21 mars — Notre Bx Père Saint Benoît, Abbé

La Punchline de Saint Benoît

Qu’on ne préfère absolument rien à l’amour du Christ.

Sermon

Saint Benoît, Patriarche des moines d'occident (11 juillet 2010)

De l’Année liturgique de Dom Prosper Guéranger

Avec quelle vénération profonde nous devons nous approcher aujourd’hui de cet homme merveilleux, de qui saint Grégoire a dit « qu’il fut rempli de l’esprit de tous les justes » ! Si nous considérons ses vertus, elles l’égalent à tout ce que les annales de l’Église nous présentent de plus saint ; la charité de Dieu et du prochain, l’humilité, le don de la prière, l’empire sur toutes les passions, en font un chef-d’œuvre de la grâce du Saint-Esprit. Les signes miraculeux éclatent dans toute sa vie par la guérison des infirmités humaines, le pouvoir sur les forces de la nature, le commandement sur les démons, et jusqu’à la résurrection des morts. L’Esprit de prophétie lui découvre l’avenir ; et les pensées les plus intimes des hommes n’ont rien de caché aux yeux de son esprit. Ces traits surhumains sont relevés encore par une majesté douce, une gravité sereine, une charité compatissante, qui brillent à chaque page de son admirable vie ; et cette vie, c’est un de ses plus nobles enfants qui l’a écrite : c’est le pape et docteur saint Grégoire le Grand, qui s’est chargé d’apprendre à la postérité tout ce que Dieu voulut opérer de merveilles dans son serviteur Benoît.

La postérité, en effet, avait droit de connaître l’histoire et les vertus de l’un des hommes dont l’action sur l’Église et sur la société a été le plus salutaire dans le cours des siècles : car, pour raconter l’influence de Benoît, il faudrait parcourir les annales de tous les peuples de l’Occident, depuis le 7ème siècle jusqu’aux âges modernes. Benoît est le père de l’Europe ; c’est lui qui, par ses enfants, nombreux comme les étoiles du ciel et comme les sables de la mer, a relevé les débris de la société romaine écrasée sous l’invasion des barbares ; présidé à l’établissement du droit public et privé des nations qui surgirent après la conquête ; porté l’Évangile et la civilisation dans L’Angleterre, la Germanie, les pays du Nord, et jusqu’aux peuples slaves ; enseigné l’agriculture ; détruit l’esclavage ; sauvé enfin le dépôt des lettres et des arts, dans le naufrage qui devait les engloutir sans retour, et laisser la race humaine en proie aux plus désolantes ténèbres.

Et toutes ces merveilles, Benoît les a opérées par cet humble livre qui est appelé sa Règle. Ce code admirable de perfection chrétienne et de discrétion a discipliné les innombrables légions de moines par lesquels le saint Patriarche a opéré tous les prodiges que nous venons d’énumérer. Jusqu’à la promulgation de ces quelques pages si simples et si touchantes, l’élément monastique, en Occident, servait à la sanctification de quelques âmes ; mais rien ne faisait espérer qu’il dût être, plus qu’il ne l’a été en Orient, l’instrument principal de la régénération chrétienne et de la civilisation de tant de peuples. Cette Règle est donnée ; et toutes les autres disparaissent successivement devant elle, comme les étoiles pâlissent au ciel quand le soleil vient à se lever. L’Occident se couvre de monastères, et de ces monastères se répandent sur l’Europe entière tous les secours qui en ont fait la portion privilégiée du globe.

Vie de Saint Benoît (480-543) par les Bénédictins de Paris

Enfance, vie à Subiaco et premiers disciples

Vers 480 dans la ville de Norcia, au pays des Sabins, naissaient deux enfants jumeaux, Benoît et Scholastique. Les parents, Eutrope et Abundantia, étaient d’origine romaine ; on a même voulu les rattacher à la famille des Anicii. Saint Grégoire le Grand, sans préciser davantage, se contenta de dire que Benoît était de famille libre. Le nom de Benoît donné à l’enfant exprimait la bénédiction de Dieu sur lui. Dès sa jeunesse, il eut le cœur et la sagesse d’un vieillard ; il ne donnait rien au plaisir des sens, et, pouvant dans le monde jouir de ses biens passagers, il en méprisa les vanités.

Confié aux soins d’une nourrice dans la maison paternelle, il fut ensuite envoyé à Rome pour étudier les belles-lettres. Vers la quatorzième année, ou selon d’autres à vingt ans, ayant déjà fait l’expérience du monde, Benoît craignit qu’en acquérant un peu de science, il ne tombât comme tant d’autres dans l’abîme du vice, et dès lors, après avoir confié son projet à sa nourrice, il abandonna la maison et la fortune de son père, ne cherchant qu’à plaire à Dieu dans la solitude. Sa nourrice qui l’aimait tendrement voulut le suivre. Ils sortirent de Rome par la voie Nomentane, prirent la route de Tivoli, et, suivant la vallée de l’Anio, arrivèrent en un lieu nommé Enfide à deux milles environ de Subiaco. Ils s’arrêtèrent, reçurent l’hospitalité près de l’église Saint-Pierre, et Cyrilla, la nourrice se mit en devoir de préparer un repas. Il fallait d’abord faire le pain, et pour cela nettoyer le grain. La nourrice emprunta un crible de terre cuite qu’elle posa un moment sur la table, puis sortit un instant. Quand elle rentra, le crible tombé à terre était cassé net en deux morceaux : elle se mit à pleurer amèrement. Benoît, qui était bon et pieux, emporta les morceaux du crible et alla prier. À la fin de sa prière il se leva, trouva près de lui le crible si bien réparé qu’on n’y pouvait voir la trace de l’accident. Il courut aussitôt consoler sa nourrice et lui remettre l’instrument en son entier. Ce premier miracle donna aux habitants une haute idée de la perfection à laquelle Dieu élevait le jeune Benoît au début même de sa conversion.

