Vendredi de la 4ème semaine de Carême

La Punchline de Saint Augustin
Jésus-Christ a pleuré : que l’homme pleure sur lui-même. Pourquoi, en effet, Jésus-Christ a-t-il pleuré ? N’est-ce point pour apprendre à l’homme à pleurer ? Pourquoi a-t-il frémi et s’est-il troublé lui-même ? N’est-ce point parce que la foi de l’homme, qui se déplaît à lui-même, à juste titre, doit frémir dans l’accusation de ses fautes, afin que l’habitude du péché cède à la violence de la pénitence ?
La résurrection de Lazare (Io 11, 1-45) : commentaire de Dom Delatte

Soit parce que la mort n’est que sommeil, au regard de Dieu qui nous réveillera ; soit parce que la mort de Lazare ne devait être que de quelques jours, le Seigneur parle non de mort, mais de sommeil : c’est pourtant un sommeil spécial, puisqu’il veut retourner en Judée pour en tirer son ami… Les disciples ne comprennent pas. Est-ce que Jésus n’avait pas dit que cette infirmité n’était point pour la mort ? Dès lors, pourquoi donc aller s’exposer aux dangers de la Judée ? Et ils détournent encore, mais plus faiblement, leur Maître de son dessein : « Seigneur, si Lazare dort, c’est donc que la crise est passée, la fièvre tombée, il est sauvé… » On voit le malentendu créé par les paroles énigmatiques du Seigneur. C’est alors que Jésus leur dit sans ambages : Lazare est mort, et je me réjouis pour vous, non certes du trépas de Lazare, mais des circonstances de son trépas, telles qu’elles ont été disposées par Dieu. Votre foi grandira de ces circonstances. Si je m’étais rendu à Béthanie, j’aurais guéri un malade, simplement. Ce que vous verrez portera votre foi à son achèvement. Maintenant, allons vers Lazare.

Marthe, l’active, s’empresse d’accourir dès qu’elle apprend l’arrivée du Seigneur ; Marie demeure chez elle, plus recueillie, plus humble, plus confiante peut-être. Un commentaire est contraint de morceler le dialogue, mais notre pensée doit en réunir tous les fragments. La scène est d’une incomparable beauté. Il y a un accent de tendre reproche dans les paroles de Marthe ; et comme Marie s’exprimera bientôt de même, nous avons le droit de supposer que les deux sœurs, durant les derniers jours de Lazare, avaient ensemble, auprès de son chevet, échangé cette même réflexion : « Ah ! si du moins le Seigneur Jésus était ici, ce serait moins dur ; et lui, il défendrait notre frère de la mort ». Aujourd’hui que tout est fini, la parole de Marthe signifie : « Pourquoi n’êtes-vous pas venu ? Nous vous avions fait avertir. Vous, vous ne l’auriez point laissé mourir ! » La foi et la confiance sont pourtant au cœur de Marthe : s’il y manque quelque chose, la parole du Seigneur le créera bientôt. Elle poursuit : « Maintenant qu’il nous semble que tout est fini, maintenant même, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous le donnera ». Pourquoi Marthe ne dit-elle pas : au Père ? Pourquoi suppose-t-elle que le Seigneur doit prier pour obtenir ? Ne saurait-elle pas encore que le Fils de Dieu peut rendre la vie par une puissance qui lui est propre ? On le dirait. Quoi qu’il en soit, le Seigneur promet avec réserve, parce que la foi de Marthe semblait impliquer un défaut : « Votre frère ressuscitera ».

