Lundi Saint

La Punchline de Saint Augustin

Toi qui es bon, supporte les méchants pour arriver à la récompense des bons, et ne pas tomber dans le supplice des méchants.

L’onction de Béthanie (Io 12, 1-9) : commentaire de Dom Paul Delatte

Le Seigneur arrive à Béthanie six jours avant la Pâque ; admettons six jours pleins, Jésus ayant pu entrer dans la bourgade le vendredi matin. Le soir, c’est le sabbat qui commence. Le Seigneur se reposera vingt-quatre heures à Béthanie, où demeurait Lazare, celui qui était passé par la mort et que Jésus avait ressuscité. Il est permis de supposer qu’il descendit chez Lazare, encore que le repas du lendemain ait eu lieu, selon les synoptiques, chez Simon, dit le Lépreux, sans doute un parent ou un ami du ressuscité. Les deux sœurs sont présentes. Lazare, dit saint Jean, est aussi parmi les convives : il eût été superflu de le noter si le repas avait été donné chez lui ; cette réflexion de saint Jean s’explique, rapprochée de la précision de saint Matthieu et de saint Marc : in domo Simonis leprosi. À ne lire que le récit des deux synoptiques, on serait tenté de croire que, dans leur pensée, le repas chez Simon eut lieu le mercredi saint, au soir, deux jours avant la Pâque (post biduum Pascha fiet : Mt 26, 2 ; Mc 14, 1) ; mais l’indication de saint Jean est voulue et formelle. Il faut donc admettre, avec saint Augustin (De consensu Evangelist. 1. II, c. 78), que les synoptiques, à cet endroit de leur histoire, rapportent un fait antérieur de quelques jours, mais qui pour eux se noue à la trahison de Judas et appartient déjà réellement aux mystères de la Passion et de la sépulture du Seigneur. Saint Luc, lui, n’a parlé ni de ce repas ni de l’onction qui eut lieu alors : peut-être parce qu’il a déjà décrit un repas, chez Simon le Pharisien, où se fit une onction, différente de celle-ci, mais présentant néanmoins avec elle des analogies (Lc 7, 36-50).

Chez Simon le Lépreux, Marthe est à son office actif et s’empresse autour des convives. Marie est là, elle aussi, attentive, aimante, silencieuse, et active à sa manière. Même sans pénétrer tout le mystère de l’avenir, elle se prêta à la motion intérieure de Dieu pour le prophétiser. Elle prit, dans un vase d’albâtre, une livre d’un parfum de nard très pur, de grand prix ; et, brisant le col du vase au-dessus du Seigneur couché à table, elle répandit sur sa tête le parfum liquide. Puis, s’agenouillant, cette fois encore, aux pieds du Sauveur, elle versa sur eux ce qui restait dans le vase brisé, et, de ses cheveux dénoués, les essuya. Ainsi, toute la personne de Jésus était enveloppée comme d’un voile ou d’un linceul de parfum ; et l’odeur exquise se répandit dans la maison entière. Mais cette prodigalité magnifique déplut à Judas Iscariote, le traître, qui savait, lui, le prix des choses. Il dit tout haut son indignation, que partagèrent, semble-t-il, d’autres disciples : « A quoi bon, grondait Judas, un tel gaspillage ? On aurait pu vendre ce parfum, en retirer au moins trois cents deniers (dix fois plus que ne sera estimé le Seigneur), et les donner aux pauvres. » Ce n’est pas, remarque saint Jean, qu’il eût réellement souci des pauvres ; mais comme il était chargé de la bourse commune, et voleur, il détournait les fonds qu’on y versait.

Cet état de l’âme de Judas vaut la peine qu’on s’y arrête un instant. L’homme de Carioth était Juif (Iudæus, c’est-à-dire originaire de Judée) : probablement le seul Juif parmi les apôtres ; les autres étaient Galiléens, comme le Seigneur. Néanmoins, le Seigneur l’avait choisi ; et, avec la grâce de l’apostolat, la plus haute après la Maternité divine, il lui avait accordé les lumières, les énergies, toutes les ressources surnaturelles requises pour porter dignement sa glorieuse distinction. Il avait été bon, tout d’abord. Il avait sans doute fait des miracles et chassé des démons. Le Seigneur lui avait témoigné de la confiance : comme il était homme de savoir-faire, et qu’un Juif était plus apte qu’un Galiléen à se mettre en rapport avec tous, l’office de trésorier du collège apostolique lui avait été confié. Il s’y était dévoué. Mais il avait fini par regarder à son office, non au Seigneur. Sa naissance et sa fonction relevaient au-dessus de ses frères : cependant saint Pierre demeurait le premier, et saint Jean était plus aimé… Et dès que le Seigneur se réduisit au rôle d’un Messie humble, sans gloire nationale et sans conquête, peut-être ce Juif en souffrit-il plus que les autres.

