Vendredi après les Cendres

Note sur le jeûne et l’abstinence

La loi ecclésiastique du jeûne oblige tous les fidèles, non excusés ou dispensés, qui ont entre 21 et 60 ans. La loi de l’abstinence de viande oblige dès l’âge de 7 ans.
Le jeûne consiste à faire un seul repas par jour, mais deux petites collations, que les théologiens limitent à 60 grammes le matin et 250 grammes le soir, sont tolérées.
Pendant le Carême, on doit jeûner tous les jours sauf les dimanches, et on doit s’abstenir de viande le mercredi des Cendres (17 février 2021), le mercredi des Quatre-Temps (24 février 2021), et tous les vendredis et samedis.

La Punchline de Saint Jean Climaque
La marque véritable et le signe non équivoque de la pénitence, c’est d’être convaincu et persuadé qu’on mérite, soit pour le corps, soit pour l’esprit, toutes les peines, tous les maux et toutes les afflictions qu’on endure, et qu’on mériterait d’en souffrir encore davantage.
Charité et aumône (Mt 5, 43-48 et 6, 1-4) : commentaire de Dom Delatte

Dieu avait dit, au Lévitique : « Vous ne haïrez point votre frère dans votre cœur… Vous ne vous vengerez point et vous ne garderez point de rancune contre ceux de votre peuple. Vous aimerez votre prochain comme vous-même » (9, 17-18). Mais, comme nous le savons par saint Luc (10, 29), les Juifs, en face de ce précepte, se demandaient : Quel est donc notre prochain ? On eût dit que le peuple juif interrogeait surtout dans le dessein de savoir qui n’était pas son prochain et quels hommes il avait licence de haïr et de traiter en ennemis. Car, au précepte de charité formulé par le Lévitique, les rabbins avaient ajouté cette glose : « Et vous haïrez votre ennemi. » L’ami de l’Israélite et son prochain, ce pouvait être l’israélite, mais jamais l’étranger. Afin de défendre son peuple contre la perversité et l’idolâtrie, Dieu l’avait isolé et séparé ; d’où, chez le peuple juif, la disposition à n’estimer que soi, à regarder tous ses voisins comme des adversaires. N’étaient-ils pas d’ailleurs des païens, des ennemis de son Dieu ? Et Dieu lui-même n’avait-il pas autorisé et encouragé cette attitude hostile, en investissant jadis Israël d’une fonction de châtiment contre les peuplades environnantes : Ammonites, Moabites, Amalécites ? « Vous ne ferez point la paix avec eux, vous n’aurez point souci de leur prospérité, tant que vous vivrez, à jamais » (Dt 23, 6).

Mais aujourd’hui où la famille humaine est ramenée à son unité, les conditions sont tout autres. À la question : « Quel est le prochain? » le Seigneur va répondre, ici comme dans la parabole du Samaritain : c’est tout être humain, quel qu’il soit, c’est tout homme à qui vous pouvez faire du bien, fût-il votre ennemi. — « Que devrai-je faire pour lui ? » — Tout ce que vous souhaiterez qu’on vous fît à vous-même (Mt 7, 12). — « Et pour quel motif? » — À cause de la charité. L’économie nouvelle est charité. Proscrivons l’égoïsme, le souci du moi et du mien. L’intention du Seigneur est que la loi de la charité, non plus celle de l’égoïsme, règle mes relations avec tous. Sans doute, nous venons de le dire, il ne m’est pas défendu de sauvegarder ma personne et mes biens : souvent je ne puis, sans manquer à la justice et à la charité elle-même, abdiquer des droits réels. Dans mes revendications pourtant, il n’y aura ni âpreté personnelle, ni cupidité, ni calcul d’amour-propre. Je ne serai jamais éloigné d’une condescendance affectueuse. Même, la loi de charité me portera à faire bénéficier de mon bien ceux qui sont dans la détresse. Mon bien, c’est mon frère ; celui qui est à Jésus- Christ est plus à moi que mes richesses ; je l’aimerai donc plus que mes richesses. Tel est l’esprit de tous ces enseignements évangéliques. Quel contraste avec les mœurs de la société antique !

