Mercredi des Quatre-Temps de Carême

Note sur le jeûne et l’abstinence

La loi ecclésiastique du jeûne oblige tous les fidèles, non excusés ou dispensés, qui ont entre 21 et 60 ans. La loi de l’abstinence de viande oblige dès l’âge de 7 ans. Le jeûne consiste à faire un seul repas par jour, mais deux petites collations, que les théologiens limitent à 60 grammes le matin et 250 grammes le soir, sont tolérées. Pendant le Carême, on doit jeûner tous les jours sauf les dimanches, et on doit s’abstenir de viande le mercredi des Cendres (17 février 2021), le mercredi des Quatre-Temps (24 février 2021), et tous les vendredis et samedis.

La Punchline de l’Imitation de Jésus-Christ
Chacun juge des choses du dehors selon ce qu’il est au-dedans de lui-même.
Divers enseignements de Jésus (Mt 12, 38-50) : commentaire de Dom Delatte

Le signe de Jonas

Dans un groupement comme celui que formaient autour du Seigneur les scribes et les pharisiens, les mentalités étaient diverses. Après les violents et les homicides, voici paraître les gens de chicane, les disputeurs. Ils sont d’aussi mauvaise foi que les premiers, mais ils abritent leurs dispositions hostiles sous les dehors de l’impartialité : ils feignent de ne pouvoir se rendre qu’après avoir obtenu pleine satisfaction ; leurs prétentions viennent, dirait-on, de leur conscience même : ils tiennent à ce que l’enquête soit sérieuse. « Maître, nous voulons voir un signe accompli par vous. » La sommation est de forme respectueuse. Que réclament-ils au juste ? des miracles ? Mais le Seigneur les semait à profusion ! Le texte de saint Luc précise la nature du miracle sollicité : Et alii tentantes, signum de cælo quærebant ab eo (Lc 11, 16). Afin d’éprouver ce que vaut le Seigneur, il leur faut un prodige dans le ciel : un fracas de tonnerre, une colonne de feu, un phénomène sidéral, une voix céleste, l’appareil sensible d’une théophanie. Ce serait là, à leurs yeux, le signe décisif : il y a tant de chances d’erreur et de contrefaçon pour les faits qui s’accomplissent dans le monde sublunaire ! Tandis que le ciel est le domaine réservé à Dieu : Cælum cæli Domino, terrant autem dedit filiis hominum. Nous entendrons plus d’une fois encore les Juifs formuler des exigences semblables. Jamais, d’ailleurs, ils ne sont rassasiés de miracles : c’est la disposition notée par saint Paul (1 Cor 1, 22). Trop conscient de la duplicité de ceux qui l’interrogent, le Seigneur ne consent même pas à leur adresser une parole directe, comme si leur cas était désespéré. Il leur répond à la cantonade. Il se borne à renseigner la foule qui s’assemble, en flots pressés, autour de lui, peut-être afin de contempler le prodige que réclamaient les pharisiens. Cette race est mauvaise, dit-il, elle est méchante et adultère, c’est-à-dire infidèle à son Dieu et séparée d’avec lui. Elle demande un miracle non suspect pour elle, non susceptible de contrefaçon. Eh bien ! ce miracle lui sera donné : elle n’en aura point d’autre que celui du prophète Jonas. — Ne traduisons pas ce texte comme si le Seigneur renonçait à accomplir dorénavant des miracles, ou comme si les pharisiens devaient cesser d’en être les témoins. Le Seigneur ne faisait, nous l’avons dit souvent, que des miracles de bienfaisance, non pour repaître la curiosité, ni pour satisfaire les prétentions de ses ennemis. Tous les miracles qu’il pouvait désormais multiplier étaient donc passibles de la même interprétation maligne. Pourtant la génération perverse se trouvera quelque jour mise en face d’un miracle dont elle ne pourra plus, semble-t-il, contester l’évidence triomphante, tant elle aura multiplié les précautions pour le conjurer (Mt 27, 62 sq.). Et voici le miracle promis aux pharisiens : de même que Jonas demeura dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits (Ion 2, 1), de même le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits au cœur de la terre ; comme Jonas, il en sortira vivant. Et leur incrédulité d’alors, en face d’un enseveli chez qui la vie triomphe de la mort (Mt 28, 11-15), montrera que leurs dispositions d’aujourd’hui et de toujours sont décidément perverses, que leur apparent dessein de s’instruire n’est qu’une feinte. Aussi, au jour du jugement, alors que les Ninivites se lèveront à côté de la génération présente, Ninive, par comparaison, sera la condamnation de Jérusalem : cette ville païenne a prêté l’oreille à la prédication de Jonas, un inconnu, et elle s’est convertie. Et pourtant, dit le Seigneur, il y a ici plus que Jonas ! La reine de Saba se lèvera, elle aussi, pour témoigner contre la nation juive : elle est venue des confins de la terre pour recueillir les paroles et goûter la sagesse de Salomon (3 Rg 10). Et pourtant, il y a ici plus que Salomon ! — Recueillons tous les indices que le Seigneur fournit à son sujet : il agit selon l’Esprit de Dieu, il est plus fort que Satan, il y a ici plus grand que le temple (Mt 12, 6), il y a plus que Jonas et plus que Salomon.

