Confinement, jour 19 : Samedi de la Passion

La Punchline des Pères du désert

« On n’a pas besoin seulement de paroles; car, à l’époque actuelle, il y a beaucoup de paroles chez les hommes, mais on a besoin d’œuvres, car c’est cela qui est requis, non les paroles qui ne portent pas de fruits ».

Évangile du jour commenté par Dom Paul Delatte

Io 12, 23 — « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié ».

Les Mages se sont présentés, à la naissance du Seigneur, alors que Jérusalem était inattentive : les gentils viennent, avant sa mort, alors que Jérusalem est devenue hostile. On peut supposer qu’ils étaient prosélytes, et qu’un sentiment religieux, non la simple curiosité, les amenait aux fêtes pascales, avec les autres pèlerins. Ils abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui dirent : « Seigneur, nous voulons voir Jésus. » Comment connaissaient-ils cet apôtre ? Le rappel de sa ville natale a-t-il pour dessein d’expliquer pourquoi, de préférence, ils s’adressèrent à lui ? Nous ne le savons pas. Du moins, la démarche de ces gentils est digne d’éloges. Mais Philippe est prudent : il en parle d’abord à André, et tous deux vont avertir le Sauveur. Nous n’avons pas de trace d’un entretien privé du Seigneur avec ces gentils ; mais il est permis de croire qu’ils accompagnèrent André et Philippe portant leur message, et qu’ils recueillirent avec eux les paroles de Jésus.

Elles constituent son dernier enseignement public. Le lendemain au soir, la Passion commencera. Le Seigneur le sait. Il comprend bien ce que signifie la démarche des prosélytes ; et, à la vue de la gentilité et de ses prémices, il parle comme autrefois il parlait à la Samaritaine, lorsqu’il voyait blanchir les blés pour la moisson ; la pensée de l’Église lui est présente ; il parle comme il le fera en sa prière suprême (Io 17). La gloire du Fils de l’homme est toute dans cette humanité nouvelle qui va s’attacher à lui. N’est-ce pas l’honneur vraiment unique et incommunicable du second Adam, du Roi pacifique, d’avoir créé autour de lui l’unité de pensée, l’unité de vouloir, l’unité de dilection, là où les hommes n’avaient songé qu’à l’unité de la conquête et de la violence ?

Io 12, 24 — « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de froment qui tombe en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit ».

Avec la même clarté, le Seigneur pressent la rançon de cette gloire et la condition qui la lui méritera. Fidèle au procédé détourné que nous avons souvent reconnu, il symbolise, dans un fait de nature, la loi divine de la glorification. Elle est exposée avec solennité : « En vérité, en vérité, je vous le dis : si le grain de froment jeté en terre ne meurt pas, il reste solitaire ; mais s’il meurt, il produit des fruits nombreux. » Cette loi s’applique au Christ (Is 53, 10) ; elle s’applique à chacun des membres du Christ. Pour acquérir une vie supérieure, il faut mourir et échapper à la vie chétive qui a précédé : sortir du péché pour aller à la grâce, sortir des sens pour aller à l’intelligence, sortir de la vie animale et égoïste pour appartenir à celle de l’esprit, sortir enfin de la vie présente pour aller à Dieu. Egredere ! Celui qui tient à la vie inférieure ne possédera jamais l’autre. « Qui aime sa vie la perdra, et qui hait sa vie en ce monde, la garde pour la vie éternelle » (Mt 10, 39 ; Lc 14, 26 et 17, 33). Il ne s’agit pas pour nous simplement de dire des lèvres : « Seigneur, Seigneur ! » mais bien de servir le Seigneur. Nous avons, avec lui et sous sa direction, une œuvre à accomplir, et la vie ne nous est donnée que pour être consacrée à cette œuvre. « Si quelqu’un travaille avec moi, il doit me suivre ; et là où je suis, là il sera avec moi. Lorsqu’il aura travaillé avec moi, il sera honoré de mon Père. » Une même œuvre ; une même condition : la souffrance ; une même récompense : l’entrée dans la gloire et la joie du Fils.

Io 12, 27 — « Maintenant, mon âme est troublée. Et que dirai-je ? Père, délivrez-moi de cette heure. Mais c’est pour cela que je suis arrivé à cette heure ».

Cependant, à la veille de l’agonie, à la vue de la grande douleur préparée à tous ceux qui l’aimeront et le suivront sur sa route sanglante, le cœur très tendre de Jésus tressaille d’une émotion soudaine. On dirait qu’il frémit devant la vocation qui est la sienne, devant la vocation de sa Mère, de ses saints, de ses martyrs. Maintenant mon âme est troublée ; et que dirai-je ? se demande-t-il à lui-même. Solliciterai-je de mon Père de m’épargner, de me faire échapper à cette heure ? Mais c’est pour cela, c’est pour souffrir, que je suis venu jusqu’à l’heure présente… Je ne puis démentir ma mission ; je ne puis me dérober à mon Père qui me l’a confiée. Mon Père ! glorifiez votre nom de Père, car c’est l’œuvre de votre gloire qui se poursuit. Lorsqu’elle s’accomplit, on voit en elle que vous êtes vraiment Père, puisque tous les hommes deviennent vos enfants. Père, glorifiez le Verbe, celui qui est votre nom substantiel, la manifestation intérieure et la révélation extérieure de votre être et de votre splendeur. — Et c’est ainsi que l’émotion qui, un instant, s’est élevée dans le cœur du Seigneur, à l’aurore du combat suprême, s’achève dans un élan de soumission filiale et de dévouement. Une réponse lui vient aussitôt du ciel. Celui qui s’est manifesté au Baptême et à la Transfiguration, en assurant que Jésus est son Fils bien-aimé en qui il prend toute sa joie, de nouveau affirme sa complaisance : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » 

Io 12, 32 — « Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi ».