Depuis plus d’un an (Io 6, 71-72), la pensée de Judas et son cœur s’étaient détournés de Jésus. Il ne demeurait plus parmi les apôtres qu’à raison de son culte pour l’argent. Il avait eu le sort effrayant de tous ceux qui se divisent : un travail perfide et secret avait lentement détaché sa vie du Seigneur et l’avait livrée, toute, à sa passion : l’avidité. En vue de quoi ? On ne sait pas. Peut-être en vue du royaume dont il eût été le grand financier. C’est Judas qui avait le soin des pauvres et faisait les aumônes au nom du Seigneur. Et par un phénomène de transposition mentale qui se rencontre parfois, lui qui soulageait les pauvres au nom du Seigneur se laisse entraîner maintenant à décrier le Seigneur au nom des pauvres. Car, on ne saurait s’y méprendre : le réquisitoire du disciple financier était dirigé contre son Maître. N’était-ce pas, en effet, à cause de Jésus, pour lui complaire, avec une sorte de connivence et de complicité de sa part que venait de s’accomplir, et pour la seconde fois, cette folle prodigalité ? D’ailleurs, comme nous le révèle saint Jean, cette prétendue sollicitude envers les pauvres n’était qu’un prétexte, couvrant mal la cupidité déjà invétérée de Judas. — Ut quid perditio hæc ! Combien de fois, au cours des siècles, retentira cette exclamation contre d’autres prodigalités ! À quoi bon le luxe de la maison de Dieu ? à quoi bon tant de prières ? demandent les hommes utilitaires et pratiques ; à quoi servent les contemplatifs, moines et moniales ? ce sont des vies perdues !

Sainte Marie-Madeleine avait une réponse, semble-t-il, tout indiquée : C’est mon bien ; j’ai le droit d’en user, même d’en abuser. Est-ce vraiment en abuser que de le rendre au Seigneur ? Je me suis bien donnée, moi : pourquoi ne pourrais-je donner mon bien ? C’eût été décisif : le silence de Madeleine le fut davantage. Même, entendit-elle les murmures qui s’élevaient contre elle ? Est-ce que son âme n’était pas ravie ailleurs ? Sainte Madeleine n’est justiciable que de son Seigneur ; nulle fierté, mais la seule confiance. Et comme autrefois, le Seigneur lui-même se constitue son avocat : « Pourquoi, dit-il, faites-vous de la peine à cette femme ? Laissez-la. C’est une bonne œuvre qu’elle accomplit à mon égard. Les pauvres ne vous manquent jamais ; et quand vous le voulez, vous pouvez toujours leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas toujours. Elle a fait ce qu’elle pouvait faire : elle a acquis et gardé ce parfum pour le jour de ma sépulture, d’avance elle a embaumé mon corps. » Son acte est emblématique. A mots couverts, et que le traître était, mieux que personne, à même de comprendre, Jésus annonçait sa mort prochaine. Les deux synoptiques ont ajouté une prophétie du Seigneur : « Je vous le dis, en vérité, partout où sera prêché cet évangile, c’est-à-dire dans le monde entier, on racontera aussi le geste de cette femme, pour exalter et perpétuer sa mémoire. »

Marthe et Marie : commentaire de Saint Ambroise

Par l’exemple de Marthe et de Marie, on montre dans les œuvres de l’une le dévouement actif, chez l’autre l’attention religieuse de l’âme à la parole de Dieu ; si elle est conforme à la foi, elle passe avant les œuvres elles-mêmes, ainsi qu’il est écrit : « Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée. » Appliquons-nous donc, nous aussi, à posséder ce que nul ne pourra nous enlever, en prêtant une oreille non pas distraite, mais attentive : car il arrive au grain même de la parole céleste d’être dérobé, s’il est semé le long de la route (Lc 8, 5, 12).