L’esprit immonde

C’est encore un avertissement adressé à la Synagogue et l’indication de l’esprit auquel elle obéit aujourd’hui. Rappelons-nous que tout cet enseignement du Seigneur a eu pour occasion la guérison d’un démoniaque et le blasphème pharisien. La question se pose nettement : qui des deux, de Jésus ou de la Synagogue, obéit au diable ? Depuis le contact avec l’Égypte et avec les peuplades chananéennes qui n’avaient été éliminées que lentement, toute l’histoire du peuple juif est pleine de ses rechutes dans l’idolâtrie. Il en a été guéri pourtant : au retour de la captivité de Babylone, une salutaire terreur l’a gardé d’abord; puis les scribes et les docteurs de la Loi sont venus poursuivre son éducation et graver dans sa tête et dans ses mœurs le sens de l’unité de Dieu. C’est à cette conversion que le Seigneur songe. L’esprit immonde, l’esprit grossier, celui qui inspirait les adorateurs du veau d’or et conduisait Israël sur les hauts lieux, celui-là est sorti. Tout n’est pas achevé pour autant. Béelzébub a des retours offensifs. Chassé de l’homme, chassé du peuple, il se cherche un gîte quelconque : les pourceaux, à l’occasion (Mt 8, 31). De gré ou de force, il se retire au désert, et il y tient le sabbat, dans la compagnie des bêtes sauvages (voir Lv 16, 10, le sort du bouc émissaire ; Tb 8, 3 ; Is 13, 21-22 ; 34, 14 ; Bar 4, 35). Ce sont des lieux désolés et maudits : il est naturel que le maudit y prenne domicile. Peut-être cela explique-t-il en partie l’horreur dont nous sommes saisis dans les solitudes et dans les ruines abandonnées. Le diable y promène son inexorable ennui : quærens requiem et non invenit ; il y cherche en vain le repos, car il porte avec lui son enfer et son inquiétude éternelle. Faire le mal est pour le diable la seule distraction, aussi lui est-il intolérable d’être relégué hors de son séjour. Il se dit alors : « Mais si je retournais dans ma maison, d’où je suis sorti ! » Il dit : « ma maison », non qu’elle soit sienne, mais parce qu’il y a demeuré et travaillé. Il dit : « j’en suis sorti » : entendons qu’il a été bouté dehors. Nous savons peut-être, par une triste expérience personnelle, que le diable, lorsqu’il a réussi une fois, revient toujours, obstinément, sottement, au procédé qui s’est révélé efficace. Le voici donc qui rentre, et il trouve la maison vide, c’est-à-dire inoccupée et libre. C’est bien le judaïsme d’après la captivité. Il est vide. Le diable en est sorti, mais Dieu n’y habite pas. Le mosaïsme est devenu grossier, tout en prestations extérieures. La maison est vide, comme était vide, selon saint Grégoire (Dialogues, l. 3, c. 7), le cœur de cet homme qui avait fait sur lui le signe de croix, n’étant pas encore baptisé : Vas vacuum et signatum. Elle est d’ailleurs délivrée de ses immondices d’autrefois, affranchie de ses impuretés idolâtriques, balayée et brossée par la rude casuistique des docteurs : scopis mundatam. Même, elle est ornée, et ornatam, sinon de vertus réelles, au moins de décors extérieurs, de correction sans racine, incapable de défendre l’âme de façon efficace contre le retour de l’ennemi. C’est à la faveur de cette religion hypocrite que l’esprit mauvais, pour assurer son empire, s’en va recruter et prendre avec lui sept autres esprits, pires que lui-même, pires que le premier envahisseur diabolique. Et alors, la prise de possession est plus violente que celle d’autrefois ; l’état de cet homme s’aggrave. Cette idolâtrie nouvelle, cette souillure de l’esprit, est plus redoutable et plus incurable que la grossièreté de jadis. Israël idolâtre se rendait encore aux châtiments, il écoutait parfois la voix de ses prophètes : l’Israël durci, hautain, se retranche contre la vérité évangélique derrière ses traditions humaines et sa sainteté légale. Aussi l’éternelle justice lui ménage-t-elle un châtiment plus effrayant que tous ceux qui ont précédé. Quadraginta annis proximus fui generationi huic… Encore quarante ans de patience divine, et ce sera fini de Jérusalem ; la race détestable d’aujourd’hui ne sera pas éteinte avant que le Seigneur ait exercé sur elle sa vengeance : Sic erit et generationi huic pessimæ.