Le jeune homme qui ne cherchait point l’admiration du monde voulut s’isoler complètement. Il abandonna sa nourrice et se retira en un lieu désert appelé Sublacum (aujourd’hui Subiaco) à quarante milles de Rome. Au cours de son exploration, un moine nommé Romain vint à sa rencontre. Celui-ci vivait dans un monastère voisin sous l’obéissance de l’abbé Théodat ; Benoît lui confia son dessein, sur lequel il demandait le secret, reçut de Romain, l’habit religieux avec l’indication d’une grotte étroite dans laquelle il pourrait vivre entièrement inconnu des hommes. Il y vécut pendant trois ans avec le pain que lui apportait le moine Romain. Après ce laps de temps, Dieu voulut faire connaître pour l’édification des hommes la vie que menait son serviteur Benoît. Assez loin de la grotte de Subiaco vivait· un prêtre auquel le Seigneur apparut pendant qu’il préparait son repas pour célébrer la fête de Pâques : « Tu te prépares un bon repas, lui dit-il, et pendant ce temps mon serviteur souffre de la faim dans sa retraite. » Le prêtre comprit la leçon, et se levant aussitôt, il prit les aliments qu’il avait préparés et courut à la recherche du serviteur de Dieu à travers les hautes montagnes et les gorges profondes. Il finit par le découvrir caché dans sa grotte, s’entretint avec lui des douceurs de la vie céleste, et finit par lui dire : « Levez-vous et prenons quelque nourriture, parce que c’est aujourd’hui la fête de Pâques. » — « Je sais, répondit Benoît, que c’est Pâques pour moi, puisque j’ai le bonheur de vous voir. » Comme il était séparé des hommes, il ignorait que ce fût en réalité la solennité de Pâques. Mais le bon prêtre lui en donna l’assurance, il ajouta : « C’est aujourd’hui véritablement le jour de Pâques, le jour de la résurrection du Seigneur ; vous ne devez pas prolonger votre jeûne, car je suis envoyé vers vous pour que nous goûtions ensemble le bienfaits du Tout-Puissant. » Ils bénirent donc le Seigneur et prirent leur repas. Quand il fut achevé, et qu’ils se furent encore entretenus ensemble, le prêtre retourna à son église.

À cette même époque, quelques bergers, qui menaient leurs troupeaux dans ces parages, découvrirent la grotte de Benoît ; l’ayant aperçu à travers les buissons revêtu de peaux, ils le prirent pour quelque bête sauvage. Mais s’étant approchés, ils le contemplèrent en face et furent pénétrés d’une douce vénération. Par eux, on connut dans les environs la présence de Benoît et un grand nombre de personnes vinrent le visiter ; en échange de la nourriture corporelle qu’ils lui apportaient, ces gens recevaient de sa bouche la nourriture de l’âme.

Un jour que Benoît était en contemplation, le tentateur lui apparut sous la forme d’un petit oiseau noir, vulgairement appelé merle ; il se mit à voltiger devant sa face avec tant d’importunité que le saint aurait pu le prendre avec la main s’il l’avait voulu, mais il fit le signe de la croix et l’oiseau disparut. Au même moment, Benoît fut saisi d’une tentation de la chair si violente qu’il n’en avait jamais ressenti de semblable. L’esprit-malin rappela à son souvenir une femme qu’il avait connue à Rome, et troubla tellement son cœur, qu’à moitié vaincu par la volupté, le serviteur de Dieu pensait presque à quitter le désert. Mais bientôt, touché de la grâce, Benoît rentra en lui­-même ; apercevant près de sa grotte un épais buisson de ronces et d’épines, il se dépouilla entièrement de ses vêtements, et se roula sur le buisson jusqu’à ce que son corps ne fût plus qu’une plaie. Les blessures de son corps guérirent alors celles de son âme ; la volupté céda à la douleur. (On raconte que saint François d’Assise vint plus tard visiter ce buisson, y planta des rosiers dont les feuilles paraissaient tachetées de sang. Lui­-même avait remporté une victoire semblable à Notre-Dame des Anges). À partir de ce moment, comme il l’avouait à ses disciples, les mouvements de la concupiscence furent tellement domptés en lui, qu’il n’en ressentit plus les atteintes. Beaucoup de personnes dans la suite quittèrent le monde et vinrent se mettre sous son obéissance ; affranchi de cette infirmité de la chair, il avait le droit d’enseigner les vertus.

La réputation de sainteté avait rendu célèbre le nom de Benoît. Dans les environs de sa grotte, il y avait un monastère (désigné sous le nom de Vicovaro) dont l’abbé vint à mourir : toute la communauté vint trouver Benoît, et le conjura de vouloir bien en prendre la direction. Il refusa longtemps, déclarant aux religieux qu’ils ne pourraient pas s’entendre. Puis vaincu par leurs prières, il finit par consentir. Lorsqu’il voulut faire observer la règle dans le monastère, ces religieux s’irritèrent, s’accusèrent les uns les autres de s’être donné un tel supérieur dont la sainte vie contrastait trop avec leur inconduite. Quelques-uns résolurent sa mort, et décidèrent d’empoisonner son vin. Lorsque le vase de verre qui contenait le poison fut présenté à la table de l’abbé, pour qu’il fût béni selon l’usage, Benoît étendit la main et fit le signe de la croix. Le vase que l’on tenait à une certaine distance se rompit à ce simple signe comme s’il se fût brisé contre une pierre. L’homme de Dieu reconnut aussitôt qu’on lui avait présenté un breuvage de mort qui n’avait pu recevoir le signe de vie. Il se leva, sur le champ, le visage calme et l’esprit tranquille et dit aux frères réunis : « Que le Dieu tout-puissant vous pardonne, mes frères. Pourquoi vouloir me traiter de la sorte ? Ne vous avais-je pas dit, dès le principe que nous ne pourrions pas vivre ensemble ? Cherchez un abbé qui puisse vous convenir, car désormais il ne faut plus compter sur moi. » Il retourna sur le champ dans sa chère solitude ; il y vécut seul avec lui-même, c’est-à-dire comme l’explique saint Grégoire, qu’il veillait toujours sur son âme, constamment en présence de son Créateur.

