Vendredi Saint

Vendredi Saint

Vendredi Saint

La Punchline des Pères du désert
Nous voyons la Croix de Jésus et nous lisons le récit de ses souffrances, et nous ne supportons pas une seule injure!
Chemin de la Croix médité par Dom Columba Marmion
Avant de commencer, rappelons-nous la recommandation de saint Paul : « Ayez en vous les sentiments qui animaient le Christ Jésus… Il s’est humilié en se faisant obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix. » Plus nous pénétrerons dans ces dispositions qu’avait le Cœur de Jésus en parcourant la voie douloureuse : amour envers son Père, charité envers les hommes, haine du péché, humilité et obéissance, plus nos âmes seront remplies de grâces et de lumières, parce que le Père éternel verra en nous une image plus parfaite de son divin Fils.

Mon Jésus, vous avez parcouru cet itinéraire pour mon amour en portant votre croix. Je veux le faire avec vous et comme vous ; pénétrez mon cœur des sentiments qui débordaient du vôtre en ces heures saintes. Offrez pour moi à votre Père le sang précieux que vous avez répandu alors pour mon salut et ma sanctification.

[Pour les enfants, on peut prendre les méditations de ce chemin de Croix, en ajoutant les prières habituelles avant et après.]

1ère Station : Jésus est condamné à mort par Pilate
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Jésus est debout devant le gouverneur romain. »
Il est debout, parce que, second Adam, il est le chef de toute la race qu’il va racheter par son immolation. Le premier Adam, avait, par son péché, mérité la mort ». Jésus, innocent, mais chargé des péchés du monde, doit les expier par son sacrifice sanglant. Les princes des prêtres, les pharisiens, son propre peuple « l’entourent comme des taureaux furieux ». Nos péchés crient par leurs clameurs et exigent tumultueusement la mort du juste. Le lâche gouverneur romain « leur livre la victime pour qu’elle soit attachée à la croix ».

Que fait Jésus ? S’il est debout parce qu’il est notre chef ; si, comme dit saint Paul, « il rend témoignage » de la vérité de sa doctrine, de la divinité de sa personne et de sa mission, il s’abaisse cependant intérieurement devant l’arrêt prononcé par Pilate : il lui reconnaît un pouvoir authentique. Dans cette puissance terrestre, indigne mais légitime, Jésus voit la majesté de son Père. Et que fait-il ? Il se livre plus qu’il n’est livré. Il s’humilie en obéissant jusqu’à la mort ; il accepte volontairement pour nous, afin de nous rendre la vie, la sentence de condamnation. « De même que la désobéissance d’un seul homme, Adam, a entraîné la perte d’un grand nombre, ainsi l’obéissance d’un seul, le Christ Jésus, les établira dans la justice. »

Nous devons nous unir à Jésus dans son obéissance, accepter tout ce que notre Père des cieux nous imposera par qui que ce soit, un Hérode ou un Pilate, du moment que leur autorité est légitime. – Acceptons aussi, dès maintenant, la mort, en expiation de nos péchés, avec toutes les circonstances dont il plaira à la Providence de l’entourer ; acceptons-la comme un hommage rendu à la justice et à la sainteté divines outragées par nos fautes ; unie à celle de Jésus, elle deviendra « précieuse aux yeux du Seigneur ».

Mon divin Maître, je m’unis à votre Cœur sacré dans sa soumission parfaite et son abandon entier aux volontés du Père. Que la vertu de votre grâce produise en mon âme cet esprit de soumission qui me livre sans réserve et sans murmure au bon plaisir d’en haut, à tout ce qu’il vous plaira de m’envoyer à l’heure où je devrai quitter ce monde.

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

2ème Station : Jésus est chargé de sa croix
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Pilate leur livra Jésus pour être crucifié, et ils l’emmenèrent portant sa croix. »
Jésus avait fait un acte d’obéissance ; il s’était livré aux volontés de son Père, et maintenant le Père lui montre ce que l’obéissance lui impose : c’est la croix. Il l’accepte comme venant des mains de son Père, avec tout ce qu’elle comporte de douleurs et d’ignominies. En cet instant, Jésus acceptait le surcroît de souffrances qu’apportait ce lourd fardeau à ses épaules meurtries, les tortures indicibles dont ses membres sacrés seraient affligés au moment de la crucifixion ; il acceptait les amers sarcasmes, les haineux blasphèmes, dont ses pires ennemis, en apparence triomphants, allaient l’accabler aussitôt qu’ils le verraient suspendu au gibet infâme ; il acceptait l’agonie de trois heures, l’abandon de son Père… Nous n’approfondirons jamais l’abîme d’afflictions auxquelles notre divin Sauveur a consenti en recevant la croix. – En ce moment aussi, le Christ Jésus, qui nous représentait tous, et qui allait mourir pour nous, acceptait la croix pour tous ses membres, pour chacun de nous. Il a uni alors aux siennes toutes les souffrances de son Corps mystique ; il leur a fait puiser dans cette union leur valeur et leur prix.

Acceptons donc notre croix en union avec lui, comme lui, pour être de dignes disciples de ce chef divin ; acceptons-la sans raisonner, sans murmurer ; si lourde qu’ait été pour Jésus la croix que le Père lui imposait, a-t-elle diminué son amour, sa confiance envers son Père ? Bien au contraire. « Je boirai le calice d’amertume que mon Père me présente. » Qu’il en soit ainsi de nous. « Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il prenne sa croix et me suive. » Ne soyons pas de ceux que saint Paul appelle « ennemis de la croix de Jésus ». Prenons plutôt notre croix, celle que Dieu nous impose ; dans l’acceptation généreuse de cette croix, nous trouverons la paix : rien ne pacifie tant l’âme qui souffre, que cet abandon entier au bon plaisir de Dieu.

Mon Jésus, j’accepte toutes les croix, toutes les contradictions, toutes les adversités que le Père m’a destinées ; que l’onction de votre grâce me donne la force de porter ces croix avec le même abandon que vous nous avez montré en recevant la vôtre pour nous. « Que je ne cherche ma gloire qu’en la participation à vos souffrances ! »

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

3ème Station : Jésus tombe une première fois
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Il sera un homme de douleurs et il connaîtra la faiblesse. »
Cette prophétie d’Isaïe s’accomplit à la lettre. Jésus, épuisé par les souffrances de l’âme et du corps, succombe sous le poids de la croix : la toute-puissance tombe de faiblesse. Cette faiblesse de Jésus honore sa puissance divine. Par elle, il expie nos péchés, il répare les révoltes de notre orgueil et il relève le monde impuissant à se sauver… De plus, il nous méritait à ce moment la grâce de nous humilier de nos fautes, de reconnaître nos chutes, de les avouer sincèrement ; il nous méritait la grâce de la force qui soutient notre faiblesse.

Avec le Christ prosterné devant son Père, détestons les élèvements de notre vanité et de notre ambition ; reconnaissons l’étendue de notre faiblesse. Autant Dieu accable les superbes, autant l’humble aveu de notre infirmité attire sa miséricorde. Crions miséricorde à Dieu dans les moments où nous sentons que nous sommes faibles en face de la croix, de la tentation, de l’accomplissement de la volonté divine. C’est en proclamant alors humblement notre infirmité qu’éclatera en nous le triomphe de la grâce qui, seule, peut nous sauver.

Ô Christ Jésus, prosterné sous votre croix, je vous adore. « Force de Dieu », vous vous montrez accablé de faiblesse pour nous apprendre l’humilité et confondre nos orgueils. Ô pontife, plein de sainteté, qui avez passé par nos épreuves afin de nous ressembler et de pouvoir « compatir à nos infirmités », ne m’abandonnez pas moi-même, car je ne suis que faiblesse ; « que votre force demeure en moi », afin que je ne succombe pas au mal.

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

4ème Station : Jésus rencontre sa Sainte Mère
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

Le jour est venu pour la Vierge Marie où doit se réaliser pleinement en elle la prophétie de Siméon : « Un glaive percera votre âme. »
De même qu’elle s’était unie à Jésus en l’offrant jadis au Temple, elle veut plus que jamais entrer dans ses sentiments et partager ses souffrances, à cette heure où Jésus va consommer son sacrifice. Elle se rend au Calvaire où elle sait que son Fils doit être crucifié. Sur la route, elle le rencontre. Quelle immense douleur de le voir dans cet affreux état ! Leurs regards s’échangent, et l’abîme des souffrances de Jésus appelle l’abîme de la compassion de sa Mère. Que ne ferait-elle pas pour lui ?

Cette rencontre fut à la fois une source de douleur et un principe de joie pour Jésus. Une douleur, en voyant la profonde désolation en laquelle son état si triste plongeait l’âme de sa mère ; une joie, à la pensée que ses souffrances allaient payer le prix de tous les privilèges dont elle était et devait être comblée. C’est pourquoi il s’arrête à peine. Le Christ avait le cœur le plus tendre qui soit ; au tombeau de Lazare, il versait des larmes ; il pleurait sur les malheurs de Jérusalem. Jamais fils n’a aimé sa mère comme lui ; quand il l’a rencontrée si désolée sur la route du Calvaire, il a dû sentir s’émouvoir toutes les fibres de son Cœur. Et pourtant, il passe outre, il continue son chemin vers le lieu de son supplice, parce que c’est la volonté de son Père. Marie s’associe à ce sentiment, elle sait que tout doit s’accomplir pour notre salut ; elle prend sa part des souffrances de Jésus en le suivant jusqu’au Golgotha, où elle deviendra corédemptrice. Rien d’humain ne doit nous retenir dans notre marche vers Dieu ; aucun amour naturel ne doit entraver notre amour pour le Christ : nous devons passer outre pour lui demeurer unis.

