Lundi de Pâques

Le mot de Notre-Seigneur

Ne fallait-il pas que le Christ souffrît et qu’il entrât ainsi dans sa gloire?

Les disciples d’Emmaüs : commentaire de Dom Paul Delatte

En ce même jour de la Résurrection, l’après-midi, deux des disciples, auxquels les saintes femmes avaient raconté leur visite au tombeau, cheminaient vers le bourg d’Emmaüs, éloigné de soixante stades, environ deux lieues, de Jérusalem. Ils devisaient de tous les événements qui venaient de se passer, s’efforçant de les comprendre. Le Seigneur était dans leur pensée, dans leur souci, dans leurs paroles ; et voici que sous la forme d’un pèlerin venant de Jérusalem, il se rendit présent, se joignit à eux et prit leur pas. « Mais leurs yeux étaient retenus, ils n’étaient pas en état de le reconnaître. »

Nous devons nous souvenir que, chez un ressuscité, affranchi désormais de la mortalité, il y a maîtrise absolue de l’âme béatifiée sur le corps. Les facultés que décrivent les théologiens (agilité, clarté, impassibilité, subtilité) ne sont que le témoignage réel, la traduction de cet état du corps spiritualisé. Même en dehors de ce privilège, on conçoit, surtout dans l’état d’anxiété des deux disciples, qu’une légère modification dans les traits, dans la voix, dans le regard, dans le vêtement du Seigneur, ait suffi pour les empêcher de le reconnaître ; saint Marc, au cours d’une mention rapide donnée aux voyageurs d’Emmaüs, dit que Jésus leur apparut « sous une forme différente » (26, 12). On entrevoit aussi le motif de cette disposition divine : le Seigneur voulait être avec ces disciples, extérieurement, de la même manière qu’il était dans leur esprit. Ce qui « retenait leurs yeux » et obscurcissait leur regard, c’était l’imperfection, la défaillance intérieure de leur foi. Le Seigneur ressuscité était, pour eux, l’inattendu. Dirons-nous qu’il y avait mensonge à se voiler ainsi? Pour qu’il y eût mensonge, il faudrait que le Seigneur fût tenu ou se soit engagé à se montrer toujours dans toute la splendeur de sa gloire. Les deux disciples y avaient-ils droit?

Il semble qu’à l’arrivée du Seigneur la conversation se soit interrompue. Ce fut Jésus qui rompit le silence : « De quoi parliez-vous donc tous les deux en marchant? » Et ils s’arrêtèrent, attristés. C’était la question même du Seigneur qui les peinait (nous suivons ici le texte original) : elle renouvelait leurs perplexités et leurs souvenirs. Il fallait bien, pourtant, répondre à cette sympathie. L’un des voyageurs, celui dont l’évangile a retenu le nom, Cléophas, s’enhardit : «Vous êtes le seul, dit-il, des pèlerins arrivés à Jérusalem, qui ignoriez ce qui s’est passé ces jours derniers ! » L’affaire avait fait assez de bruit ; et, pour les disciples, elle seule présentait de l’intérêt. « Quoi donc? » demanda le Seigneur. Et ils répondirent, prenant peut-être tour à tour la parole : « Il s’agit de Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple ; les princes des prêtres et nos gouvernants l’ont livré, pour être condamné à mort, et l’ont crucifié. Pour nous, nous espérions qu’il était celui qui doit racheter Israël… Mais encore, avec tout cela, aujourd’hui est le troisième jour depuis que ces événements ont eu lieu. Il est vrai, quelques-unes des femmes qui sont avec nous nous ont rapporté des choses bien étonnantes : parties de grand matin pour le sépulcre, elles n’y ont point trouvé son corps, et sont venues nous le dire, ajoutant que des anges leur ont apparu et déclaré qu’il est vivant. Puis quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau, et ont trouvé les choses dans l’état décrit par les femmes ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »

À l’information des deux pèlerins il ne manquait vraiment rien; tous leurs renseignements étaient exacts et complets. Cette idée même du « troisième jour » aurait pu leur rappeler la grande promesse et les mettre sur la voie de l’espérance; au lieu de cela, une conclusion découragée : Nous espérions, disent-ils. Et l’étranger prit la parole à son tour, avec un accent d’autorité, mais sans se dévoiler encore : « Ô hommes dont l’intelligence et le cœur sont lents à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît et qu’il entrât ainsi dans sa gloire? » La parole du Seigneur appuie d’une façon emphatique sur l’in omnibus : il faut croire à tout ce que contiennent les Livres saints. Il y est question non seulement des gloires du Messie, mais encore de ses souffrances (1Pt 1, 10-11). Pourquoi donc écarter celles-ci comme un scandale? L’Écriture, lue avec soin, ne marque-t-elle pas la liaison qui existe entre ces deux parties de la vie du Christ? Le Seigneur s’étonne, dans la forme très vive de son interrogation, que des Juifs éclairés, des disciples de Jésus, n’aient pas reconnu une doctrine si évidente. Puis vient la démonstration, où il se plaît à recueillir, dans les livres de Moïse d’abord, puis dans les prophètes, en un mot dans toutes les Écritures, les témoignages qui se rapportaient au Messie.