Mais dans cette solitude vinrent à lui de nombreux disciples qui désiraient servir Dieu : il bâtit alors douze monastères dans chacun desquels il plaça douze moines sous la direction d’un abbé. Il garda seulement près de lui quelques disciples pour les former sous ses yeux. Des habitants de Rome, distingués par leur noblesse et leur piété vinrent aussi le trouver et lui confièrent leurs enfants ; Equitius lui confia son fils Maur, et le patrice Tertullus, son fils Placide, deux enfants de grande espérance.

Le trait suivant n’est pas dans saint Grégoire. Benoît voyageait quelquefois, sans attirer sur lui l’attention : un soir il arriva à un village situé à quelques milles de Subiaco, dans la direction de Palestrine ; les habitants pour une raison quelconque ne voulurent pas le recevoir. Alors Benoît alla simplement s’étendre sur une roche et s’y endormit sous le ciel du bon Dieu. Depuis des siècles, cette roche bénie est signalée chaque année par le suintement d’une manne particulière. Le prodige tantôt commence le 20 mars au soir, tantôt, mais plus rarement le 19, tantôt le 21 seulement, et cesse le 22 mars.

Les divers miracles que raconte saint Grégoire, et qui se rattachent à cette époque de la vie de saint Benoît, révèlent son esprit de prière, sa sollicitude paternelle pour ses moines, son esprit d’obéissance et d’humilité : tels sont, la correction d’un moine qui ne pouvait rester à l’oraison, parce que le démon l’attirait au dehors, l’éruption d’une source d’eau au sommet d’un mont pour épargner la fatigue aux moines, le fer d’un outil remontant à la surface du lac pour s’adapter de lui-même au manche, le fait de Maur marchant sur les eaux du lac pour ramener au bord Placide qui se noyait, etc.

Mais Benoît n’échappa point à la condition des vrais amis de Dieu. Ses vertus et ses miracles lui suscitèrent des envieux. Le prêtre d’une église voisine de Subiaco, nommé Florentius, se laissant séduire par le démon, se mit à combattre les efforts du serviteur de Dieu et à dénigrer sa conduite. Ne réussissant point à détourner de lui ceux qui aspiraient à une vie parfaite, il tenta lui aussi de l’empoisonner : dans ce but il osa lui envoyer un pain dans lequel le poison se trouvait caché. Benoît reçut ce pain et remercia le donateur. Mais à l’heure du repas, un corbeau avait l’habitude de venir de la forêt voisine pour recevoir du pain de la main de Benoît. Quand il vint comme à l’ordinaire, Benoît prit le pain envoyé par le prêtre, le jeta devant le corbeau en lui disant : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, prends ce pain et va le jeter dans un lieu où personne ne pourra le trouver. » Le corbeau ouvrant le bec et battant des ailes, se mit à voltiger autour du pain et à croasser, comme pour faire entendre qu’il voulait bien obéir, mais qu’il ne pouvait pas. Benoît insista plusieurs fois, répétant : « Prends-­le sans crainte, et porte-le où personne ne pourra le trouver. » Le corbeau hésita longtemps, piqua enfin le pain, l’enleva et disparut. Il revint trois heures après sans le pain, et reçut de Benoît sa pitance accoutumée.

Florentius qui n’avait pu tuer le corps du maître, voulut perdre les âmes des disciples : il envoya dans le jardin du monastère sept jeunes filles nues, qui se tenant ensemble par les mains, dansèrent longtemps devant les religieux pour exciter dans leurs cœurs les ardeurs des mauvais désirs. Benoît les aperçut de sa cellule et craignit la chute de ses disciples : mais comme toute cette persécution était dirigée contre lui seul, il céda la place à l’ennemi. Il établit donc des prieurs et un certain nombre de frères dans tous ses oratoires et changea de résidence, emmenant seulement avec lui quelques religieux. Dieu frappa bientôt d’une manière terrible Florentius qui fut écrasé sous la galerie de sa maison. Maur, le disciple de Benoît, crut devoir lui annoncer cette nouvelle en disant : « Revenez, mon Père, car le prêtre qui vous persécutait est mort. » Mais l’homme de Dieu, entendant cela, s’affligea de la mort de son ennemi, et comme Maur avait osé s’en réjouir, il lui imposa une pénitence.

On place communément en l’an 529, l’abandon de Subiaco par Benoît : cet homme que tant de miracles faisaient paraître comme vraiment rempli de l’esprit de tous les Justes avait alors quarante-neuf ans. Il allait parfaire son œuvre sur un nouveau théâtre.

Fondation du Mont-Cassin

Benoît, en quittant Subiaco emmena donc un certain nombre de disciples, et parmi eux, Maur et Placide qu’il entourait d’une spéciale affection. Le poète Marc, un autre disciple immédiat du saint a attesté qu’au moment où le saint homme se mit en marche, trois corbeaux sortirent du bois et accompagnèrent le cortège à travers les sentiers de la montagne. Ces oiseaux apprivoisés, attachés d’ordinaire à leur retraite et à leur nid, montrèrent à leur façon que la stabilité, élément nécessaire de la vie bénédictine, doit pouvoir céder quand il le faut à l’appel de Dieu. Après la traversée des montagnes, Benoît, suivi de ses disciples, traversa la ville de Cassinum, et se mit à gravir le sentier rocailleux pour atteindre le sommet où se trouvait la forteresse : à mi-côte, il rencontra un bois sacré où les païens des montagnes venaient encore fêter Vénus. Près du bois, il s’agenouilla et fit sa prière, puis se relevant, il monta vers la forteresse où s’en trouvaient deux dédiés l’un à Apollon, l’autre à Jupiter. Arrivé dans l’enceinte il brisa l’idole, renversa l’autel, brûla les bois sacrés ; dans le temple d’Apollon, il établit un oratoire à Saint-Martin, en dédia un autre à l’endroit même où était l’autel de Jupiter, et se mit à prêcher la foi au peuple des environs.

Ce zèle apostolique excita la rage du démon qui, se montrant sous une forme visible, se plaignit à grands cris de la violence qu’on lui faisait. Les disciples de Benoît ne voyaient pas ces horribles apparitions, mais ils entendaient ce que le démon disait dans sa fureur : « Benoît ! Benoît ! Sois maudit et non béni ! Pourquoi me persécutes-tu ? » Ce fut pour le serviteur de Dieu l’occasion de nouvelles victoires. On se mit au travail pour la construction du nouveau monastère, au milieu d’entraves sans cesse renouvelées. Tantôt c’était une énorme pierre qu’on ne pouvait ébranler, le démon rendant tous les efforts inutiles, tantôt c’étaient des flammes paraissant dans la cuisine et menaçant de tout détruire parce qu’on y avait jeté une idole, tantôt c’était un mur renversé et écrasant un jeune moine.