Demandons à la Vierge de nous associer à la contemplation des souffrances de Jésus et de nous donner part à la compassion qu’elle lui témoigne, afin d’y puiser la haine du péché qui a exigé une telle expiation. Il a plu parfois à Dieu, pour manifester sensiblement le fruit que produit la contemplation de la Passion, d’imprimer dans le corps de quelques saints, comme saint François d’Assise, les stigmates des plaies de Jésus. Nous ne devons pas désirer ces marques extérieures ; mais nous devons demander que l’image du Christ souffrant soit imprimée dans notre cœur. Sollicitons de la Vierge cette grâce précieuse : Mère sainte, daignez imprimer les plaies de Jésus crucifié en mon cœur très fortement.

Ô Mère, voilà votre Fils ; par l’amour que vous lui portez, faites que le souvenir de ses souffrances nous suive partout ; c’est en son nom que nous vous le demandons ; nous le refuser serait le refuser à lui-même puisque nous sommes ses membres. Ô Christ Jésus, voilà votre Mère ; à cause d’elle, accordez-nous de compatir à vos douleurs pour vous devenir semblables.

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

5ème Station : Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter sa Croix
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Comme ils sortaient, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, qu’ils réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. »
Jésus est épuisé ; bien qu’il soit le Tout-Puissant, il veut que sa sainte humanité, chargée de tous les péchés du monde, éprouve le poids de la justice et de l’expiation. Mais il veut que nous l’aidions à porter sa croix. Simon nous représente tous, et c’est à nous tous que le Christ demande de partager ses souffrances : on n’est son disciple qu’à cette condition. « Si quelqu’un veut marcher sur mes traces, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. « Le Père a décidé qu’une part de douleurs serait laissée au Corps mystique de son Fils, qu’une portion de l’expiation serait subie par ses membres. Jésus le veut ainsi, et c’est pour signifier ce décret divin qu’il a accepté l’aide du Cyrénéen. Mais en même temps, il nous a mérité en ce moment la grâce de la force pour soutenir généreusement les épreuves : il a mis dans sa croix l’onction qui rend la nôtre tolérable ; car en portant notre croix, c’est bien la sienne que nous acceptons. Il unit nos souffrances à sa douleur, et il leur confère, par cette union, une valeur inestimable, source de grands mérites.

C’est ce que saint Paul nous fait entendre dans sa lettre aux Hébreux afin de nous encourager à tout supporter pour l’amour du Christ : « Courons avec persévérance dans la carrière qui nous est ouverte, les yeux fixés sur Jésus, le guide et le consommateur de la foi ; au lieu de la joie qui lui était offerte, méprisant l’ignominie, il a souffert la croix, et, depuis lors, il a mérité d’être assis à la droite du trône de Dieu. – Considérez celui qui a supporté contre sa personne une si grande contradiction de la part des pécheurs afin de ne pas vous laisser abattre par le découragement. »

Mon Jésus, j’accepte de votre main les parcelles que vous détachez pour moi de votre croix ; j’accepte toutes les contrariétés, les contradictions, les peines, les douleurs que vous permettez ou qu’il vous plaît de m’envoyer ; je les accepte comme part d’expiation ; unissez ce peu que je fais à vos souffrances indicibles, car c’est d’elles que les miennes tireront tout leur mérite.

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

6ème Station : Véronique essuie la Sainte Face de Jésus
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

La tradition rapporte qu’une femme, prise de compassion, s’approcha de Jésus et lui tendit un linge pour essuyer sa face adorable.
Isaïe avait prédit de Jésus souffrant qu’« il n’aurait plus ni forme ni beauté, qu’il serait rendu méconnaissable ». L’Évangile nous dit que les soldats lui donnaient d’insolents soufflets, qu’ils lui crachaient à la face ; le couronnement d’épines avait fait découler le sang sur sa figure sacrée. Le Christ Jésus a voulu souffrir tout cela pour expier nos péchés ; « il a voulu nous guérir par les meurtrissures » qu’a subies sa face divine.

Étant notre frère aîné, il nous a rendu, en se substituant à nous dans sa Passion, la grâce qui fait de nous les enfants de son Père. Nous devons lui être semblables, puisque telle est la forme même de notre prédestination. Comment cela ? Tout défiguré qu’il est par nos péchés, le Christ dans sa Passion demeure le Fils bien-aimé, objet de toutes les complaisances de son Père. Nous lui sommes semblables en cela, si nous gardons en nous la grâce sanctifiante qui est le principe de notre similitude divine. Nous lui sommes semblables encore en pratiquant les vertus qu’il manifeste durant sa Passion, en partageant l’amour qu’il porte à son Père et aux âmes, sa patience, sa force, sa mansuétude, sa douceur.

Ô Père céleste, en retour des meurtrissures que votre Fils Jésus a voulu souffrir pour nous, glorifiez-le, élevez-le, donnez-lui cette splendeur qu’il a méritée lorsque sa face adorable a été défigurée pour notre salut.

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

7ème Station : Jésus tombe une deuxième fois
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

Considérons notre divin Sauveur succombant encore sous le poids de sa croix. « Dieu a placé sur ses épaules tous les péchés du monde. » Ce sont nos péchés qui l’écrasent ; il les voit tous dans leur multitude et leur détail, il les accepte comme siens au point de ne paraître plus, selon la parole même de saint Paul, qu’un péché vivant. Comme Verbe éternel, Jésus est tout-puissant ; mais il veut éprouver toute la faiblesse d’une humanité écrasée : cette faiblesse toute volontaire honore la justice de son Père céleste, et nous mérite la force.

N’oublions jamais nos infirmités ; ne nous laissons jamais aller à l’orgueil ; si grands progrès que nous croyions avoir réalisés, nous demeurons toujours faibles pour porter notre croix à la suite de Jésus. Seule, la vertu divine qui découle de lui devient notre force ; mais elle ne nous est donnée que si nous l’implorons souvent.

Ô Jésus, rendu faible pour mon amour, écrasé sous le poids de mes péchés, donnez-moi la force qui est en vous, afin que vous seul soyez glorifié par mes œuvres !

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

8ème Station : Jésus parle aux femmes de Jérusalem
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Jésus était suivi d’une grande foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui. Se tournant vers elles, Jésus dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car des jours viendront où l’on dira : Bienheureuses celles qui furent stériles… Et les hommes crieront aux montagnes : Tombez sur nous… Car si le bois vert est ainsi traité, que fera-t-on du bois sec ? »
Jésus connaît les exigences ineffables de la justice et de la sainteté de son Père. Il rappelle aux filles de Jérusalem que cette justice et cette sainteté sont des perfections adorables de l’Être divin. Lui, il est un « pontife saint, innocent, pur, séparé des pécheurs » ; il ne fait que se substituer à eux ; et pourtant, voyez de quelles atteintes rigoureuses la divine justice le frappe. Si cette justice réclame de lui une expiation si étendue, quelle sera la force de ses coups contre les coupables qui auront obstinément refusé jusqu’au dernier jour d’unir leur part d’expiation aux souffrances du Christ ? Ce jour-là, la confusion de l’orgueil humain sera si profonde, le supplice de ceux qui n’auront pas voulu de Dieu si terrible que ces malheureux, rejetés loin de Dieu pour toujours, grinceront des dents de désespoir ; ils demanderont « aux collines de les couvrir », comme si elles pouvaient les dérober aux traits enflammés d’une justice dont ils reconnaissent avec évidence l’entière équité…

Implorons la miséricorde de Jésus pour le jour redoutable où il viendra non plus en victime ployant sous le poids de nos péchés, mais en juge souverain « à qui le Père a remis toute puissance ».

Ô mon Jésus, faites-moi miséricorde ! Ô vous, qui êtes la vigne, donnez-moi de demeurer uni à vous par la grâce et mes bonnes œuvres, afin que je porte des fruits dignes de vous ; que je ne devienne pas, par mes péchés, « une branche morte, bonne à être retranchée et jetée au feu ».

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

9ème Station : Jésus tombe une troisième fois
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Dieu, disait Isaïe, en parlant du Christ durant sa Passion, a voulu le briser par la souffrance. »

Jésus est écrasé par la justice. Nous ne pourrons jamais, même au ciel, mesurer ce que fut pour Jésus, que d’être soumis aux traits de la justice divine. Aucune créature, pas même les damnés, n’en a porté le poids dans toute sa plénitude. Mais la sainte humanité de Jésus, unie à cette justice divine par un contact immédiat, en a subi toute la puissance et toute la rigueur. C’est pourquoi, victime qui s’est livrée par amour à tous ses coups, il est brisé par l’accablement que fait peser sur lui cette justice sainte.

Ô mon Jésus, apprenez-moi à détester le péché qui oblige la justice à réclamer de vous une telle expiation ! Donnez-moi d’unir à vos souffrances toutes mes peines, afin que par elles je puisse effacer mes fautes et satisfaire dès ici-bas.

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

10ème Station : Jésus est dépouillé de ses vêtements
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Ils se sont partagé mes vêtements et ils ont tiré ma robe au sort. » C’est la prophétie du psalmiste.
Jésus est dépouillé de tout et mis dans la nudité d’une pauvreté absolue, il ne dispose pas même de ses vêtements ; car dès qu’il sera élevé en croix, les soldats se les partageront et jetteront sa tunique au sort. – Jésus, par un mouvement de l’Esprit Saint, s’abandonne à ses bourreaux comme victime pour nos péchés.