Oui, répond Marthe, je sais qu’il ressuscitera au dernier jour, à la résurrection de tous. C’est bien loin ! — Mais moi, dit le Seigneur, je suis la résurrection et la vie. Je ne suis pas seulement celui qui sollicite et obtient la résurrection et la vie. — Excepté lorsqu’elle s’applique à Dieu, la forme adjective « vivant » indique participation, et dès lors infirmité. Mais la forme abstraite « résurrection, vie », attribuée à un être subsistant, implique la plénitude, la possession de droit, l’indépendance, la causalité. Ce n’est aucunement que le Seigneur songe à exclure son Père : mais il lui plaît de montrer à Marthe et aux disciples que sa puissance est souveraine et qu’il suffit à ceux qui veulent vivre éternellement de s’attacher à lui. Il est assuré d’échapper à la mort, celui qui adhère à la vie. Tel est le témoignage que le Seigneur se rend à lui-même : le miracle qui viendra tout à l’heure en sera le gage et la démonstration. Pour les morts, et en particulier pour Lazare, je suis la résurrection ; pour les vivants, je suis la vie. Celui qui, par la foi, s’unit à moi a beau mourir, il vivra quand même ; et celui qui vit et croit en moi ne connaîtra jamais la mort. Ce n’est point mourir que de vivre à Dieu. La mort n’est pas ce que pense le vulgaire ; et notre vie, c’est d’être au Seigneur. Pour celui qui est attaché à la Vie, la Vie relèvera même son corps. Croyez-vous cela, Marthe ? — Oui, Seigneur ; depuis longtemps déjà, je suis assurée que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu, celui qui devait venir et qui est enfin venu au monde. Il ne manque rien à la profession de foi de sainte Marthe, comparable à celle de saint Pierre lui-même.

Sans doute le Seigneur lui a dit d’appeler sa sœur, car aussitôt après elle s’éloigne, va trouver Marie et, à voix basse, lui dit : « Le Maître est là ; il vous appelle ». Que de vocations religieuses ont été secrètement déterminées par cette seule parole : Le Maître est là ; il vous appelle ! Marie était demeurée paisible, chez elle : et l’on voit bien que le Seigneur avait compris son attitude de discrétion. Elle se lève, sur l’ordre de Jésus, et promptement vient à lui. Car, remarque saint Jean, Jésus n’était pas entré encore dans le bourg de Béthanie, mais était demeuré là même où Marthe l’avait rencontré tout d’abord. Marie partait sans fournir d’explication aux Juifs qui l’entouraient ; ils n’avaient pas entendu l’invitation transmise par Marthe. En la voyant s’éloigner, leur pensée commune fut qu’elle allait au tombeau de son frère pour y pleurer en liberté. Ils la suivirent.

Les tombeaux des Juifs se trouvaient en dehors des bourgades ; et le Seigneur était demeuré au croisement des deux routes qui conduisaient, l’une vers la sépulture de Lazare, l’autre à l’intérieur de Béthanie : c’est là que Marie rencontra son Maître. Elle leva les yeux vers lui, tomba à ses pieds, et, avec les termes mêmes dont Marthe s’était servie, mais plus brièvement, lui dit : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Elle le disait à travers ses larmes, avec un accent de reproche, mais si voilé et si tendre ; avec humilité et avec esprit de foi : même sa plainte affirmait la toute-puissance du Seigneur. On devine que cette absence du Maître avait été la grande souffrance, au cours de la maladie de Lazare. À la vue des larmes de Marie et de cette douleur qui arrachait des larmes aux Juifs, autour d’elle, le Seigneur se troubla. Son âme affectueuse fut émue, et il demanda : « Où l’avez-vous placé ? » On lui répondit : « Venez, Seigneur, et vous verrez ». Et, selon les dispositions variées de chacun, les larmes du Seigneur sont commentées. Tandis que l’on s’avance vers le tombeau, les uns disent : « Voyez : il pleure, il l’aimait bien ! » D’autres, hostiles, trouvent jusque dans les miracles qu’ils reconnaissent un grief contre les miracles que le Seigneur ne fait pas : « Est-ce que cet homme, qui a ouvert les yeux de l’aveugle-né, n’aurait pu défendre Lazare contre la mort ? Il verse des larmes. Mais alors, il aurait dû l’empêcher de mourir ». On le voit, la passion empoisonne tout.