Aux Juifs on a pu jadis limiter le précepte de la charité fraternelle, mais à vous mes disciples, dit le Seigneur, à vous qui m’écoutez et qui êtes dociles, sed dico vobis qui auditis, je demande de passer outre à tout ce que ma parole semble impliquer de difficulté. Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous persécutent, qui vous maltraitent, qui vous calomnient. Ainsi, vous vous préparerez une grande récompense. Elle consistera tout d’abord en une ressemblance avec Celui qui est bon, même pour les méchants et pour les ingrats. Et vous apparaîtrez, aux yeux de tous, comme les fils du Très-Haut, comme les enfants de votre Père céleste ; il fait briller, lui, son soleil sur les méchants et sur les bons, il donne sa pluie et sa rosée aux justes et aux pécheurs. « Mais, Seigneur, ils ne nous aiment pas ! » Sans doute ; mais la charité est apôtre, et ils finiront par vous aimer. Et alors même qu’ils ne sauraient que dans l’éternité combien vous les avez aimés. Dieu aurait triomphé ainsi, et vous auriez, par le bien, vaincu le mal. Car enfin, quelle vertu et quel mérite y a-t-il à aimer ceux qui vous aiment ? quel avantage, quelle récompense en retirez-vous ? Est-ce que les publicains, ces hommes peu scrupuleux qui entrent au service de Rome pour exercer contre leurs compatriotes toutes sortes d’exactions, n’agissent pas de même ? Les pécheurs eux aussi, dit saint Luc (c’est-à-dire les païens et les publicains), aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, où est le mérite ? Si vous prêtez a ceux de qui vous comptez bien recouvrer le principal avec l’intérêt, quel avantage surnaturel y a-t-il là pour vous ? Les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, avec espoir d’un retour égal. Si vous vous bornez à saluer vos seuls frères les Juifs, que faites-vous de plus que les païens? On ne se saluait pas entre étrangers. Les Juifs ne saluaient pas les gentils. Chez les Orientaux surtout, le salut a un caractère sérieux : c’est un indice de fraternité, un souhait de bonheur et de paix (2 Io 10-11).

La justice chrétienne doit donc l’emporter, en intimité comme en étendue, non seulement sur la justice païenne, mais encore sur celle des scribes et des pharisiens ; elle doit être quelque chose d’achevé, d’absolu, de surabondant. Aussi le Seigneur ajoute-t-il, en manière de conclusion générale : « Soyez donc miséricordieux comme votre Père est miséricordieux (saint Luc) ; soyez parfaits en charité, comme votre Père céleste est parfait. » Le Royaume des cieux implique filiation de tous ses membres à l’égard de Dieu ; or, n’est-il pas normal que des enfants portent la ressemblance de leur Père ? C’est sur les bases d’une charité sans limites que le Seigneur veut constituer l’humanité nouvelle ; la charité distinguera les chrétiens et les fera tous reconnaître comme enfants de Dieu.

La justice chrétienne dépassera donc la mesure judaïque. Au lieu d’être extérieure, elle sera chose d’âme ; au lieu d’être une justice devant les hommes, elle sera une justice devant Dieu. Après avoir écarté comme insuffisante la justice des scribes, le Seigneur semble viser plus spécialement la conduite pratique des pharisiens. Regardons le verset 1 comme un équivalent du verset 20 au chapitre 5, et comme le principe général que le Seigneur développera par des exemples. Ce chapitre 6 de saint Matthieu est peut-être le plus important de tous. La première parole du Seigneur nous invite à une attention extrême : Attendite.

Il est plus aisé qu’on ne pense vulgairement de glisser sur la pente de l’hypocrisie, d’une ostentation secrète, du respect humain ; les motifs intérieurs qui déterminent nos actions sont facilement de nature complexe et confuse. Comment aurai-je de moi et du prochain, dans ma prière et dans mes œuvres, le souci que je dois avoir, et rien de plus ? C’est un problème très délicat, parce qu’il s’agit d’une habitude intérieure à conquérir. Et le Seigneur nous indique la solution unique : regarder sans cesse du côté de Dieu, tenir notre esprit attaché à lui. C’est la doctrine de la pureté d’intention, et quelque chose de plus profond encore. Vous n’accomplirez pas vos œuvres de justice, vos bonnes œuvres, devant les hommes, afin d’être vus par eux et de recueillir leur approbation et leur estime. Agir pour les hommes, c’est incliner devant eux, et non devant Dieu, notre vie morale ; c’est acheter une renommée humaine avec les biens de Dieu ; c’est se priver de tout titre et de tout mérite auprès de notre Père qui est aux cieux. Ne craignons pas de remarquer ici que le Seigneur propose une récompense surnaturelle à notre vie. Il est assez de mode, en effet, de dénoncer l’espérance comme une vertu chétive, de la décrier comme intéressée et mercenaire, et de prétendre que la vraie moralité n’a pas besoin de salaire. Laissons délirer philosophes et quiétistes. L’âme humaine, l’âme chrétienne ne saurait faire fi d’une récompense qui est Dieu même. On a beau raffiner et faire de l’amour pur : il n’est pas possible que la vue et la société de Dieu ne soit un ressort tout-puissant de la vie morale ; non plus qu’il n’est possible de pousser l’amour de Dieu jusqu’au point où on puisse lui dire : Je vous aime tant, mon Dieu, que je ne tiens plus à vous ! Réellement, chacun de nos actes nous fait gagner quelque chose de Dieu.