Rien n’est si glorieux pour Dieu ni si utile pour nos âmes que d’unir l’offrande absolue et sans condition de nous-mêmes à celle qu’a faite Jésus au moment où il s’abandonnait aux bourreaux pour être dépouillé de ses vêtements et attaché à la croix « afin de nous rendre, par son dénuement, les richesses de sa grâce ». Cette offrande de nous-mêmes est un véritable sacrifice ; cette immolation à la volonté divine est le fond de toute la vie spirituelle. Mais pour qu’elle acquière toute sa valeur, nous devons l’unir à celle de Jésus, car « c’est par cette oblation qu’il nous a tous sanctifiés ».

Ô mon Jésus, agréez l’offrande que je vous fais de tout mon être, joignez-la à celle que vous avez faite à votre Père céleste, au moment où vous êtes arrivé au Calvaire ; dépouillez-moi de toute attache à la créature et à moi-même !

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

11ème Station : Jésus est cloué à la Croix
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Ils le crucifièrent et deux autres avec lui, un de chaque côté, et Jésus au milieu. »
Jésus se livre à ses bourreaux « comme un agneau, sans ouvrir la bouche ». La torture de ce crucifiement des mains et des pieds est inexprimable. Qui pourrait dire surtout les sentiments du Cœur sacré de Jésus au milieu de ces tourments ? Il devait répéter sans doute la parole qu’il avait dite en entrant en ce monde : « Père, vous ne voulez plus d’holocaustes d’animaux : ils sont insuffisants pour reconnaître votre sainteté… mais vous m’avez donné un corps. Me voici ! » Jésus regarde sans cesse la face de son Père, et avec un incommensurable sentiment d’amour, il livre son corps pour réparer les insultes faites à la majesté éternelle. On le crucifie entre deux larrons. « Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort. » Et quelle mort subit-il ? La mort de la croix. Pourquoi cela ? Parce qu’il est écrit : « Maudit soit celui qui est suspendu au gibet. » Il a voulu être mis « au rang des scélérats », afin de reconnaître les droits souverains de la sainteté divine.

Il se livre aussi pour nous. Jésus, étant Dieu, nous voyait tous en ce moment ; il s’est offert pour nous racheter parce que c’est à lui, pontife et médiateur, que le Père nous a donnés. Quelle révélation de l’amour de Jésus pour nous ! « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Il n’aurait pu faire davantage : « Il les aima jusqu’à la fin. » Et cet amour, c’est aussi l’amour du Père et de l’Esprit Saint, car ils ne sont qu’un.

Ô Jésus, qui « en obéissant à la volonté du Père et par la coopération du Saint-Esprit, avez donné la vie au monde par votre mort, délivrez-moi, par votre corps infiniment saint et votre sang, de toutes mes fautes et de tous mes maux : faites que je m’attache inviolablement à votre loi et ne permettez pas que je me sépare de vous ».

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

12ème Station : Jésus meurt sur la Croix
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Et criant d’une voix puissante, Jésus dit : Père, je remets mon âme entre vos mains. Et ayant dit ces paroles, il expira. »
Après trois heures de souffrances indicibles, Jésus meurt. « La seule oblation digne de Dieu, l’unique sacrifice qui rachète le monde et sanctifie les âmes est accompli. » Le Christ Jésus avait promis que, « quand il aurait été élevé sur la croix, il attirerait tout à lui ». Nous sommes à lui à un double titre : comme créatures tirées du néant par lui, pour lui ; – comme des âmes « rachetées par son sang » précieux. Une seule goutte du sang de Jésus, Homme-Dieu, aurait suffi pour nous sauver, car tout en lui a une valeur infinie ; mais, parmi tant d’autres raisons, il a voulu le répandre jusqu’à la dernière goutte en faisant percer son Cœur sacré, afin de nous manifester l’étendue de son amour. – Et c’est pour nous tous qu’il l’a versé ; chacun peut redire en toute vérité la brûlante parole de saint Paul : « Il m’a aimé, et s’est livré pour moi ! »

Demandons-lui de nous attirer à son Cœur sacré par la vertu de sa mort sur la croix ; demandons-lui de mourir à nos amours-propres, à nos volontés propres, sources de tant d’infidélités et de péchés, et de vivre pour celui qui est mort pour nous. Puisque c’est à sa mort que nous devons la vie de nos âmes, n’est-il pas juste que nous ne vivions que pour lui ?

Ô Père, glorifiez votre Fils suspendu au gibet. Puisqu’il s’est abaissé jusqu’à la mort et à la mort de la croix, élevez-le ; que soit exalté le nom que vous lui avez donné ; que tout genou fléchisse devant lui ; que toute langue proclame que votre Fils Jésus vit désormais dans votre gloire éternelle !

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

13ème Station : Le corps de Jésus est descendu de la Croix et remis à sa Sainte Mère
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

Le corps meurtri de Jésus est rendu à Marie.
Nous ne pouvons imaginer la douleur de la Vierge à ce moment. Jamais mère n’a aimé son enfant comme Marie a aimé Jésus ; son cœur de mère a été façonné par l’Esprit Saint pour aimer un Homme-Dieu. Jamais cœur humain n’a battu avec plus de tendresse pour le Verbe incarné que le cœur de Marie ; car elle était pleine de grâce, et son amour ne rencontrait point d’obstacle à son épanouissement. Puis elle devait tout à Jésus ; son immaculée conception, les privilèges qui font d’elle une créature unique lui avaient été donnés en prévision de la mort de son Fils. Quelle douleur inexprimable fut la sienne, lorsqu’elle reçut dans ses bras le corps ensanglanté de Jésus ! Jetons-nous à ses pieds pour lui demander pardon des péchés qui furent la cause de tant de souffrances.

« Ô Mère, source d’amour, faites-moi comprendre la force de votre douleur, afin que je partage votre affliction ; faites que mon cœur soit embrasé d’amour pour le Christ, mon Dieu, afin que je ne songe qu’à lui plaire ! »

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

14ème Station : Le corps de Jésus est déposé dans le tombeau
V/. Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous bénissons,
R/. Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix.

« Joseph d’Arimathie, ayant descendu de la croix le corps de Jésus, l’enveloppa d’un linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc où personne n’avait encore été mis. »
Saint Paul disait que le Christ devait nous être semblable en toutes choses ; jusque dans sa sépulture, Jésus est l’un des nôtres : on l’ensevelit, dit saint Jean, à la manière des Juifs, avec des linges et des aromates. Mais le corps de Jésus, uni au Verbe, « ne devait pas souffrir la corruption ». Il restera à peine trois jours dans le tombeau ; par sa propre vertu, Jésus en sortira triomphant de la mort, resplendissant de vie et de gloire, et « la mort n’aura plus d’empire sur lui ».

L’Apôtre nous dit encore que « par notre baptême nous avons été ensevelis avec le Christ pour mourir au péché ». Les eaux du baptême sont comme un sépulcre où nous devons laisser le péché, et d’où nous sortons, animés d’une nouvelle vie, la vie de la grâce. La vertu sacramentelle de notre baptême dure toujours. En nous unissant par la foi et l’amour au Christ déposé dans le tombeau, nous renouvelons cette grâce de « mourir au péché afin de ne vivre que pour Dieu ».

Seigneur Jésus, que j’ensevelisse dans votre tombeau tous mes péchés, toutes mes fautes, toutes mes infidélités ; par la vertu de votre mort et de votre sépulture, donnez-moi de renoncer de plus en plus à tout ce qui m’éloigne de vous, à Satan, aux maximes du monde, à mes amours-propres ; par la vertu de votre résurrection, faites que, comme vous, je ne vive plus que pour la gloire de votre Père !

(1 Pater Noster + 1 Ave Maria + Gloria)
V/. Ayez pitié de nous, Seigneur. R/.  Ayez pitié de nous.
V/. Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles reposent en paix. R/. Ainsi soit-il.

Jeudi Saint

Jeudi Saint

Jeudi Saint

Annonce du Martyrologe Romain

La Cène du Seigneur, en laquelle le Christ Jésus, la veille du jour où il allait être crucifié pour notre salut, confia aux Disciples les mystères de son Corps et de son Sang, avec mission de les célébrer, eux aussi.

La Punchline de Saint Augustin

Le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Or, l’homme s’était perdu en imitant l’orgueil de son séducteur ; puisqu’il est retrouvé, qu’il imite l’humilité de son Rédempteur.

Le lavement des pieds (Io 13, 1-15) : commentaire de Dom Paul Delatte

Le Seigneur sait que son heure est venue, l’heure où il doit monter de ce monde à son Père. Il semble qu’il n’y ait qu’une heure pour lui, que toute sa vie y est ordonnée, qu’il est essentiellement victime, premièrement Rédempteur. L’heure décisive étant donc venue, lui qui avait aimé les siens qu’il laissait dans le monde, il les aima jusqu’à la fin. Les apôtres étaient à lui ; avec une sollicitude infinie, il les avait initiés et préparés à leur oeuvre ; mais sa tendresse sembla s’accroître encore à la dernière heure et se manifester davantage. Il n’est rien en effet de plus affectueux que l’entretien de ces moments suprêmes. Bénissons l’apôtre bien-aimé de l’avoir conservé à l’Église. Ces cinq chapitres 13 à 17 de saint Jean appartiennent encore à la pensée mère de tout l’évangile : la manifestation de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; mais, cette fois, la manifestation privée et intime qu’il donne de lui-même à ses apôtres.