Toujours en proie à son émotion, le Seigneur arrive au tombeau. C’était une grotte creusée dans le rocher ; une pierre en fermait l’entrée. « Roulez la pierre », dit Jésus. Y eut-il, à ce moment, une hésitation au cœur de Marthe et comme un retour de défiance ? Y eut-il seulement le désir d’épargner au Seigneur un mouvement de répulsion à l’approche d’un cadavre de quatre jours ? Il semble, —nous en demandons pardon à sainte Marthe, — que la première hypothèse est plus justifiée, si nous regardons aux paroles du Seigneur. Le Seigneur constate l’hésitation de Marthe et la soutient d’un mot : « Ne vous ai-je pas dit que si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu ? » Car le miracle qui va s’accomplir a pour dessein de démontrer la puissance divine du Fils de Dieu. On roula la pierre. Alors, le Seigneur leva les yeux vers le ciel et adressa à son Père une prière, non sous la forme d’une demande, mais d’un remerciement pour un bienfait accordé déjà, pour un bienfait assuré par la condition personnelle de celui qui accomplit le miracle. Le Seigneur l’avait obtenu de son Père. Sa nature humaine lui permet de prier, mais, comme Fils de Dieu, il est toujours exaucé. Il a conscience de sa filiation et de la tendresse du Père ; mais il remercie au nom et à cause du peuple de Jérusalem qui l’entoure et pour qui le miracle sera une preuve éclatante de sa mission divine. « Père, je vous rends grâces parce que vous m’avez écouté. Pour moi, je savais bien que vous m’écoutez toujours ; mais c’est à cause du peuple qui nous entoure, afin qu’il croie que c’est vous qui m’avez envoyé ». Et aussitôt la prière achevée, il commande à haute voix : « Lazare, venez dehors ! » Nous reconnaissons Dieu dans l’ordre souverain, comme nous avons vu l’homme dans la prière. Et la Mort obéit à l’appel de la Vie. Le cadavre de quatre jours se leva à l’instant, encore entouré de ses bandelettes, les pieds et les mains liés, la tête couverte du suaire. « Déliez-le, dit le Seigneur, et laissez-le aller ». Les Juifs, en délivrant Lazare de ses bandelettes et en le voyant marcher devant eux, aident partiellement au miracle et sont invités à en constater la réalité.

Remarquons qu’en cette circonstance tout le monde prophétise : non pas seulement Caïphe, comme nous le verrons dans un instant, mais les sadducéens eux-mêmes, qui dessinent très exactement ce qui arrivera dans une quarantaine d’années. Quant à se convertir, quant à reconnaître Jésus comme le Messie, personne n’y songe. Mais enfin, comment s’y prendre pour conjurer ces importuns miracles qui se font aux portes et au centre même de Jérusalem ? Il doit y avoir un procédé pour venir à bout d’un ennemi public ! Caïphe les tire d’embarras. Il était, dit l’évangéliste, le grand-prêtre de cette année-là : non qu’on veuille nous laisser entendre que la dignité était annuelle, mais afin de marquer une date chronologique et de donner la physionomie d’une époque où le souverain pontificat était en de telles mains : Caïphe sur la chaire de Moïse ! Il s’était formé une sorte d’oligarchie sacerdotale au sein de laquelle le gouverneur romain choisissait à son gré le pontife. Caïphe est homme de la prudence politique. Il ne s’agit pas ici de délibérer, leur dit-il assez durement ; vous n’y entendez rien. Comment ne voyez-vous pas qu’il faut ou que le peuple périsse pour un homme, ou bien qu’un homme périsse pour que tout le peuple vive ? Est-ce que le salut public ne l’emporte pas à l’infini sur un bien particulier ?