La vraie famille du Seigneur

Le Seigneur était alors, non en plein air, mais dans une maison ; la multitude l’y assiégeait, sans lui laisser de repos ; ses proches et ses amis trouvaient que c’était folie. Il n’est pas impossible que les ennemis du Seigneur aient eux-mêmes secrètement agi auprès de sa parenté, afin de créer une diversion momentanée qui l’eût soustrait à l’enthousiasme populaire. Les parents du Seigneur (c’est ainsi que toute la tradition catholique a interprété le fratres Domini), se présentent donc devant la porte, avec la Sainte Vierge, qui a bien voulu les accompagner. Mais ils ne peuvent se frayer un chemin jusqu’à Jésus, qui se tient à l’intérieur et catéchise la foule assise autour de lui. Du moins, ils parviennent à signaler leur présence ; et quelqu’un, s’approchant du Seigneur, lui dit : « Voici que votre mère, et vos frères, et vos sœurs (texte grec de saint Marc), sont dehors : ils voudraient vous voir, ils cherchent à vous parler. » Le Seigneur ne se méprit pas un instant sur l’intention de sa famille : « Ma mère, mes frères, qui sont-ils ? » Et désignant de la main ses disciples, embrassant du regard les auditeurs attentifs qui formaient cercle autour de lui, il ajouta : Ma mère et mes frères, les voici ! Car tout homme qui écoute la parole de Dieu et qui accomplit la volonté de mon Père céleste, celui-là est pour moi et sœur, et frère, et mère. Ma vraie famille est là. Elle se compose, non de ceux qui me sont unis par le sang, mais de tous ceux qui sont miens par la commune docilité à notre Père du ciel. Cette réponse est l’équivalent de celle que fit l’Enfant, à sa douzième année : « Ne saviez-vous pas que je dois m’occuper des choses de mon Père ? » Elle ressemble aux paroles que nous lisions naguère : « Heureux plutôt ceux qui écoutent et accomplissent la parole de Dieu. » Pourrions-nous hésiter désormais à faire la volonté du Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Une fois de plus, les apôtres et les âmes dociles sont orientés vers la foi en la divinité non pas seulement de la mission du Seigneur, mais de sa personne. Il est répondu d’une façon décisive à l’interpellation des parents de Jésus : « Mais je suis ici en famille ! Et de cette famille j’aime à être le captif. Et j’aime chacun de la plénitude de cette tendresse que les hommes dispersent sur les divers objets de leur affection et mettent pour ainsi dire en menue monnaie. » Tout cela, en effet, est infiniment gracieux pour l’auditoire du Seigneur ; pourtant, nous ne lisons jamais ce passage, ni l’épisode des noces de Cana, sans éprouver comme une secrète inquiétude : nous nous demandons quelle impression de pareilles réponses pouvaient produire sur le cœur de Notre-Dame. C’est que nous ne la connaissons pas bien. Au fond, ces paroles sont l’éloge et l’exaltation de la Sainte Vierge : « Elle est aussi bienheureuse, dit saint Bède, parce qu’elle a été faite ministre temporelle du Verbe qui devait s’incarner ; mais elle est plus encore bienheureuse, parce qu’elle demeurait la gardienne du Verbe qui devait être toujours aimé. » Aussi, ne voyons-nous chez Notre-Dame nulle surprise.