Les Douze sont réunis, y compris Judas, fils de Simon l’Iscariote, à qui le diable a suggéré de livrer Jésus. L’agneau pascal consommé, la Cène commune se poursuit ou s’achève. Il est assez naturel de considérer le lavement des pieds, dans la pensée du Seigneur, comme une préparation à l’Eucharistie : nous ne pouvons pourtant échapper à l’idée que l’institution de l’Eucharistie se place entre le chapitre 14 et le chapitre 15. Nous lisons le récit d’un témoin oculaire, attentif aux détails menus et vivants, jaloux de reproduire l’aspect de toute l’auguste cérémonie et de noter chacun des gestes du Seigneur. Le Seigneur agit à bon escient ; il sait, dit saint Jean, que son Père lui a remis en mains toutes choses, qu’il est venu de Dieu, qu’il va vers Dieu. Et voici comment il use de cette connaissance de ce qu’il sait et de ce qu’il est. Il se lève de table, se dépouille de son manteau, se ceint lui-même d’un linge : extérieurement, il prend l’attitude de l’esclave. Puis il verse de l’eau dans un bassin, et se met en devoir de laver les pieds des disciples et de les essuyer avec le linge dont il est ceint. Il leur apprend ainsi que la pureté vulgaire suffisait pour les deux Cènes qui avaient précédé, mais qu’il faut une pureté éminente pour le festin auquel ils sont maintenant conviés.

Et Jésus vint à Simon-Pierre. L’Apôtre fut saisi d’effarement et comme de terreur à la vue du Fils de Dieu vivant, prosterné devant lui. Il se récria : Seigneur, vous me lavez les pieds, vous ? Le Seigneur répondit : Ce que je fais, vous ne le comprenez pas maintenant, mais vous le comprendrez dans la suite, — lorsque je vous donnerai l’Eucharistie, lorsque je vous donnerai l’Église et les âmes. Inclinez-vous devant ce que vous ne comprenez pas encore. Le Seigneur avait parlé gravement, mais aussi avec sa douceur habituelle. Il faisait office de serviteur : songeait-il vraiment à exiger comme un maître ? Saint Pierre s’y méprit ; il crut que ce n’était qu’une cérémonie, suggérée au Sauveur par son humilité, mais à laquelle on pouvait se dérober encore ; sa foi et son esprit d’adoration lui firent répondre, pour échapper à l’épreuve : Jamais vous ne me laverez les pieds ! Alors, le Seigneur insiste, tant est grave la leçon qu’il veut donner à ses apôtres, tant est délicate la pureté qu’il attend des siens : Si je ne vous purifie, vous n’aurez pas de part avec moi. — Une fois encore, le caractère de saint Pierre le porte aux extrêmes. Dès qu’il s’agit d’être au Seigneur et avec lui, il prend son parti de tout. Même il dépasse les limites ; son empressement va au delà de ce qui lui est demandé : Non seulement les pieds, Seigneur, mais encore les mains et la tête ! — Cependant Jésus ramène son apôtre à la mesure : Celui qui a passé par le bain, dit-il, n’a besoin que de se laver les pieds, puisqu’il est purifié tout entier. Vous aussi, vous êtes purs, mais non pas tous. — Car le Seigneur, remarque l’évangéliste, connaissait celui qui le devait livrer ; c’est ce qui lui fit ajouter : Vous n’êtes pas tous purs. Mais Judas ne profita point de cet avertissement discret ; son âme demeura haineuse, tandis que, devant lui aussi, s’agenouillait le Seigneur.

Son œuvre terminée, Jésus reprend son manteau et se remet à table au milieu des apôtres. Puis il leur donne toute la moralité surnaturelle de l’acte qu’il vient d’accomplir. Déjà, il l’avait partiellement indiquée à saint Pierre en lui montrant les exigences de la pureté parfaite. Mais cette cérémonie avait un sens beaucoup plus étendu. L’avez-vous compris ? demande le Seigneur. Elle renfermait une leçon d’abnégation et d’effacement personnel, une leçon de charité aussi. Et de crainte que l’orgueil de l’homme ne se révoltât, en face de ces humbles et menus services à rendre au prochain, le Seigneur avait pris le procédé le plus efficace pour le réduire. Vous m’appelez, et à bon droit, dit-il. Maître et Seigneur, — Maître parce que j’enseigne. Seigneur parce que je gouverne. Dès lors, vous me regarderez comme juge et appréciateur souverain de ce qui constitue la beauté et la dignité morales. Vous placerez ma pensée au-dessus de vos chétives répugnances ; vous ne rougirez pas, ou mieux, vous vous réjouirez de faire ce que j’ai fait, moi, votre Maître et votre Seigneur. Vous agirez comme moi, vous vous rendrez le même service les uns aux autres. — Tout le christianisme est là, et jamais on ne nous a donné une leçon plus solennelle. L’Église et l’ordre monastique ont conservé le rite du lavement des pieds ; mais chacun voit qu’il ne s’agit pas simplement de la reproduction matérielle d’un geste du Seigneur, mais de tout un esprit de condescendance et de dévouement, qui inspirera notre vie.

N’écoutez pas les protestations de l’orgueil secret. Ce n’est pas lui qu’il faut croire, c’est moi, moi qui vous aime et ne trompe pas. Passez outre à toutes ses objections. L’orgueil vous dira que vous vous diminuez : n’en croyez rien. En vérité, en vérité, le serviteur n’est pas au-dessus du maître, ni l’apôtre supérieur à celui qui l’envoie. Mon exemple suffit à persuader ceux qui m’aiment. Bienheureux êtes-vous si vous comprenez ces choses, et si, les ayant comprises, vous les accomplissez. Est-ce que le bonheur de chacun, le bonheur de celui qui accorde le bienfait, le bonheur de celui qui recueille le bienfait, le bonheur individuel et la paix sociale ne seraient pas assurés par l’effusion de cet esprit de charité ? Le Seigneur songe toujours à son Église et à l’humanité nouvelle qu’il veut grouper en lui, dans une large et universelle fraternité.

Le Corps et le Sang de Jésus : commentaire de Saint Augustin

« Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage » (Io 6, 56). Les hommes, dans la nourriture et le breuvage, se proposent de n’avoir plus ni faim ni soif. Mais ils n’y peuvent parvenir dans la vérité que par cette unique nourriture et cet unique breuvage, qui rendent immortels et incorruptibles ceux qui les reçoivent. Et c’est là cette société des saints, où se trouve la paix et la parfaite unité. C’est pour cela, ainsi que l’ont entendu les hommes de Dieu qui nous ont précédés, que notre Seigneur Jésus-Christ, nous laissant son corps et son sang, a choisi dans ce but des matières dont l’unité est composée de beaucoup de parties. Car le pain se fait par la réunion d’un grand nombre de grains de froment, comme encore le vin se fait avec le jus de plusieurs raisins.

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Io 6, 57). Manger cette nourriture et boire ce breuvage, c’est donc demeurer dans le Christ et avoir le Christ demeurant en soi. Et par suite, celui qui ne demeure pas dans le Christ et en qui le Christ ne demeure pas, celui-là sans nul doute ne mange pas sa chair et ne boit point spirituellement son sang, bien que selon la chair et visiblement il presse de ses dents le Sacrement du corps et du sang du Christ ; mais au contraire, c’est pour son jugement qu’il mange et boit un si grand mystère, ayant osé s’approcher avec une conscience souillée du Sacrement du Christ, qu’on ne peut recevoir dignement que si l’on est pur, et selon cette parole : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu » (Mt 5, 8).

Prières

Oratio

Deus, a quo et Iudas reatus sui pœnam, et confessiónis suæ latro prǽmium sumpsit, concéde nobis tuæ propitiatiónis efféctum : ut, sicut in passióne sua Iesus Christus, Dóminus noster, diversa utrísque íntulit stipéndia meritórum ; ita nobis, abláto vetustátis erróre, resurrectiónis suæ grátiam largiátur : Qui tecum.

Oraison

Ô Dieu, qui avez puni la perfidie de Judas et récompensé la confession du larron, faites-nous ressentir l’effet de votre miséricorde, afin que Notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dans sa Passion, les a traités tous deux selon leur mérite, détruise en nous les traces du vieil homme et nous accorde la grâce de sa résurrection.