Et Benoît, favorisé du don des miracles, combattait avec succès toutes ces ruses pernicieuses de l’esprit malin. Dieu lui donnait en même temps les lumières à l’aide desquelles il connaissait les secrets des cœurs, découvrait les événements qui se passaient à distance comme s’il les avait vus de ses yeux. Le roi Totila, entendant parler de l’esprit prophétique de Benoît, voulut en avoir la preuve. Ayant sollicité une audience, il envoya à sa place son écuyer Riggo, et lui fit prendre ses chaussures et ses ornements royaux. D’aussi loin que Benoît vit arriver ce messager et put se faire entendre de lui, il cria : « Quittez, mon fils, quittez tout ce que vous portez, cela ne vous appartient pas. » À ces mots Riggo tomba à terre, tout tremblant d’avoir osé se jouer d’un si grand homme, puis il alla rapporter le fait à Totila. Celui-ci arriva ensuite : apercevant l’homme de Dieu assis à une certaine distance, il se prosterna à terre. Par deux et trois fois Benoît lui dit : « Levez-vous ! » Et Totila n’osant le faire, Benoît s’approcha, le releva lui­-même : il lui reprocha ensuite ses actions, lui prédit en quelques mots ce qui devait lui arriver : « Vous faites beaucoup de mal, lui dit-il, vous en avez beaucoup fait, tâchez de modérer enfin vos iniquités. Vous entrerez dans Rome, vous passerez la mer, vous régnerez neuf années et vous mourrez la dixième. » Le roi, grandement effrayé, se recommanda aux prières du saint abbé dont la prédiction se réalisa de point en point. À l’évêque de Canuse, qui venait souvent le visiter, Benoît renouvela cette prédiction, et fit connaître les maux qui devaient fondre sur Rome : « Rome, dit-il, ne sera pas détruite par les étrangers, mais elle sera tellement ravagée par les tempêtes, les orages, les tremblements de terre qu’elle périra d’elle-même. » Ces prophéties se réalisèrent complètement : celles qui regardaient Rome s’accomplirent du vivant de saint Grégoire.

Un clerc de l’église d’Aquin tourmenté par le démon n’avait pu être guéri après de nombreuses visites aux sanctuaires des martyrs ; on l’amena à Benoît qui invoqua sur lui le nom de Jésus et chassa aussitôt le démon. Il dit alors au clerc délivré : « Allez, ne mangez pas de viande, et gardez-vous de vous faire ordonner, car le jour où vous aurez la témérité de recevoir les saints ordres, vous retomberez aussitôt sous le pouvoir du démon. Le clerc se retira ; la crainte que lui laissa le souvenir de sa possession le rendit d’abord fidèle aux prescriptions du serviteur de Dieu. Bien des années après, lorsque ses supérieurs furent morts, et qu’il vit de plus jeunes que lui recevoir les ordres sacrés, il ne tint plus compte des paroles de Benoît, il se présenta au sacerdoce, et aussitôt le démon s’empara de lui pour ne plus le quitter. Un noble, nommé Théoprobe, converti par les exhortations du saint et admis dans son intimité, entra un jour dans la cellule de Benoît et le trouva pleurant à chaudes larmes. Il attendit longtemps, et, comme les larmes ne tarissaient pas, il voulut savoir la cause d’une si grande affiiction. Benoît lui répondit : « Tout ce monastère que j’ai construit et que j’ai préparé pour mes frères, le jugement de Dieu le livre aux infidèles : c’est à peine si j’ai pu obtenir que la vie des religieux me fût accordée. » Cette prophétie entendue par Théoprobe se réalisa en effet lorsque en 583 les Lombards entrèrent au Mont-Cassin, pillèrent tout, mais ne purent s’emparer de personne : les religieux se réfugièrent à Rome et y bâtirent un monastère à Saint-Jean de Latran.

Trois exemples achèveront de montrer jusqu’à quel point Benoît savait découvrir les choses les plus cachées. Un converti du nom d’Exhilaratus fut envoyé par son maître porter à Benoît deux flacons de vin : il en porta un et cacha l’autre en chemin. Benoît reçut le flacon en remerciant, mais au serviteur qui prenait congé de lui il dit : « Prends garde, mon fils, de boire du flacon que tu as caché, penche-le avec précaution et tu verras ce qu’il contient. » Le jeune homme se retira tout confus, et voulut vérifier en retournant ce qui lui avait été dit. Il inclina le flacon et il en sortit aussitôt un serpent. Cette découverte lui inspira une vive horreur de sa faute. Un moine après avoir donné son instruction à des religieuses du voisinage, reçut de ces religieuses quelques mouchoirs qu’il cacha dans son sein. Au retour, après avoir reçu la bénédiction de son abbé, il s’entendit reprendre très amèrement : « Comment, mon fils, lui dit Benoît, l’iniquité est-elle entrée dans votre sein ? N’étais-je pas présent lorsque vous avez reçu des mouchoirs de ces servantes de Dieu et que vous les avez cachés dans votre sein ? » Alors le religieux se prosterna à ses pieds, avoua sa folle conduite et présenta les mouchoirs qu’il avait cachés. Au repas du soir, le vénérable Père avait un religieux qui tenait la lampe devant sa table. Cette fonction fut remplie un soir par un frère, fils d’un avocat, qui s’entretenait intérieurement de certaines pensées d’orgueil, inspirées par le démon : « Quel est celui que je sers à table ? se disait-il : je tiens sa lampe comme un esclave ; suis-je donc fait pour lui obéir ? » Tout à coup l’homme de Dieu le regarda et lui dit d’un ton sévère : « Faites le signe de la croix sur votre cœur, mon frère, que murmurez-vous en vous-même ? » Puis il appela un autre frère auquel il donna l’ordre de prendre la lampe des mains du frère ainsi réprimandé. Celui-ci raconta plus tard les pensées d’orgueil qu’il avait eues et ce qu’il avait dit intérieurement contre Benoît. Il fut évident pour tous qu’il n’y avait rien de caché pour ce saint homme.