Soyez, comme Marie, animé du désir de la sagesse : c’est là une œuvre plus grande, plus parfaite. Que le soin du ministère n’empêche pas la connaissance de la parole céleste. Ne reprenez pas et ne jugez pas oisifs ceux que vous verrez occupés de la sagesse : car Salomon le pacifique a cherché à l’avoir en sa demeure (Sap 9, 10 ; Prv 8, 12). Pourtant on ne reproche pas à Marthe ses bons offices ; mais Marie a la préférence, pour s’être choisi une meilleure part. Car Jésus a de multiples richesses et fait de multiples largesses : aussi la plus sage a choisi ce qu’elle a reconnu être le principal. Par ailleurs les Apôtres n’ont pas jugé qu’il fût pour le mieux de délaisser la parole de Dieu et de servir aux tables (Act 6, 2) ; mais les deux choses sont œuvre de sagesse, car Étienne aussi était rempli de sagesse et fut choisi comme serviteur.

Donc que celui qui sert obéisse à celui qui enseigne, et que celui qui enseigne exhorte et anime celui qui sert. Car le corps de l’Église est un, si les membres sont divers ; ils ont besoin l’un de l’autre ; « l’œil ne saurait dire à la main : je ne désire pas tes services, ni de même la tête aux pieds » (1 Cor 12, 12 ssq.), et l’oreille ne saurait nier qu’elle soit du corps. Car s’il en est de principaux, les autres sont nécessaires. La sagesse réside dans la tête, l’activité dans les mains ; car « les yeux du sage sont dans sa tête » (Sir 2, 14), puisque le vrai sage est celui dont l’esprit est dans le Christ, et dont l’œil intérieur est levé vers les hauteurs ; aussi les yeux du sage sont dans sa tête, ceux du fou dans son talon.

Prières

Oratio

Da, quæsumus, omnípotens Deus : ut, qui in tot advérsis ex nostra infirmitáte defícimus ; intercedénte unigéniti Fílii tui passióne respirémus : Qui tecum vivit.

Oraison

Dieu tout-puissant qui voyez que notre faiblesse succombe au milieu de tant d’épreuves, accordez-nous quelque soulagement par les mérites de la passion de votre Fils unique. Lui qui vit et règne avec vous…

Oratio

Adiuva nos, Deus, salutáris noster : et ad benefícia recolénda, quibus nos instauráre dignátus es, tríbue veníre gaudéntes. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Aidez-nous, ô Dieu notre Sauveur, et donnez-nous de célébrer avec joie le souvenir des bienfaits par lesquels vous avez daigné nous régénérer.

Prière de Sainte Gertrude (1256-1301)

Qui est semblable à vous, mon Seigneur Jésus-Christ, mon doux amour, très haut et immense, et qui regardez les choses les plus humbles ? Qui est semblable à vous parmi les puissants, Seigneur, qui choisissez les choses les plus faibles dans le monde ? Qui est tel que vous, qui avez formé le ciel et la terre et qui voulez trouver vos délices avec les enfants des hommes ? Quelle est votre grandeur, ô Roi des rois et Seigneur des seigneurs ? Vous qui commandez aux astres et qui approchez votre Cœur de l’homme ? Qui êtes-vous, vous qui tenez dans votre droite les richesses et la gloire ? Ô Amour, jusqu’où inclinez-vous votre majesté ? Amour, où conduisez-vous la source de la Sagesse ? Assurément jusqu’à l’abîme de la misère. « Venez, venez, venez » : je viens, je viens, je viens à vous, Jésus très aimant, vous que j’ai aimé, que j’ai recherché, que j’ai désiré. À cause de votre douceur, de votre compassion et de votre charité, vous aimant de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma force, je me rends à votre appel. Ainsi soit-il.

Antiennes
Ã. Fáciem meam non avérti ab increpántibus et conspuéntibus in me.
Ã. Ma face, je ne l’ai pas détournée de ceux qui me réprimandaient et qui crachaient sur moi.

Antienne grégorienne “Faciem meam”

Ã. Appendérunt mercédem meam trigínta argénteos : quos appretiátus sum ab eis.
Ã. Ils ont pesé ma valeur : trente pièces d’argent, le prix auquel il m’estime.​

Antienne grégorienne “Appenderunt”

Ã. Non habéres in me potestátem, nisi désuper datum tibi fuísset.
Ã. Tu n’aurais pas de pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut.

Antienne grégorienne “Non haberes”