Préface du Missel gothique (Traduction de Dom Guéranger)

Il est digne et juste, Seigneur saint, Père tout-puissant, que nous vous rendions grâces, à vous et à Jésus-Christ votre Fils, dont la bonté a recueilli notre misère, dont l’humilité a relevé notre bassesse ; qui étant livré nous a libérés, étant condamné nous a rachetés, étant crucifié nous a sauvés ! Son sang nous purifie, sa chair nous nourrit. C’est aujourd’hui qu’il s’est livré pour nous, aujourd’hui qu’il a délié les liens de nos péchés. Pour signaler sa bonté et son humilité sublime aux yeux de ses fidèles, il n’a pas dédaigné de laver les pieds du traître, dont il voyait déjà la main engagée dans le crime. Mais quoi d’étonnant si, la veille de sa mort, remplissant l’office d’un serviteur, il dépose ses vêtements, lui qui, étant dans la nature même de Dieu, avait daigné s’anéantir lui-même ? Quoi d’étonnant, si nous le voyons ceint d’un linge, lui qui, prenant la forme d’esclave, a paru dans la nature humaine ? Quoi d’étonnant s’il verse de l’eau dans un bassin pour laver les pieds de ses disciples, lui qui a répandu son sang sur la terre pour enlever les souillures des pécheurs ? Quoi d’étonnant si, avec le linge dont il était ceint, il essuya les pieds qu’il avait lavés, lui qui, revêtu de la chair, a affermi les pas de ceux qui devaient annoncer son Évangile ? Avant de s’entourer de ce linge, il déposa les vêtements qu’il avait ; lorsqu’il s’anéantit en prenant la nature d’esclave, il ne déposa pas ce qui était en lui, mais il prit ce qu’il n’avait pas. Quand on le crucifia, il fut dépouillé de ses vêtements ; mort, il fut enveloppé de linceuls ; et sa Passion tout entière a été la purification des croyants. Avant de souffrir la mort, il donna des marques de sa bonté, non seulement à ceux auxquels sa mort devait être utile, mais à celui même qui devait le livrer à la mort. Certes, l’humilité est utile à l’homme, puisque la majesté divine daigne la recommander par un tel exemple. L’homme superbe était perdu à jamais, si un Dieu humble ne se fût mis à sa recherche ; si celui qui avait péri en partageant l’orgueil de son séducteur, n’eût été sauvé par l’abaissement de son miséricordieux Rédempteur, à qui les Anges et les Archanges ne cessent de chanter chaque jour d’une même voix : Saint ! Saint ! Saint !

Antienne

Ã. Exhortátus es in virtúte tua, et in refectióne sancta tua, Dómine.

Ã. Seigneur, vous nous avez encouragé par votre force et par votre saint banquet.

Antienne grégorienne “Exhortatus es”

Mercredi Saint

Mercredi Saint

Mercredi Saint

La Punchline de Saint Benoît
Il nous faut prendre part aux souffrances du Christ par la patience, afin de mériter d’être associés à son règne.

Sur la Passion du Sauveur : sermon de Saint Bernard

Dans la Passion du Sauveur, il y a, mes frères, trois réalités en particulier à considérer : l’œuvre, la manière, la cause. Dans l’œuvre, nous remarquons, la patience du Sauveur, dans la manière brille son humilité, dans la cause éclate sa charité.

Dans l’œuvre se trouve la patience

Pour sa patience , elle fut unique; car, pendant que les pécheurs frappaient sur lui comme des forgerons frappent sur l’enclume, étendaient si cruellement ses membres sur le bois de la croix qu’on pouvait compter tous ses os, entamaient de tous côtés ce vaillant rempart d’Israël, et perçaient ses pieds et ses mains de clous, il fut comme l’agneau que l’on conduit à la boucherie, et semblable à la brebis entre les mains de celui qui la dépouille de sa toison, il n’ouvrit pas la bouche, il ne laissa pas échapper une plainte contre son Père qui l’avait envoyé sur la terre, pas un mot amer contre le genre humain dont il allait, dans son innocence, acquitter les dettes, pas un reproche à l’adresse de ce peuple qui était son peuple, et qui le payait de tous ses bienfaits par de si grands supplices. Des gens sont frappés pour leurs fautes et supportent leur châtiment avec humilité, et on leur fait un mérite de leur patience. D’autres subissent des épreuves, non pas tant pour être purifiés qu’éprouvés et couronnés, et leur patience est tenue pour plus grande et plus exemplaire. Quelle ne sera donc pas à nos yeux, la patience de Jésus-Christ qui est mis, on ne peut plus cruellement, à mort comme un voleur dans son propre héritage, par ceux-mêmes qu’il était venu sauver, quoiqu’il fut exempt de tout péché tant actuel qu’originel, et même de tout germe de péché ? Car en lui, habite la plénitude de la divinité, non pas en figure, mais en réalité; en lui, Dieu le Père se réconcilie le monde; je ne dis pas figurativement mais substantiellement, et il est plein de grâce et de vérité, non point par coopération, mais personnellement, pour accomplir son œuvre. Isaïe a dit quelque part : « Son œuvre, est loin d’être son œuvre (Is 28, 21 ). » C’est-à-dire cette œuvre était bien son œuvre, parce que c’est celle que son Père lui a donnée à faire, et, en même temps, c’était une œuvre étrangère à un tel être que de subir de tels outrages. Voilà donc comment il nous est donné de remarquer sa patience dans l’œuvre de sa Passion.

Dans la manière se trouve l’humilité

Mais, si vous jetez les yeux sur la manière dont il souffrit la Passion, ce n’est pas seulement doux, c’est encore humble de cœur que vous le trouverez. On peut dire que le jugement qu’on a porté de lui dans son abaissement est nul (Act 8, 33), puisqu’il ne répondit rien à tant de calomnies et à tous les faux témoignages dirigés contre lui. « Nous l’avons vu, dit le Prophète, et il n’avait plus ni éclat ni beauté. (Is 53, 2). » Ce n’était plus le plus beau des enfants des hommes, mais c’était un opprobre; une sorte de lépreux, le dernier des hommes, un homme de douleur, un homme touché de la main de Dieu et humilié aux yeux de tous; en sorte qu’il avait perdu toute apparence et toute beauté. Ô homme, en même temps, le dernier et le premier des hommes ! Le plus abaissé et le plus sublime ! L’opprobre des hommes et la gloire des anges ! Il n’y a personne de plus grand que lui, et personne non plus de plus abaissé. En un mot, couvert de crachats, abreuvé d’outrages, et condamné à la plus honteuse des morts, il est mis au rang des scélérats eux-mêmes. Une humilité qui atteint de pareilles proportions, ou plutôt, qui dépasse ainsi toutes proportions ne méritera-t-elle rien ? Si sa patience fut unique, son humilité fut admirable, et l’une et l’autre furent sans exemple.

Dans la cause se trouve la charité

Mais l’une et l’autre se trouvent admirablement complétées par la charité, qui fut la cause de sa passion. En effet, c’est parce que Dieu nous a aimés à l’excès que, pour nous racheter de notre esclavage, le Père n’a point épargné le Fils, et le Fils ne s’est point épargné lui-même. Oui, il nous a aimés à l’excès, puisque son amour a excédé toute mesure, dépassé toute mesure, et a été plus grand que tout. « Personne, a-t-il dit lui-même, personne ne peut avoir un amour plus grand que celui qui va jusqu’à lui faire donner sa vie pour ses amis (Io 15, 13), » et pourtant, Seigneur, vous en avez eu un plus grand encore, puisque vous êtes mort même pour vos ennemis. En effet, nous étions encore vos ennemis, lorsque, par votre mort, vous nous avez réconciliés avec vous et avec votre Père. Quel amour donc fut, est, ou sera jamais comparable à celui-là? C’est à peine s’il se trouve des hommes qui consentent à mourir pour un innocent, et vous, Seigneur, c’est pour des coupables que vous endurez la Passion, c’est pour nos péchés que vous mourez, c’est sans aucun mérite de leur part que vous venez justifier les pécheurs, prendre des esclaves pour frères, vous donner des captifs pour cohéritiers et appeler des exilés à monter sur des trônes. Évidemment, ce qui ajoute encore un lustre unique à son humilité et à sa patience, c’est que, non content de livrer son âme à la mort et de se charger des péchés des hommes, il va de plus jusqu’à prier pour les violateurs de sa loi, de peur qu’ils ne périssent. Voici une parole de foi, tout-à-fait digne d’être accueillie : il n’a été offert en sacrifice que parce qu’il l’a bien voulu! Ce n’est pas assez de dire : il a consenti à être immolé, mais il n’a été immolé que parce qu’il a voulu l’être; car nul ne pouvait lui enlever la vie malgré lui, aussi nul ne l’a lui a-t-il ôtée; ainsi, il l’a offerte de lui-même. À peine eut-il goûté au vinaigre qu’il s’écria : « Tout est consommé » (Io 19, 30). En effet, il ne restait plus rien à accomplir, n’attendez donc plus rien de lui à présent. « Et alors ayant penché la tête, » celui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort, « rendit l’esprit. » Quel homme s’endort ainsi à son gré, dans les bras de la mort? Assurément la mort est la plus grande défaillance de la nature, mais mourir ainsi c’est le comble même de la force, c’est que ce qui semble une défaillance en Dieu, est encore plus fort que ce qui parait le comble de la force dans les hommes (1 Cor 1, 25). Un homme peut porter la folie jusqu’à porter sur lui-même une main criminelle. Mais ce n’est pas là déposer la vie comme un vêtement, c’est se l’arracher avec précipitation et violence bien plutôt que la quitter par volonté. Déposer ainsi la vie, comme tu as eu le triste pouvoir de le faire, ô impie Judas, c’est moins la déposer que se pendre; ce n’est point la tirer soi-même du fond de ses entrailles, c’est l’arracher avec un lacet, enfin ce n’est point rendre, mais c’est perdre la vie. Il n’y a que celui qui a pu, par sa propre vertu, revenir à la vie, qui a pu aussi la quitter parce qu’il l’a voulu. Seul il a eu le pouvoir de la déposer et de la reprendre ensuite, comme on dépose et comme on reprend un vêtement, parce que seul il a le pouvoir de la vie et de la mort.