Plusieurs traits touchants nous révèlent jusqu’où allaient en Benoît la confiance en Dieu et l’esprit de pauvreté. En 539 une grande disette désola l’Italie : les habitants de la Campanie eurent beaucoup à en souffrir. Le blé vint à manquer dans le monastère de Benoît : un jour il n’y eut plus que cinq pains pour le repas des frères. Le vénérable Père, voyant la tristesse sur leurs visages leur reprocha doucement leur manque de confiance : « Pourquoi, leur dit-il, vous attrister ainsi de ce manque de pain ? Aujourd’hui vous en avez bien peu, mais demain vous en aurez en abondance. » En effet, le jour suivant, on trouva devant la porte du monastère deux cents boisseaux de farine dans des sacs, sans qu’on ait jamais su par qui le Dieu tout­puissant les avait envoyés. Les frères remercièrent le Seigneur et apprirent ainsi à ne jamais douter de l’abondance même en temps de disette. Un brave homme, tourmenté par une dette pressante qu’il ne pouvait acquitter, vint déclarer à Benoît qu’il était poursuivi par un créancier pour douze sous d’or. Le vénérable abbé répondit qu’il n’avait point ces douze sous, puis il ajouta en manière de consolation : « Allez, et revenez dans deux jours, car je n’ai pas aujourd’hui ce qu’il faudrait vous donner. » Pendant ces deux jours, Benoît pria beaucoup ; le troisième jour quand le pauvre débiteur se présenta, on trouva sur le coffre qui renfermait le blé du monastère treize sous d’or. L’homme de Dieu ordonna de les remettre au pauvre débiteur et lui dit : « Payez votre dette avec les douze et gardez le treizième pour vos propres besoins. » Dans la grande disette dont il vient d’être question, il ne resta plus au cellier du monastère qu’un peu d’huile dans une bouteille de verre. Un sous-diacre nommé Agapit vint alors demander avec insistance qu’on lui procurât un peu d’huile. Benoît donna l’ordre de remettre au solliciteur le peu d’huile qui restait. Le cellérier entendit bien cet ordre, mais ne se pressa point de l’exécuter. Interrogé quelque temps après par Benoît, il répondit que s’il avait exécuté l’ordre, il ne serait rien resté pour les frères. Indigné de cette réponse, Benoît commanda à un autre religieux de jeter par la fenêtre la bouteille qui paraissait contenir encore un peu d’huile, pour qu’il ne restât rien au monastère qui fût le résultat de la désobéissance. Sous la fenêtre était un grand précipice hérissé de rochers : la bouteille y fut jetée et tomba au fond sans se briser. Benoît la fit ramasser et remettre au sous-diacre. Il réunit ensuite tous les frères, reprocha en leur présence au religieux qui lui avait désobéi son défaut de foi et son orgueil. À près cette réprimande, il se mit à prier avec les frères. Dans le lieu même où ils étaient réunis se trouvait un tonneau où il n’y avait pas d’huile et sur lequel était un couvercle. Au bout de quelque temps, le couvercle se souleva, et comme l’huile continuait de monter, elle finit par déborder et inonda le pavé. Lorsque Benoît s’en aperçut, il cessa de prier, et l’huile cessa de couler. Il reprit alors plus longuement le frère qui avait manqué de confiance et de soumission, lui recommandant d’avoir désormais plus de foi et d’humilité. Le frère rougit et profita de cette salutaire correction.

La charité de Benoît lui fit accomplir des prodiges dont les effets s’étendirent même au delà du tombeau. Un religieux inconstant ne voulait plus rester au monastère. Benoît, fatigué de lui donner des conseils pour résister à ce qu’il jugeait une tentation, finit par lui ordonner de partir. À peine sorti, le frère rencontra sur son chemin, un dragon qui menaçait de le dévorer : il rentra plus mort que vif au monastère et promit de n’en plus jamais sortir. Sous le roi Totila, un arien nommé Zalla, exerçait toutes sortes de cruautés sur ceux qui étaient fidèles à l’Église catholique. Un jour qu’il tourmentait un pauvre villageois, cet infortuné finit par lui déclarer qu’il avait confié tout son avoir au serviteur de Dieu Benoît. Le cruel Zalla cessa de torturer sa victime, mais lui attacha les bras avec de fortes courroies et le contraignit à marcher devant son cheval pour qu’il lui montrât ce Benoît qui avait son bien. Le villageois, ainsi enchaîné, conduisit son persécuteur jusqu’à la porte du monastère où Benoît se trouvait assis et occupé à la lecture. Zalla, pensant effrayer le saint homme, lui jeta un regard farouche et cria : « Allons, debout, debout, et rends à ce paysan ce que tu en as reçu ! » Benoît leva les yeux, et à peine eut-il jeté sa vue sur les courroies du villageois que celles-ci se délièrent d’elles­mêmes. Zalla épouvanté de la puissance de ce regard, se prosterna à terre et demanda humblement au saint abbé le secours de ses prières. Sans se lever ni quitter sa lecture, Benoît appela des frères, leur ordonna de faire entrer Zalla, pour lui rendre les devoirs de l’hospitalité. Quand les frères, après avoir exécuté ses ordres, lui ramenèrent Zalla, Benoît avertit doucement celui-ci de ne plus se livrer à ses cruautés insensées. Zalla vaincu n’osa plus rien demander au villageois.