Prières

Oratio

Preces nostras, quǽsumus, Dómine, cleménter exáudi : et contra cuncta nobis adversántia, déxteram tuæ maiestátis exténde. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, daignez, dans votre clémence, exaucer nos prières, et étendre la droite de votre majesté pour nous préserver de tout ce qui nous est contraire.

Oratio

Devotiónem pópuli tui, quæsumus, Dómine, benígnus inténde : ut, qui per abstinéntiam macerántur in córpore, per fructum boni óperis reficiántur in mente. Per Dóminum.

Oraison

Éclairez nos âmes par la clarté de votre lumière, nous vous en supplions, Seigneur, afin que nous puissions voir ce que nous devons faire et que nous ayons la force d’accomplir ce qui est juste.

Oratio

Mentes nostras, quæsumus, Dómine, lúmine tuæ claritátis illústra : ut vidére póssimus, quæ agénda sunt ; et, quæ recta sunt, agere valeámus. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Regardez, dans votre bienveillance, nous vous en supplions, Seigneur, la dévotion de votre peuple afin que le fruit des bonnes œuvres fortifie et renouvelle selon l’esprit ceux qui mortifient leur corps au moyen de l’abstinence.

Prière de Saint Anselme de Canterbury (1033-1109)

Je suis l’enfant de Dieu ; Dieu lui-même est mon Père. Ô ineffable bonté, ô abaissement merveilleux, ô prodigieuse sublimité de la charité divine ! J’irai donc vers ce Père qui ne demande rien, si ce n’est que je le possède. Eh quoi ! Hésiterai-je plus longtemps ? Y mettrai-je encore du retard et m’occuperai-je encore d’autres objets ? Non, non, sans délai et en laissant tout le reste, je courrai vers lui. Que je possède ce très doux Père, c’est assez pour moi. De tout l’effort impétueux de mon cœur, je me précipiterai vers lui. D’autre pensée que Jésus, je n’en aurai point ; d’autre désir que celui de posséder mon Père, je n’en veux point avoir. C’est sur lui que reste obstinément fixé tout le regard de mon intelligence car c’est lui qui a puissamment attiré mon âme jusqu’à lui. « Mon père Jésus ! » Ah ! Quel rayon de miel sur mes lèvres quand je vous appelle mon Père ! Ô douceur indicible, inestimable volupté, inénarrable joie, quand j’ose vous nommer mon Père ! Ô transports qui me vont jusqu’à la moelle ! Vous êtes, vous êtes mon Père : que dire de plus, que demander de plus ? Vous êtes mon Père, vous êtes mon Père.

Antienne
Ã. Sicut fuit Ionas in ventre ceti tribus diébus et tribus nóctibus, ita erit Fílius hóminis in corde terræ.
Ã. De même que Jonas a été trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, de même le Fils de l’Homme sera dans le sein de la terre.

Antienne grégorienne “Sicut fuit Ionas"

Antienne Sicut fuit Ionas