Triple vertu contre triple péché

Dignes donc une charité si inestimable, une humilité si admirable, une patience si invincible! Oui, une hostie aussi sainte, aussi immaculée, aussi agréable était digne d’être agréée. Oui, l’agneau qui a été immolé est digne vraiment de recevoir la puissance (Apc 5, 12), de faire ce pourquoi il est venu, d’ôter les péchés du monde, contre ce triple péché qui a établi son règne sur la terre : concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie. En effet, comment le souvenir de sa patience n’éloignerait-il point de notre âme la volupté? Comment celui de son humilité n’écraserait-il point tout sentiment d’orgueil? Quant à la charité, elle est telle que la pensée seule en accapare notre esprit, et s’empare si complètement de notre âme, qu’elle en éloigne, d’un souffle, toute pensée de curiosité. Oui, contre ces vices puissante est la Passion du Sauveur.

Prières

Oratio

Præsta, quæsumus, omnípotens Deus : ut, qui nostris excéssibus incessánter afflígimur, per unigéniti Fílii tui passiónem liberémur : Qui tecum vivit.

Oraison

Faites, nous vous en prions, Dieu tout-puissant, que sans cesse affligés par nos excès, nous soyons libérés par la Passion de votre Fils.

Oratio

Réspice, quæsumus, Dómine, super hanc famíliam tuam, pro qua Dóminus noster Iesus Christus non dubitávit mánibus tradi nocéntium, et Crucis subíre torméntum : Qui tecum vivit et regnat in unitáte Spíritus Sancti Deus : per ómnia sæcula sæculórum.

Oraison

Jetez les yeux, Seigneur, sur votre famille que voici, pour laquelle notre Seigneur Jésus-Christ n’a pas hésité à se livrer aux mains des méchants et à subir la torture de la croix.

Prière de Saint Bernard (1090-1153)

Loin de moi la pensée de me glorifier ailleurs que dans la croix de mon Seigneur Jésus-Christ (Ga 6, 14). La croix est votre gloire, la croix est votre souveraineté. Voici votre souveraineté sur vos épaules (Is 9, 5). Ceux qui portent votre croix, portent votre gloire. C’est pourquoi la croix, qui fait peur aux infidèles, est pour les fidèles plus belle que tous les arbres du paradis.

Le Christ a-t-il craint la croix ? Et Pierre ? Et André ? Au contraire, ils l’ont désirée. Le Christ s’est avancé vers elle « comme un champion joyeux de prendre sa course » (Ps 18, 6) : « j’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de mourir » (Lc 22, 15). Il a mangé la Pâque en souffrant sa Passion, lorsqu’il est passé de ce monde à son Père. Sur la croix il a mangé et il a bu, il s’est enivré et s’est endormi. Qui pourrait désormais craindre la croix ?

Je peux, Seigneur, faire le tour du ciel et de la terre, de la mer et des plaines, jamais je ne vous trouverai sinon sur la croix. Là vous dormez, là vous paissez le troupeau, là vous reposez à l’heure de midi (Ct 1, 7). Sur cette croix celui qui est uni à son Seigneur chante avec douceur : « Vous, Seigneur, bouclier qui m’entourez, ma gloire, vous me relevez la tête » (Ps 3, 4). Personne ne vous cherche, personne ne vous trouve, sinon sur la croix. Croix de gloire, enracine-toi en moi, pour que je sois trouvé en toi. Ainsi soit-il.

Antiennes

Ã. Ipsi vero in vanum quæsiérunt ánimam meam, introíbunt in inferióra terræ.

Ã. Mais eux, c’est en vain qu’ils en ont voulu à ma vie ; ils entreront dans les profondeurs de la terre.

Antienne grégorienne “Ipsi vero”

Ã. Ancílla dixit Petro : Vere tu ex illis es : nam et loquéla tua maniféstum te facit.

Ã. Une servante dit à Pierre : Certainement, toi aussi, tu es de ces gens-là : car ton accent te trahit.

Antienne grégorienne “Ancilla dixit”

Mardi Saint

Mardi Saint

Mardi Saint

La Punchline des Pères du désert
C’est en ne se souvenant que de ses propres fautes que l’âme acquiert l’humilité.

Sur la Semaine Sainte : sermon de Saint Bernard

Jésus devant la prospérité et l’adversité

Si Dieu a tout fait et réglé avec nombre, poids et mesure, c’est particulièrement en ce qui a rapport au temps où il s’est montré sur la terre, pour y vivre au milieu des hommes qu’il a réglé tout ce qu’il a fait, dit et souffert parmi eux, de telle sorte qu’il n’y eût pas un moment de sa vie, pas un iota de ce qu’il a dit, qui fût sans une signification sacramentelle et mystérieuse. Toutefois, les jours qu’il a plus particulièrement mis en lumière à nos yeux sont au nombre de cinq, en comptant celui où je vous parle. Ce sont ceux de sa marche triomphale, de la cène, de sa passion, de sa sépulture, et de sa résurrection, jours évidemment remarquables entre tous, et les plus insignes de sa vie entière.

Le premier de ces cinq jours où il a daigné recevoir les hommages des hommes, non point à pied, comme il l’avait fait jusqu’alors, mais monté sur un âne, dans les murs de Jérusalem, au milieu des transports de joie et des chants de triomphe de la population toute entière. Mais cette entrée triomphale fut le prélude de sa passion, car elle ralluma contre lui la haine des princes des prêtres. Nous lisons, il est vrai, dans un autre endroit de l’Évangile, qu’ayant appris que la foule allait venir le prendre pour le faire roi, il s’enfuit pour ne pas être élevé sur le trône (Io 6, 15) ; aujourd’hui qu’on ne le recherche plus il se présente de lui-même et veut être accueilli comme Roi d’Israël, et proclamé tel par toutes les bouches, que dis-je, il fait plus encore, car il n’est pas douteux qu’il porta lui-même les Juifs à faire entendre ces acclamations sur son passage. Jésus tient à peu près la même conduite pour sa passion. En effet, tantôt il s’éloigne, et se cache des Juifs, et ne veut plus se montrer en public dans la Judée, parce qu’on cherchait à le faire mourir (Io 7, 1), et tantôt lorsqu’il sait que son heure est venue, comme un homme qui est complètement maître de faire ce qu’il veut, il vient de lui-même au devant de la passion. Il convenait, en effet, que nous eussions un pontife, qui fût soumis aux mêmes épreuves que nous en toutes choses, à l’exception du péché (Hbr 4, 15), et que , comme les autres hommes, il sût à propos se soustraire ou s’exposer aux chances de la prospérité et aux coups de l’adversité, et nous donner, en sa personne, l’exemple salutaire de cette double conduite. En effet, s’il faut souvent, par l’esprit d’humilité, éviter les applaudissements du monde et fuir les prospérités du siècle, il est juste aussi parfois de les accepter, cela peut se trouver dans l’ordre. De même il est quelquefois prudent, selon les temps et les lieux, de fuir la persécution des hommes, et quelquefois nécessaire de la souffrir avec courage.

Le jour de la Procession

Dans ces deux choses, la prospérité et l’adversité se résume à peu près toute la vie de l’homme, et c’est dans la pratique de ces quatre formes que consiste toute notre vertu [Saint Bernard parle des vertus cardinales : prudence, justice, force, tempérance]. Il convenait donc que celui en qui se trouve la plénitude de la vertu, la pratiquât dans tous ses détails, afin de montrer, à tous les yeux, qu’il savait supporter l’abondance aussi bien que l’indigence. Car, on ne saurait dire que la sagesse de Dieu fût le partage de ceux que tue la prospérité, ni que sa vertu se trouvât parmi ceux que l’adversité abat, attendu qu’il est écrit, que ceux que tue leur prospérité, ce ne sont que les insensés, et que, s’il y en a que l’adversité abat, ce ne peuvent être que les enfants, non pas indistinctement tous les hommes (Prv 1, 32). Toutefois, avec quelle modestie voyons-nous qu’il accepte la gloire que les hommes lui décernent ! C’est monté sur un âne qu’il se présente à son triomphe, au lieu d’arriver dans un char ou sur un cheval magnifique, et il disait : « Si quelqu’un vous dit quelque chose, dites-lui que le Seigneur en a besoin (Mt 21, 3). » Oui, il en a besoin, mais pour de grandes choses, pour notre salut; car Dieu est venu sur la terre pour sauver en même temps les hommes et les bêtes, par un effet de son immense miséricorde. La grâce et l’honneur qu’il nous a fait favorise les commencements de notre conversion, et nous permet d’avoir d’abord un fils de celle qui était esclave. Ainsi, celui qui était attaché et ne pouvait ou ne voulait rien faire, s’est vu détaché sur l’ordre du Seigneur, ou plutôt, il s’est vu, sans le vouloir, et sans pouvoir résister, plus étroitement lié par un double lien. Mais, en attendant, il ne sait point se féliciter dans le Seigneur avec une assez grande pureté d’intention. Il est persuadé que ce qu’il fait plaît au Seigneur, et il se console dans la pensée que ce qu’il fait le rend, en quelque sorte, son débiteur, et il répète à chaque instant, que le Seigneur a besoin de son service. Mais, avec le temps, il finira certainement par se préoccuper de sa propre dette, il appréhendera de n’être plus digne aux yeux de son Seigneur de lui rendre cet important service, et s’écriera : Hélas! je ne suis qu’un serviteur inutile, vous n’avez pas besoin de mon service. Mais, quand il en sera venu là, il se trouvera dans les sentiments d’un amour véritable et fidèle. Dans les sentiments du fils de la femme libre, avec lequel celui de l’esclave ne doit pas partager l’héritage du père. Voilà ce que nous apprend le cortège triomphal du Seigneur en ce jour.