Lorsqu’elle entendit la voix du ciel, la foule, surprise, crut à un coup de tonnerre. Quelques-uns disaient : « C’est un ange qui lui a parlé. » Mais le Seigneur, ici comme au jour de la résurrection de Lazare (Io 11, 42), témoigne que nulle garantie nouvelle n’est nécessaire pour lui. « Ce n’est pas à cause de moi, dit-il, que cette voix a retenti, mais à cause de vous. » Il poursuit, jusqu’au dernier instant, son effort généreux ; et, afin de grouper autour de lui les âmes de bonne foi, afin de déterminer celles qui hésitent encore, il leur révèle la solennité de l’heure présente. Maintenant l’heure critique du monde, celle de son jugement, est venue. C’est le moment du grand conflit entre moi et celui qui, par le péché, est entré dans le monde, en est devenu le roi et le dieu. Et le résultat de cette rencontre décisive, c’est qu’il sera chassé dehors, expulsé peu à peu ; tandis que moi, dit le Seigneur, dès que j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi ; regnavit a ligno Deus. La révolution sera complète. Et l’arme de la victoire divine, dans ce grand duel avec le prince du monde, c’est la souffrance, c’est la croix.

Alors même que la foule n’eût pas saisi l’allusion précise au crucifiement, le Seigneur en avait dit assez pour qu’elle comprît qu’il s’agissait pour lui de quitter cette vie : être élevé, être enlevé de terre pouvait-il signifier autre chose que la mort ? De là, un problème pour la foule. A côté des ennemis se trouvaient des âmes loyales qui s’efforçaient de concilier les paroles de Jésus avec les assertions de l’Écriture. « La Loi nous a appris, disent-elles, que le Christ demeure éternellement : comment donc pouvez-vous dire, vous, que le Fils de l’homme doit être élevé ? Quel est ce Fils de l’homme ? » L’Écriture avait annoncé que l’empire du Messie s’étendrait partout et que son règne n’aurait pas de fin (Is 9, 7) ; qu’il serait prêtre pour l’éternité (Ps 109). Comment Jésus, voué à la mort, serait-il le Messie promis ?

Le Seigneur ne juge pas opportun de résoudre cette difficulté, peut-être à raison des dispositions du grand nombre. Sa pensée se poursuit, plus intéressante que la réponse sollicitée ; il se borne à une invitation suprême et à une mise en demeure. Pour un peu de temps encore, la lumière est avec vous. Hâtez-vous. Usez de la lumière, pendant qu’elle vous éclaire encore ; laissez guider votre marche par elle, de peur que l’obscurité ne vous surprenne. Car dans les ténèbres nul ne sait où il va. Tandis que vous avez la lumière, croyez à la lumière, afin de devenir des fils de lumière. (Cf. Io 8, 12 ; 9, 5 et 11, 9-10.) La vraie lumière a ses disciples, qu’elle transforme en les guidant. — Cela dit, le Seigneur se retire et se dérobe à la foule.

Prières

Prière de Dom Conrad Boppert (1750-1811)

Ô grande Lumière, ô Jésus, vous avez voulu être placé sur la Croix comme un grand foyer de lumière sur un candélabre élevé, en sorte que vous pussiez éclairer sur la terre tous ceux qui voudraient seulement ouvrir leurs yeux. Je ne m’étonne pas, ô mon Dieu, que le soleil ait éteint ses rayons quand vous étiez sur la Croix ; mais ce que je ne puis comprendre, c’est que tant d’incrédules soient aveugles dans le plein midi de la Vérité. Ils ne voient rien et ils promettent aux autres de leur montrer le chemin de la lumière ! Ayez pitié, Seigneur Jésus, de ces infortunés qui sont assis dans les ténèbres de leurs erreurs et de leurs vices. Quant à ces catholiques mous et lâches qui sont assis, eux aussi, dans l’ombre de la mort, et qui y restent nonchalamment les bras croisés, sans avoir la force de se lever, donnez-leur aussi la lumière de votre grâce, afin qu’ils finissent par s’éveiller et s’échapper de leur nuit. Debout, mettez-nous debout, ô mon Dieu, afin que, marchant avec entrain, avec joie, dans la lumière de votre Foi, nous méritions de parvenir un jour à la Lumière de votre Gloire. Ainsi soit-il.

Oratio

Tueátur, quæsumus, Dómine, déxtera tua pópulum deprecántem : et purificátum dignánter erúdiat ; ut, consolatióne præsénti, ad futúra bona profíciat. Per Dóminum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, que votre droite protège le peuple qui vous prie et qu’après l’avoir purifié elle l’instruise avec bonté, en sorte qu’au moyen d’une consolation présente, il avance vers les biens futurs. Par Notre-Seigneur.

Antiennes

Ã. Clarífica me, Pater, apud temetípsum claritáte, quam hábui priúsquam mundus fíeret.

Ã. Glorifiez-moi, mon Père, en vous-même, de la gloire que j’ai eue en vous avant que le monde fût.

Antienne grégorienne “Clarifica”

Ã. Pater iuste, mundus te non cognóvit : ego autem novi te, quia tu me misísti.

Ã. Père juste, le monde ne vous a point connu, mais moi je vous ai connu, car c’est vous qui m’avez envoyé.

Antienne grégorienne “Pater iuste”