Six exemples ont été allégués au sujet de la doctrine des scribes : trois sont fournis maintenant pour mettre en garde contre la conduite pharisienne ; le Seigneur y applique le principe général qui vient d’être formulé. Ce ne sont que des exemples : ils n’embrassent pas tout l’ensemble des devoirs de la justice chrétienne ; ils ont pourtant été choisis de manière à définir nos obligations principales : celle de l’homme envers l’homme, l’aumône ; envers Dieu, la prière ; envers soi-même, la pénitence, le jeûne [voir le commentaire au Mercredi des Cendres]. Cum ergo facis eleemosynam : lorsque vous voulez distribuer des aumônes, ne faites pas sonner de la trompette devant vous, comme le font les hypocrites (lisons : les pharisiens), dans les synagogues et dans les rues. Malgré l’avis contraire de nombreux commentateurs, nous pouvons prendre ces paroles au sens littéral : un puissant pharisien, qui faisait largesse, convoquait à son de trompe, dans les carrefours et les synagogues, dans tous les lieux de réunion familiers aux Juifs, les pauvres de la cité. Le procédé était à double fin : grouper les indigents, et surtout satisfaire le goût de l’ostentation et se créer une réputation de bienfaisance : ut honorificentur ab hominibus. En vérité, je vous le dis, déclare le Seigneur, ils ont reçu leur récompense. Ils ont obtenu tout ce qu’ils cherchaient : des applaudissements, un vain bruit ; Dieu ne leur doit rien de plus. Pour vous, lorsque vous ferez l’aumône, que votre main gauche ignore ce que fait votre droite ; c’est-à-dire, aimez à n’être pas vu, à n’être pas connu. Votre aumône demeurera dans l’ombre ; les hommes n’en sauront rien, eux qui ne pénètrent pas l’intime. Mais comme vous n’aurez pas recueilli, ni même désiré de récompense humaine, la récompense divine vous demeurera toute : votre Père, qui voit dans le secret, et pour qui il n’y a pas de ténèbres, vous sera débiteur.

Prières

Oratio

Inchoáta ieiúnia, quǽsumus, Dómine, benígno favore proséquere : ut observántiam, quam corporáliter exhibémus, méntibus etiam sincéris exercére valeámus. Per Dóminum.

Oraison

Favorisez dans votre bonté, Seigneur, nous vous en supplions, les jeûnes dont nous avons commencé le cours ; afin qu’accomplissant corporellement cette observance, nous puissions aussi la poursuivre d’un cœur sincère.

Oratio

Tuére, Dómine, pópulum tuum et ab ómnibus peccátis cleménter emúnda : quia nulla ei nocébit advérsitas, si nulla ei dominétur iníquitas. Per Dóminum.

Oraison

Protégez votre peuple, Seigneur, et purifiez-le avec clémence de tous ses péchés, car si nulle iniquité ne le domine, aucune adversité ne lui nuira.

Élévation de Baudouin de Ford (1120-1190)

Pour dire la vérité, je dois avouer qu’il m’arrive d’oublier les bienfaits, mais que je ne peux oublier le mal qu’on me fait. Je suis si bien par nature « fils de colère » que je ne peux m’empêcher de me mettre en colère. Mais vous, Jésus, en éprouvez-vous de la colère, vous le Maître qui ne me permet ni de m’irriter, ni de ressentir la plus légère émotion contre mon ennemi, ni de murmurer dans mon cœur ? Qui donc me donnera de m’établir dans une telle paix que je ne puisse plus me sentir ému, et que je devienne insensible à toutes les injures ? Qui me permettra d’accomplir ce que vous désirez de moi, et de souffrir tout ce que vous voulez que je souffre, si ce n’est vous-même en m’accordant votre bénédiction ?

Prière de Monseigneur Jean-Joseph Gaume (1802-1879)

Ô mon Dieu qui êtes tout amour, je vous remercie de nous avoir envoyé un Sauveur pour nous instruire et nous guérir de toutes les suites du péché. Faites-nous la grâce d’aimer, comme il nous l’a recommandé, la pauvreté, les humiliations, les souffrances ; donnez-nous aussi l’esprit de prière, afin que nous puissions parvenir à la perfection que vous demandez de nous. Je prends la résolution d’aimer Dieu par-dessus toutes choses, et mon prochain comme moi-même pour l’amour de vous ; et, en témoignage de cet amour, je veux prier pour ceux qui me feront du mal. Ainsi soit-il.

Antienne
Ã. Cum facis elemosinam, nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua.
Ã. Lorsque tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite.

Antienne grégorienne “Cum facis elemosinam"

Antienne Cum facis elemosinam