Le jour du repas : fortifier avant la Passion

Mais, avant la passion, notre affectueux père de famille a soin de donner une réfection à ses héritiers, et, c’est en cela encore, qu’apparaissent la bénignité et l’humanité du Sauveur; car, comme il avait aimé les siens, il les aima jusqu’à la fin (Io 13, 1), et leur dit : « J’ai eu le plus grand désir de manger cette pâque avec vous avant de souffrir (Lc 22, 15). » Et il le fallait. Car Satan les avait réclamés pour les secouer au crible comme le froment (Lc 22, 31), il fallait donc commencer par les réconforter un peu. En effet, qu’eussent-ils fait s’ils eussent été tout à fait à jeûn, quand on les voit succomber comme ils le firent, même après avoir pris leur réfection ? C’était beaucoup moins la passion corporelle que la tentation de l’esprit qui le menaçait, puisqu’il devait soutenir seul l’épreuve de la passion jusqu’à ce qu’elle fût terminée, aussi est-ce le cœur bien plus que le corps de ses disciples qu’il fortifia par un peu de nourriture. Il fut, en effet, la seule victime nécessaire, voilà pourquoi il fut la seule immolée, et il n’était pas convenable, pour le Christ, que Pierre, que Jacques et que Jean souffrissent avec lui pour le salut des hommes. Il est vrai qu’il y en a eu deux autres de crucifiés avec lui, mais ce furent deux brigands, afin que nul ne pût soupçonner que le sacrifice du Sauveur fût insuffisant et qu’ils ont pu suppléer ce qui lui manquait, en souffrant avec lui.

Le pain qui fortifie le cœur

Mais je me demande quels pains le Sauveur donna à ses apôtres à, la cène. Il me semble qu’il leur en servit cinq. « Ma nourriture, dit-il; est de faire la volonté de mon Père (Io 4, 34): » C’est là, sans doute, une nourriture, mais ce n’est que la nourriture du cœur. Qu’y a-t-il qui soutienne et fortifie le cœur de l’homme, qui l’affermisse et le sustente dans toutes ses épreuves autant que le peut faire l’accomplissement de la volonté de Dieu, qui est pour l’âme comme l’aliment que l’estomac digère ? De même encore la parole de la divine exhortation, et la consolation de ses promesses, ainsi que les larmes de ceux qui prient, que ce soient là des pains pour le cœur, seul l’ignore celui dont le cœur s’est desséché. Mais au dessus de tout cela, je place la chair même du Seigneur qui est une véritable nourriture, le vrai pain de vie, le pain même vivant descendu du ciel (Io 6, 56).

Or, pour peu que vous le vouliez, vous remarquerez facilement qu’aucune de ces différentes nourritures n’a manqué dans la cène du Seigneur. En effet, lorsque les disciples étaient encore à table, Jésus se lève, se ceint les reins d’un linge, prend de l’eau dans un bassin, puis se met à laver et à essuyer les pieds de ses disciples. Assurément, on ne saurait voir là la volonté de la chair et du sang, c’était la volonté du Père et notre sanctification qui commandaient. En effet, le Seigneur lui-même le fait bien comprendre lorsque, en s’adressant à Pierre, il lui dit : « Si je ne te lave les pieds, tu n’auras point de part avec moi (Io 13, 8). » Or, nous savons bien de qui sont ces paroles : « Je ne repousserai point celui qui vient à moi; car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m’a envoyé (Io 6, 37). » Il était convenable, et d’ailleurs, c’était son habitude, qu’il joignit l’exemple au précepte. En parlant alors à ses apôtres, et il le fit plus longuement qu’à l’ordinaire, il s’efforce de les rassurer et de les ranimer, contre sa passion qui est imminente, par de nombreuses promesses concernant sa résurrection; l’envoi du Paraclet, leur confirmation dans le bien, et leur retour final vers lui.

Puis après, il se mit en prières, et, répétant jusqu’à trois fois de suite la même chose, il entra en agonie, et alors on le vit, s’il est permis de parler ainsi, pleurer non-seulement des yeux, mais de tous ses membres, afin de purifier par ses larmes, son corps tout entier, c’est-à-dire l’Église. Car ce qui est du sacrement de son corps et de son sang, il n’y a personne qui ne sache que c’est ce jour-là, que, pour la première fois, nous fut donné en nourriture aussi digne d’admiration qu’unique en son genre, et que nous avons reçu le précepte de la manger fréquemment désormais.

Passion, dormition, résurrection

Vient ensuite le jour de la passion, pendant lequel, pour sauver l’homme tout entier, il fit, de toute sa personne, une hostie salutaire, en exposant son corps à toute sorte de supplices et de traitements injustes, et son âme, en deux circonstances différentes, aux souffrances de la compassion humaine; la première fois, par la vue de la douleur incontestable des saintes femmes, et la seconde, par celle du découragement et de la dispersion de ses disciples. C’est même dans ces quatre souffrances, que consiste la croix du Seigneur, et voilà tout ce qu’endura pour nous celui qui compatit à nos malheurs avec tant du charité. Mais enfin, pour ce qui est des souffrances de sa passion, elles eurent une fin, comme il le prédit aux saintes femmes, en les consolant, une fin bien prompte, et que vous connaissez, sa sépulture, ou son repos, et sa résurrection. Et nous aussi, mes Frères, si nous avons hâte d’entrer également dans notre repos, nous ne devons point oublier qu’il nous faut d’abord passer par des épreuves nombreuses. Mais , tant que nous serons dans la tribulation, il nous semble que le comble de nos vœux se trouvera pour nous dans le repos après lequel nous soupirons, et que nous n’aurons plus rien, à désirer alors. Mais, hélas! dans le repos même de la mort, nous ne goûterons pas encore un complet repos, nous serons encore en proie à un désir, à celui de la résurrection éternelle. « Dès lors, est-il dit, ils se reposeront de leurs travaux (Apc 1, 13).» Or, si ceux qui meurent dans le Seigneur se reposent de leurs travaux, ils ne laissent pourtant point encore de pousser des cris vers le Seigneur. Placées sous le trône de Dieu, les âmes de ceux qui ont été mis à mort pour lui, ne cessent de crier vers lui (Apc 6, 9), parce que, s’il n’y a plus rien qui les fasse souffrir dans l’état où elles sont, cependant elles ne possèdent pas encore tout, ce qui doit mettre le comble à leur bonheur, et elles ne l’auront que lorsque leur repos sera suivi de la résurrection, et que, à leur sabbat, aura succédé la Pâque.

Prières

Oratio

Omnípotens sempitérne Deus : da nobis ita Domínicæ passiónis sacraménta perágere ; ut indulgéntiam percípere mereámur. Per eúndem Dóminum.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, donnez-nous de célébrer les mystères de la passion du Seigneur de telle sorte que nous méritions de recevoir la rémission de nos péchés. Par le même Seigneur Jésus-Christ.

Oratio

Tua nos misericórdia, Deus, et ab omni subreptióne vetustátis expúrget, et capáces sanctæ novitátis effíciat. Per Dóminum.

Oraison

Que votre miséricorde, ô Dieu, nous purifie de tout ce que nos vieilles tendances pourraient secrètement dérober à nos devoirs et nous rende capables d’une sainte nouveauté.

Prière de Saint Anselme (1033-1109)

Ô Père glorieux, jetez un regard sur les membres déchirés de votre Fils, jadis si gracieux, et, dans votre bonté, Seigneur, rappelez-vous qui je suis. Considérez les peines de l’Homme-Dieu, et guérissez les misères de l’homme créé. Voyez les supplices du Rédempteur, et remettez les dettes du racheté. Restez les yeux fixés, ô Père, sur le corps de votre bien-aimé Fils, qui n’est étendu sur cette Croix que par amour pour moi. Voyez ces mains innocentes, toutes ensanglantées, et pardonnez avec douceur tous les crimes que mes propres mains ont commis. Contemplez la poitrine de votre Fils, percée par une lance cruelle, et renouvelez-moi tout entier dans cette source sacrée qui coule de son Cœur. Regardez enfin comme ses pieds immaculés ont été percés de clous épouvantables, et retenez énergiquement mes pas dans vos chemins, ô mon Dieu. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Potestátem hábeo ponéndi ánimam meam, et íterum suméndi eam.

Ã. J’ai le pouvoir de donner ma vie, et j’ai le pouvoir de la reprendre.

Antienne grégorienne “Potestatem habeo”

Lundi Saint

Lundi Saint

Lundi Saint

La Punchline de Saint Augustin

Toi qui es bon, supporte les méchants pour arriver à la récompense des bons, et ne pas tomber dans le supplice des méchants.