Dans une autre circonstance, Benoît revenait du travail des champs, quand un paysan, égaré par la douleur, après avoir déposé à la porte du monastère le corps inanimé de son enfant, l’aborda en criant : « Rendez-moi mon fils ! Rendez-moi mon fils ! » L’homme de Dieu s’arrêta à ces paroles et dit : « Eh ! quoi, vous ai-je ôté votre fils ? » — « Il est mort, répondit le paysan, venez, ressuscitez-le. » Contristé d’entendre un pareil discours, il dit : « Retirez-vous, mes frères, retirez-vous ; ce n’est pas à nous, c’est aux saints apôtres à faire ces choses. Pourquoi vouloir nous imposer des fardeaux que nous ne pou­vons porter ? » Mais le malheureux père, poussé par la douleur, persistait dans sa demande, déclarant qu’il ne se retirerait pas sans son fils vivant. Alors Benoît lui dit : « Où est-il ? » Le paysan répondit : « Voici son corps étendu devant la porte du monastère. » L’homme de Dieu s’y rendit avec les frères, se mit à genoux, se pencha sur le petit corps de l’enfant. Se levant ensuite et tendant les mains vers le ciel, il dit : « Seigneur, ne considérez pas mes péchés, mais la foi de cet homme qui demande la résurrection de son fils ; rendez à ce petit corps l’âme que vous en avez retirée. » À peine eut-il terminé cette prière que l’âme revenant fit tressaillir le corps de l’enfant à la vue de tous les assistants. Benoît prit l’enfant par la main et le rendit à son père.

Les paroles même les plus simples semblaient avoir une vertu : des âmes l’éprouvèrent jusqu’au delà du tombeau, comme ces deux religieuses de bonne famille qui vivaient loin de son monastère. Pour ne pas retenir leur langue elles irritaient souvent l’homme qui pourvoyait à leurs besoins matériels. Cet homme vint s’en plaindre à Benoît qui pour les corriger leur fit dire qu’il les excommunierait. Ce n’était qu’une menace au cas où elles ne changeraient pas. Elles moururent peu après, sans avoir changé, et furent enterrées dans l’église. Quand on célébrait la messe dans cette église et que le diacre disait : « Si quelqu’un ne communie pas, qu’il se retire », la nourrice de ces religieuses les voyait sortir de leur tombeau et quitter l’église. Elle en prévint Benoît qui fit présenter pour elles une offrande à l’église, ajoutant qu’après cette offrande elles ne seraient séparées de la communion des fidèles : qui arriva.

On s’est demandé si Benoît était prêtre. Sûrement il était diacre puisque nous le voyons prêcher aux populations du Mont­-Cassin sans provoquer des réclamations de la part du clergé. Quant à la prêtrise, aucun des faits connus de sa vie n’autorise à affirmer qu’il l’ait reçue, et les prescriptions de sa règle relatives aux prêtres dans le monastère semblent indiquer qu’il ne l’était pas. Telle a été l’opinion établie dès le 12ème siècle. L’ opinion contraire s’est fait jour au 16ème siècle, mais elle a réuni peu d’adhésions. Cette dernière opinion a été reprise par dom E. Schmidt en 1901.

Nous ne répéterons pas ici le dernier entretien de Benoît avec sa sœur Scholastique (voir 10 février) : nous nous contenterons de signaler une dernière faveur qui fut accordée au saint abbé vers la fin de sa vie. Le diacre Servandus, abbé d’un monastère de la Campanie vint, selon sa coutume, rendre visite à Benoît pour un dernier entretien spirituel. Quand vint l’heure du repos, Benoît se retira dans la partie supérieure de la tour, et plaça Servandus dans une chambre inférieure qui communiquait facilement avec le haut par un escalier. Devant la tour était un bâtiment plus vaste où reposaient les disciples des deux abbés. Pendant que les frères dormaient encore, Benoît veillait. Soudain, de sa fenêtre, il vit une lumière descendre d’en haut et dissiper les ténèbres. Dans cette vision, comme il le raconta lui-même, le monde entier fut présenté à ses yeux comme ramassé dans un seul rayon de soleil. Et au même moment, Benoît vit l’âme de Germain, évêque de Capoue portée au ciel par les anges dans un globe de feu. Voulant avoir un autre témoin d’un si grand miracle, il appela deux ou trois fois le diacre Servandus. Celui-ci, troublé à cet appel, monta en toute hâte et vit encore un reste de lumière : Benoît lui raconta en détail tout ce qui venait de se passer. On envoya aussitôt le vertueux Théoprobe à Capoue qui constata que le vénérable Germain était mort, et que le trépas avait eu lieu juste au moment de la vision de Benoît.

Mort de Benoît

Quarante jours environ après que Benoît avait rendu les derniers devoirs à sa sœur Scholastique, le Saint homme annonça à quelques disciples, le jour de son prochain trépas. Il ne lui restait plus que six jours à vivre, et rien ne faisait présager une fin aussi proche. Il fit alors ouvrir son tombeau, voulant sans doute faire entendre par là que, pour dissiper l’horreur de la mort, le meilleur remède est de l’avoir toujours présente. Son intention était de revoir aussi le corps de sa sœur, et de mourir avec la certitude que ses os reposeraient à côté des siens. Aussitôt après il fut saisi d’une fièvre violente qui le consumait ; le sixième jour de sa maladie, il se fit porter par ses disciples dans l’oratoire de Saint-Jean-Baptiste, il y reçut, comme viatique de départ, le corps et le sang de Notre-­Seigneur. Puis, soutenu par les bras de ses disciples, les mains étendues vers le ciel, et debout, il rendit le dernier soupir en murmurant une suprême prière. Tous ses disciples furent avec lui à la mort comme à la vie parce que tous voulaient le revoir au ciel.

Le jour même de la mort, deux moines dont l’un était au monastère et l’autre en pays lointain eurent la même vision, suivant ce qu’il avait prédit avant de mourir. Ils virent une échelle s’élever, du point où Benoît avait rendu son âme jusqu’au ciel : elle était couverte de riches draperies et éclairée par une multitude d’étoiles. Au sommet se tenait un homme d’un aspect vénérable, rayonnant d’une lumière divine, il leur dit : « C’est la voie par laquelle Benoît, le bien-aimé du Seigneur,  est monté au ciel. » Ceux qui étaient absents connurent alors au signe qui leur avait été prédit, la mort du saint homme en même temps que les frères qui en avaient été témoins. Les disciples déposèrent le corps de leur vénérable Père à côté de celui de sa sœur Scholastique dans le sépulcre qu’il s’était préparé sous l’autel de Saint-Jean-Baptiste, au lieu même de l’autel d’Apollon qu’il avait renversé (21 mars 543, d’après l’opinion la plus commune).