On arriva près d’Emmaüs. Les deux disciples se préparaient à entrer, mais l’étranger feignit, lui, de vouloir aller plus loin. Alors ils le retinrent affectueusement : « Demeurez avec nous, car le soir vient et la journée est bien avancée déjà. » On était dans la seconde partie du jour: après avoir reconnu le Seigneur, les disciples ont eu tout le loisir de retourner à Jérusalem. Il entra, consentit à rester avec eux et à partager leur repas. On lui déféra la présidence comme à un docteur en Israël. Il prit le pain, le bénit, le rompit et le leur distribua. Alors, leurs yeux s’ouvrirent et le reconnurent. Est-ce la reproduction de la Cène eucharistique? Plusieurs commentateurs le pensent, mais sans preuve suffisante. Ici, en effet, il n’est question que de l’espèce du pain ; de plus, la fraction semble avoir eu lieu au début du repas et non à la fin, comme au Cénacle. Enfin, les deux disciples n’avaient probablement pas assisté à l’institution de l’Eucharistie. Comment la répétition d’une cérémonie dont ils n’avaient pas été les témoins aurait-elle pu les aider à reconnaître le Seigneur? Peut-être furent-ils frappés par un geste, une attitude familière à leur Maître ; peut-être se souvinrent-ils de la multiplication des pains (Lc 9, 16). L’évangile marque simplement d’ailleurs, que le Seigneur se manifesta au cours de la fraction du pain : après avoir ouvert les yeux de leur intelligence, il était naturel qu’il en fît autant pour les yeux du corps. Mais aussitôt après il disparut. Et ils se disaient l’un à l’autre : « N’est-il pas vrai que notre cœur était brûlant au dedans de nous, tandis qu’il nous parlait en chemin, et qu’il nous expliquait les Écritures ! »

Prières

Prière de Saint Bernard (1090-1153)

Demeurez avec nous, Seigneur, car le jour baisse, et il se fait tard. Ô vous, la paix, le refuge et la consolation des cœurs troublés, demeurez avec nous, de peur que notre charité ne se refroidisse, et que notre lumière ne s’éteigne dans la nuit : car le jour baisse, et il se fait déjà tard ! Déjà se fait le soir de ma vie ; déjà mon corps cède à la violence des douleurs; la mort m’environne, ma conscience se trouble ; je frémis à la pensée de votre jugement ; Seigneur, Seigneur, il se fait tard, le jour baisse : demeurez avec nous. Je remets mon esprit entre vos mains ; en vous seul est mon salut, vers vous seul s’élèvent mes regards. Demeurez avec nous, et qu’à ma dernière heure, mon âme étant affranchie, par la ferveur, du joug des tribulations et du péché, la prière et l’amour lui préparent une douce hospitalité dans le sein de Dieu. Ainsi soit-il.

Oratio

Deus, qui sollemnitáte pascháli, mundo remédia contulísti : pópulum tuum, quæsumus, cælésti dono proséquere ; ut et perféctam libertátem cónsequi mereátur, et ad vitam profíciat sempitérnam. Per Dóminum.

Oraison

Ô Dieu, qui avez apporté au monde dans la solennité pascale la guérison : nous vous en supplions, continuez de répandre votre don céleste sur votre peuple ; qu’il soit digne de jouir de la liberté parfaite et qu’il s’avance vers la vie éternelle.

Antienne

Ã. Iesus iunxit se discípulis suis in via, et ibat cum illis : óculi autem eórum tenebántur, ne eum agnóscerent : et increpábat eos, dicens : O stulti et tardi corde ad credéndum in his, quæ locúti sunt Prophétæ, allelúia.

Ã. Jésus se joignit à ses disciples sur le chemin, et il marchait avec eux : mais leurs yeux étaient retenus de peur qu’ils ne le reconnussent : Et il les reprenait, disant : Ô hommes dont l’intelligence et le cœur sont lents à croire tout ce qu’ont dit les Prophètes, alleluia​.

Antienne grégorienne “Iesus iunxit se”

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