La raison est décisive. Il disait vrai, le grand-prêtre, tout comme s’il avait consulté l’Urim et le Thummim. Il fallait, et cela était voulu de Dieu même, et Caïphe ne savait pas à quel point sa parole était exacte, il fallait qu’un homme et que cet homme-là même mourût pour tout le peuple juif ; et non seulement pour le peuple juif, mais afin de grouper en un seul faisceau et en une seule famille, l’Église, tous les enfants de Dieu, jusqu’alors dispersés et semés çà et là sur la terre. L’esprit de prophétie qui sera sur Pilate lorsqu’il écrira le titre de la croix est aussi sur le grand-prêtre, et même, nous l’avons vu, sur le Sanhédrin tout entier. Toute l’assemblée fut convaincue par la réflexion de Caïphe. Et si jusqu’à cette heure on n’avait encore que conçu, nourri, caressé un désir homicide, on le convertit aujourd’hui en une résolution ferme, et prise de concert : le Seigneur est définitivement condamné à mort.

Prières

Oratio

Deus, qui ineffabílibus mundum rénovas sacraméntis : præsta, quæsumus ; ut Ecclésia tua et ætérnis profíciat institútis, et temporálibus non destituátur auxíliis. Per Dóminum.

Oraison

Ô Dieu, qui renouvelez le monde par d’ineffables mystères, faites, nous vous en supplions, que votre Église profite de ce que vous avez institué pour la conduire à la bienheureuse éternité, et qu’elle ne soit point privée de votre secours dans ses besoins temporels.

Oratio

Da nobis, quæsumus, omnípotens Deus : ut, qui infirmitátis nostræ cónscii, de tua virtúte confídimus, sub tua semper pietáte gaudeámus. Per Dóminum.

Oraison

Accordez-nous, s’il vous plaît, Dieu tout-puissant, à nous qui, conscients de notre faiblesse, nous confions en votre puissance, de pouvoir toujours nous réjouir sous l’égide votre bonté.

Prière de Philippe de Mézières (1327-1405)

Je le désire, je le sollicite de toute l’énergie de mon cœur : très doux Jésus, donnez-moi votre amour, qui est si suave, qui est si chaste ; remplissez-moi de cet amour ; que cet amour me possède, que cet amour me purifie !

Mais je voudrais un signe de cet amour ; et ce signe que je désire, ce sont vos larmes, Seigneur. C’est à vos larmes que je reconnaîtrai votre amour.

Très bienheureux Jésus, aimable et beau, qui avez pleuré sur votre ami Lazare, qui avez pleuré sur Jérusalem, pleurez sur moi, pleurez une larme de compassion, une seule. Et par cette très douce larme que vous aurez versée, je vous supplierai, Seigneur, de m’accorder à mon tour le don des larmes, en sorte qu’elles jaillissent suavement de mes yeux, toutes les fois que j’entendrai prononcer votre nom, que je penserai à vous, que je me mettrai en votre présence, que je vous adresserai mes louanges, mes prières et mes actions de grâces.

Et soyez doux pour moi, comme vous l’avez été avec la pécheresse dans la maison de Simon le lépreux ; et que mes larmes ressemblent à celles qui coulèrent alors des yeux de cette pénitente, quand elle répandit un vase de parfums sur vos pieds, quand elle les essuya avec ses cheveux, quand vous la congédiâtes dans la paix.

Ô Jésus de Nazareth, s’il est si doux, si doux de pleurer pour vous, combien ne sera-t-il pas plus doux de vous avoir pour sujet de notre joie ?

Très miséricordieux Seigneur, je remets mon âme entre vos mains ; et je ne vous confie pas seulement mon âme, mais aussi mon corps, ma vie, mon cœur, toutes mes pensées, toutes mes action, en sorte que votre volonté soit toujours faite en moi, sur moi et par moi. Délivrez-moi de tout mal, et entrainez-­moi à la Vie, à l’éternelle Vie. Ainsi soit-il.

Antiennes
Ã. Lázarus amícus noster dormit : eámus et a somno suscitémus eum.
Ã. Lazare, notre ami s’est endormi : allons, et tirons-le de son sommeil.

Antienne grégorienne “Lazarus”

Antienne Lazarus
Ã. Vade, mulier, semel tibi dixi : si credideris videbis mirabilia.
Ã. Allez, femme, je vous l’ai dit une bonne fois pour toutes : si vous croyez, vous verrez des merveilles !

Antienne grégorienne “Vade mulier”

Antienne Vade mulier