L’œuvre de Saint Benoît (Bénédictins de Paris)

Saint Grégoire le Grand, le biographe que nous avons suivi dans ses grandes lignes, parle en ces termes de la règle bénédictine : « L’homme qui a brillé dans le monde par tant de miracles, l’a éclairé grandement aussi par sa doctrine ; car il a écrit aussi pour les moines une règle remarquable par sa discrétion et par la clarté de son langage. Elle reflète à fond sa vie et ses mœurs, on retrouve dans l’institution de cette règle toutes les vertus du maître ; le saint homme n’a jamais pu enseigner autrement qu’il n’a vécu. » Après ce premier éloge, il y aurait à citer siècle par siècle, le témoignage des souverains pontifes, des conciles, des docteurs et des saints. Voici ce qu’écrivait en 1862 Dom Guéranger (Enchiridium benedictinum) : « Saint Thomas, sainte Hildegarde, saint Antonin, ont cru que cette règle était directement inspirée par l’Esprit-Saint. De Charlemagne à Côme de Médicis, elle a été regardée comme un admirable modèle de législation même civile ; presque tous les ordres militaires l’ont prise comme base de leurs constitutions. Pendant huit siècles, elle a prévalu seule en Occident ; elle a de plus exercé une influence bienfaisante sur la vie du clergé séculier ; la constitution de l’ordre bénédictin a servi de type aux chapitres des cathédrales. »

Et Bossuet (Panégyrique de saint Benoît) s’exprime ainsi « : « Cette règle, c’est un précis du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l’Évangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection. Là paraissent avec éminence la prudence et la simplicité, l’humilité et le courage, la sévérité et la douceur, la liberté et la dépendance ; là, la correction a toute sa fermeté, la condescendance tout son attrait, le commandement sa vigueur et la sujétion son repos, le silence sa gravité et la parole sa grâce, la force son exercice et la faiblesse son soutien, et toutefois, il l’appelle un commencement. »

Quant aux disciples de saint Benoît, le développement merveilleux de la famille bénédictine peut être considéré comme un événement providentiel et le fruit des bénédictions célestes répandues sur son œuvre à travers les siècles.

Extraits de la Règle de Saint Benoît

Du Prologue

Lorsque nous avons demandé au Seigneur, mes frères, qui habitera dans sa demeure, nous avons appris ce qu’il faut faire pour y demeurer. Puissions-nous accomplir ce qui est exigé de cet habitant ! Il nous faut donc préparer nos cœurs et nos corps aux combats de la sainte obéissance à ses commandements.
Quant à ce qui manque en nous aux forces de la nature, prions le Seigneur d’ordonner à sa grâce de nous prêter son aide. Et si, désireux d’éviter les peines de l’enfer, nous voulons parvenir à la vie éternelle, tandis qu’il en est temps encore et que nous sommes en ce corps et que nous pouvons accomplir tout cela à la lumière de cette vie, courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité.
C’est à cette fin que nous voulons fonder une école où l’on serve le Seigneur. Dans cette institution, nous espérons ne rien établir de rude ni de pesant. Si, toutefois, il s’y rencontrait quelque chose d’un peu rigoureux, qui fût imposé par l’équité pour corriger nos vices et sauvegarder la charité, garde-toi bien, sous l’effet d’une crainte subite, de quitter la voie du salut dont les débuts sont toujours difficiles.
En effet, à mesure que l’on progresse dans la voie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate, et l’on court dans la voie des commandements de Dieu, avec la douceur ineffable de l’amour. Ne nous écartons donc jamais de son enseignement, et persévérant jusqu’à la mort dans sa doctrine au sein du monastère, participons par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume. Amen.

Chapitre 72, Le bon zèle

Il est un mauvais zèle, un zèle amer, qui sépare de Dieu et mène à l’enfer. De même, il est un bon zèle qui sépare des vices et mène à Dieu et à la vie éternelle. C’est ce zèle que les moines pratiqueront avec un très ardent amour : ils s’honoreront mutuellement avec prévenance ; (cf. Rm 12, 10) ils supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales ; ils s’obéiront à l’envi ; nul ne recherchera ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui ; ils s’accorderont une chaste charité fraternelle ; ils craindront Dieu avec amour ; ils aimeront leur abbé avec une charité sincère et humble ; ils ne préfèreront absolument rien au Christ ; qu’Il nous amène tous ensemble à la vie éternelle !

Prières

Oratio

Omnípotens sempitérne Deus, qui hodiérna die carnis edúctum ergástulo sanctíssimum Confessórem tuum Benedíctum sublevásti ad cælum :  concéde, quæsumus, hæc festa tuis fámulis celebrántibus cunctórum véniam delictórum ; ut, qui exsultántibus ánimis eius claritáti congáudent, ipso apud te interveniénte, consociéntur et méritis. Per Dóminum.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez en ce jour tiré votre Confesseur, le Bienheureux Benoît, de la prison de son corps pour l’élever au ciel, daignez accorder à vos serviteurs qui célèbrent cette Fête le pardon de toutes leurs fautes, afin que, prenant part dans la joie de leur âme à sa gloire et à son bonheur, ils soient, grâce à son intercession, associés à ses mérites.

Oratio

Omnípotens, sempitérne Deus, qui per gloriósa exémpla humilitátis, triúmphum nobis ostendísti ætérnum ; da quæsumus, ut viam tibi plácitæ obœdiéntiæ, qua venerábilis Pater illésus antecedébat Benedíctus, nos, præclaris eius mentis adiúti, sine erróre subsequámur.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, qui par les glorieux exemples de l’humilité nous avez montrés le triomphe éternel ; donnez-nous, nous vous en prions, de suivre sans erreur la voie de l’obéissance qui vous plaît, sur laquelle le vénérable Père Benoît nous a précédé pour son bien, en étant aidé de la lumière de son esprit.

