous, je ne crains plus l’éternelle mort. Votre protection et votre grâce ne me quitteront plus jamais. Et quand bien même, je serais plongé au fond de l’enfer, vous m’y viendriez chercher, vous m’en arracheriez et me rendriez victorieusement à votre Fils qui m’a racheté et lavé de son sang, à ce Jésus-Christ, notre Seigneur, qui vit et règne éternellement Dieu avec le Père et le Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Alma Redemptoris Mater quæ pervia caeli Porta manes, et stella maris succurre cadenti suggere qui curat populum, tu quæ genuisti, natura mirante, tuum sanctum Genitorem ; Virgo prius, tu posterius Gabrihelis ab ore sumens illud ave, peccatorum miserere.
Ã. Sainte Mère du Rédempteur, Porte du ciel toujours ouverte, Étoile de la mer, venez au secours de ceux qui chancellent, soyez leur soutien, vous qui prenez soin du peuple. Vous avez enfanté, devant la nature émerveillée, Celui qui vous a créée. Vierge avant, vous l’êtes encore après, en ayant reçu cet « ave » de la bouche de Gabriel : ayez pitié de nous, pécheurs.

Antienne grégorienne “Alma Redemptoris Mater”

Antienne Alma Redemptoris Mater

Ã. Super te Hierusalem orietur Dominus, et gloria eius in te videbitur.

Ã. Sur toi, Jérusalem, se lèvera le Seigneur, et sa gloire en toi se verra.

Antienne grégorienne “Super te Hierusalem”

Antienne Super te Hierusalem