Prière de Dom Prosper Guéranger (1805-1875) à saint Benoît

Nous vous saluons avec amour, ô Benoît, vase d’élection, palmier du désert, homme angélique ! Quel mortel a été choisi pour opérer sur la terre plus de merveilles que vous n’en avez accompli ? Le Christ vous a couronné comme l’un de ses principaux coopérateurs dans l’œuvre du salut et de la sanctification des hommes. Qui pourrait compter les millions d’âmes qui vous doivent la béatitude éternelle, soit que votre Règle immortelle les ait sanctifiées dans le cloître, soit que le zèle de vos fils ait été pour elles le moyen de connaître et de servir le grand Dieu qui vous a élu ? Autour de vous, dans le séjour de la gloire, un nombre immense de bienheureux se reconnaît redevable à vous, après Dieu, de la félicité éternelle ; sur la terre, des nations entières professent la vraie foi, parce qu’elles ont été évangélisées par vos disciples.

Ô Père de tant de peuples, abaissez vos regards sur votre héritage, et bénissez encore cette Europe ingrate qui vous doit tout, et qui a presque oublié votre nom. La lumière que vos enfants lui apportèrent a pâli ; la chaleur par laquelle ils vivifièrent les sociétés qu’ils fondèrent et civilisèrent par la Croix, s’est refroidie ; les ronces ont couvert en grande partie le sol dans lequel ils jetèrent la semence du salut : venez au secours de votre œuvre ; et, par vos prières, retenez la vie qui menace de s’éteindre. Consolidez ce qui est ébranlé ; et qu’une nouvelle Europe, une Europe catholique, s’élève bientôt à la place de celle que l’hérésie et toutes les fausses doctrines nous ont faite.

Ô Patriarche des Serviteurs de Dieu, considérez du haut du ciel la Vigne que vos mains ont plantée, et voyez à quel état de dépérissement elle est déchue. Jadis, en ce jour, votre nom était loué comme celui d’un Père dans trente mille monastères, des côtes de la Baltique aux rivages de la Syrie, de la verte Erin aux steppes de la Pologne : maintenant, on n’entend plus retentir que de rares et faibles concerts, qui montent vers vous du sein de cet immense patrimoine que la foi et la reconnaissance des peuples vous avaient consacré. Le vent brûlant de l’hérésie a consumé une partie de vos moissons, la cupidité a convoité le reste, et la spoliation depuis .les siècles ne s’est jamais arrêtée dans son cours, soit qu’elle ait appelé la politique à son aide, soit qu’elle ait eu recours à la violence ouverte. Vous avez été dépossédé, ô Benoit, de ces milliers de sanctuaires qui furent si longtemps pour les peuples le principal foyer de vie et de lumière ; et la race de vos enfants s’est presque éteinte. Veillez, ô Père, sur leurs derniers rejetons. Selon une antique tradition, le Seigneur vous révéla un jour que votre filiation devait persévérer jusqu’aux derniers jours du monde, que vos enfants combattraient pour la sainte Église Romaine, et qu’ils confirmeraient la foi de plusieurs, dans les suprêmes épreuves de l’Église ; daignez, par votre bras puissant, protéger les débris de cette famille qui vous nomme encore son Père. Relevez-la, multipliez-la, sanctifiez-la ; faites fleurir chez elle l’esprit que vous avez déposé dans votre Règle sainte, et montrez par vos œuvres que vous êtes toujours le béni du Seigneur.

Soutenez la sainte Église par votre intercession puissante, ô Benoît ! Assistez le Siège Apostolique, si souvent occupé par vos enfants. Père de tant de Pasteurs des peuples, obtenez-nous des Évêques semblables à ceux que votre Règle a formés. Père de tant d’Apôtres, demandez pour les pays infidèles des envoyés évangéliques qui triomphent par le sang et par la parole, comme ceux qui sortirent de vos cloîtres. Père de tant de Docteurs, priez, afin que la science des saintes lettres renaisse pour le secours de l’Église et pour la confusion de l’erreur. Père de tant d’Ascètes sublimes, réchauffez le zèle de la perfection chrétienne, qui languit au sein de nos chrétientés modernes. Patriarche de la Religion dans l’Occident, vivifiez tous les Ordres Religieux que l’Esprit-Saint a donnés successivement à l’Église ; tous vous regardent avec respect comme un ancêtre vénérable ; répandez sur eux tous l’influence de votre paternelle charité.

Enfin, ô Benoît, ami de Dieu, priez pour les fidèles du Christ, en ces jours consacrés aux sentiments et aux œuvres de la pénitence. C’est du sein même de la sainte Quarantaine que vous vous êtes élancé vers le séjour des joies éternelles : soyez propice aux chrétiens qui combattent en ce moment dans cette même arène. Élevez leur courage par vos exemples et par vos préceptes ; qu’ils apprennent de vous à dompter la chair, à la soumettre à l’esprit ; qu’ils recherchent comme vous la retraite, pour y méditer les années éternelles ; qu’ils détachent leur cœur et leurs pensées des joies fugitives du monde. La piété catholique vous invoque comme l’un des patrons et des modèles du chrétien mourant ; elle se souvient du spectacle sublime qu’offrit votre trépas, lorsque debout au pied de l’autel, soutenu sur les bras de vos disciples, touchant à peine la terre de vos pieds, vous rendîtes votre âme à son Créateur, dans la soumission et la confiance ; obtenez-nous, ô Benoît, une mort courageuse et tranquille comme la vôtre. Écartez de nous, à ce moment suprême, toutes les embûches de l’ennemi ; visitez-nous par votre présence, et ne nous quittez pas que nous n’ayons exhalé notre âme dans le sein du Dieu qui vous a couronné.

Antienne

Ã. Hódie sanctus Benedíctus per viam Oriéntis trámitis vidéntibus discípulis cælos ascéndit : hódie eréctis mánibus inter verba oratiónis migrirávit : hódie in glória ab Ángelis suscéptus est.

Ã. Aujourd’hui Saint Benoît, par la voie de l’Orient, sous les yeux de ses disciples, s’est dirigé rapidement vers les cieux. Aujourd’hui, les mains levées dans des paroles d’oraison, il s’en est allé. Aujourd’hui, dans la gloire il a été reçu par les Anges.

Antienne grégorienne “Hodie Sanctus Benedictus”

Antienne Hodie Sanctus Benedictus