L’onction de Béthanie (Io 12, 1-9) : commentaire de Dom Paul Delatte

Le Seigneur arrive à Béthanie six jours avant la Pâque ; admettons six jours pleins, Jésus ayant pu entrer dans la bourgade le vendredi matin. Le soir, c’est le sabbat qui commence. Le Seigneur se reposera vingt-quatre heures à Béthanie, où demeurait Lazare, celui qui était passé par la mort et que Jésus avait ressuscité. Il est permis de supposer qu’il descendit chez Lazare, encore que le repas du lendemain ait eu lieu, selon les synoptiques, chez Simon, dit le Lépreux, sans doute un parent ou un ami du ressuscité. Les deux sœurs sont présentes. Lazare, dit saint Jean, est aussi parmi les convives : il eût été superflu de le noter si le repas avait été donné chez lui ; cette réflexion de saint Jean s’explique, rapprochée de la précision de saint Matthieu et de saint Marc : in domo Simonis leprosi. À ne lire que le récit des deux synoptiques, on serait tenté de croire que, dans leur pensée, le repas chez Simon eut lieu le mercredi saint, au soir, deux jours avant la Pâque (post biduum Pascha fiet : Mt 26, 2 ; Mc 14, 1) ; mais l’indication de saint Jean est voulue et formelle. Il faut donc admettre, avec saint Augustin (De consensu Evangelist. 1. II, c. 78), que les synoptiques, à cet endroit de leur histoire, rapportent un fait antérieur de quelques jours, mais qui pour eux se noue à la trahison de Judas et appartient déjà réellement aux mystères de la Passion et de la sépulture du Seigneur. Saint Luc, lui, n’a parlé ni de ce repas ni de l’onction qui eut lieu alors : peut-être parce qu’il a déjà décrit un repas, chez Simon le Pharisien, où se fit une onction, différente de celle-ci, mais présentant néanmoins avec elle des analogies (Lc 7, 36-50).

Chez Simon le Lépreux, Marthe est à son office actif et s’empresse autour des convives. Marie est là, elle aussi, attentive, aimante, silencieuse, et active à sa manière. Même sans pénétrer tout le mystère de l’avenir, elle se prêta à la motion intérieure de Dieu pour le prophétiser. Elle prit, dans un vase d’albâtre, une livre d’un parfum de nard très pur, de grand prix ; et, brisant le col du vase au-dessus du Seigneur couché à table, elle répandit sur sa tête le parfum liquide. Puis, s’agenouillant, cette fois encore, aux pieds du Sauveur, elle versa sur eux ce qui restait dans le vase brisé, et, de ses cheveux dénoués, les essuya. Ainsi, toute la personne de Jésus était enveloppée comme d’un voile ou d’un linceul de parfum ; et l’odeur exquise se répandit dans la maison entière. Mais cette prodigalité magnifique déplut à Judas Iscariote, le traître, qui savait, lui, le prix des choses. Il dit tout haut son indignation, que partagèrent, semble-t-il, d’autres disciples : « A quoi bon, grondait Judas, un tel gaspillage ? On aurait pu vendre ce parfum, en retirer au moins trois cents deniers (dix fois plus que ne sera estimé le Seigneur), et les donner aux pauvres. » Ce n’est pas, remarque saint Jean, qu’il eût réellement souci des pauvres ; mais comme il était chargé de la bourse commune, et voleur, il détournait les fonds qu’on y versait.

Cet état de l’âme de Judas vaut la peine qu’on s’y arrête un instant. L’homme de Carioth était Juif (Iudæus, c’est-à-dire originaire de Judée) : probablement le seul Juif parmi les apôtres ; les autres étaient Galiléens, comme le Seigneur. Néanmoins, le Seigneur l’avait choisi ; et, avec la grâce de l’apostolat, la plus haute après la Maternité divine, il lui avait accordé les lumières, les énergies, toutes les ressources surnaturelles requises pour porter dignement sa glorieuse distinction. Il avait été bon, tout d’abord. Il avait sans doute fait des miracles et chassé des démons. Le Seigneur lui avait témoigné de la confiance : comme il était homme de savoir-faire, et qu’un Juif était plus apte qu’un Galiléen à se mettre en rapport avec tous, l’office de trésorier du collège apostolique lui avait été confié. Il s’y était dévoué. Mais il avait fini par regarder à son office, non au Seigneur. Sa naissance et sa fonction relevaient au-dessus de ses frères : cependant saint Pierre demeurait le premier, et saint Jean était plus aimé… Et dès que le Seigneur se réduisit au rôle d’un Messie humble, sans gloire nationale et sans conquête, peut-être ce Juif en souffrit-il plus que les autres.

Depuis plus d’un an (Io 6, 71-72), la pensée de Judas et son cœur s’étaient détournés de Jésus. Il ne demeurait plus parmi les apôtres qu’à raison de son culte pour l’argent. Il avait eu le sort effrayant de tous ceux qui se divisent : un travail perfide et secret avait lentement détaché sa vie du Seigneur et l’avait livrée, toute, à sa passion : l’avidité. En vue de quoi ? On ne sait pas. Peut-être en vue du royaume dont il eût été le grand financier. C’est Judas qui avait le soin des pauvres et faisait les aumônes au nom du Seigneur. Et par un phénomène de transposition mentale qui se rencontre parfois, lui qui soulageait les pauvres au nom du Seigneur se laisse entraîner maintenant à décrier le Seigneur au nom des pauvres. Car, on ne saurait s’y méprendre : le réquisitoire du disciple financier était dirigé contre son Maître. N’était-ce pas, en effet, à cause de Jésus, pour lui complaire, avec une sorte de connivence et de complicité de sa part que venait de s’accomplir, et pour la seconde fois, cette folle prodigalité ? D’ailleurs, comme nous le révèle saint Jean, cette prétendue sollicitude envers les pauvres n’était qu’un prétexte, couvrant mal la cupidité déjà invétérée de Judas. — Ut quid perditio hæc ! Combien de fois, au cours des siècles, retentira cette exclamation contre d’autres prodigalités ! À quoi bon le luxe de la maison de Dieu ? à quoi bon tant de prières ? demandent les hommes utilitaires et pratiques ; à quoi servent les contemplatifs, moines et moniales ? ce sont des vies perdues !

Sainte Marie-Madeleine avait une réponse, semble-t-il, tout indiquée : C’est mon bien ; j’ai le droit d’en user, même d’en abuser. Est-ce vraiment en abuser que de le rendre au Seigneur ? Je me suis bien donnée, moi : pourquoi ne pourrais-je donner mon bien ? C’eût été décisif : le silence de Madeleine le fut davantage. Même, entendit-elle les murmures qui s’élevaient contre elle ? Est-ce que son âme n’était pas ravie ailleurs ? Sainte Madeleine n’est justiciable que de son Seigneur ; nulle fierté, mais la seule confiance. Et comme autrefois, le Seigneur lui-même se constitue son avocat : « Pourquoi, dit-il, faites-vous de la peine à cette femme ? Laissez-la. C’est une bonne œuvre qu’elle accomplit à mon égard. Les pauvres ne vous manquent jamais ; et quand vous le voulez, vous pouvez toujours leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas toujours. Elle a fait ce qu’elle pouvait faire : elle a acquis et gardé ce parfum pour le jour de ma sépulture, d’avance elle a embaumé mon corps. » Son acte est emblématique. A mots couverts, et que le traître était, mieux que personne, à même de comprendre, Jésus annonçait sa mort prochaine. Les deux synoptiques ont ajouté une prophétie du Seigneur : « Je vous le dis, en vérité, partout où sera prêché cet évangile, c’est-à-dire dans le monde entier, on racontera aussi le geste de cette femme, pour exalter et perpétuer sa mémoire. »

Marthe et Marie : commentaire de Saint Ambroise

Par l’exemple de Marthe et de Marie, on montre dans les œuvres de l’une le dévouement actif, chez l’autre l’attention religieuse de l’âme à la parole de Dieu ; si elle est conforme à la foi, elle passe avant les œuvres elles-mêmes, ainsi qu’il est écrit : « Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée. » Appliquons-nous donc, nous aussi, à posséder ce que nul ne pourra nous enlever, en prêtant une oreille non pas distraite, mais attentive : car il arrive au grain même de la parole céleste d’être dérobé, s’il est semé le long de la route (Lc 8, 5, 12).

Soyez, comme Marie, animé du désir de la sagesse : c’est là une œuvre plus grande, plus parfaite. Que le soin du ministère n’empêche pas la connaissance de la parole céleste. Ne reprenez pas et ne jugez pas oisifs ceux que vous verrez occupés de la sagesse : car Salomon le pacifique a cherché à l’avoir en sa demeure (Sap 9, 10 ; Prv 8, 12). Pourtant on ne reproche pas à Marthe ses bons offices ; mais Marie a la préférence, pour s’être choisi une meilleure part. Car Jésus a de multiples richesses et fait de multiples largesses : aussi la plus sage a choisi ce qu’elle a reconnu être le principal. Par ailleurs les Apôtres n’ont pas jugé qu’il fût pour le mieux de délaisser la parole de Dieu et de servir aux tables (Act 6, 2) ; mais les deux choses sont œuvre de sagesse, car Étienne aussi était rempli de sagesse et fut choisi comme serviteur.

Donc que celui qui sert obéisse à celui qui enseigne, et que celui qui enseigne exhorte et anime celui qui sert. Car le corps de l’Église est un, si les membres sont divers ; ils ont besoin l’un de l’autre ; « l’œil ne saurait dire à la main : je ne désire pas tes services, ni de même la tête aux pieds » (1 Cor 12, 12 ssq.), et l’oreille ne saurait nier qu’elle soit du corps. Car s’il en est de principaux, les autres sont nécessaires. La sagesse réside dans la tête, l’activité dans les mains ; car « les yeux du sage sont dans sa tête » (Sir 2, 14), puisque le vrai sage est celui dont l’esprit est dans le Christ, et dont l’œil intérieur est levé vers les hauteurs ; aussi les yeux du sage sont dans sa tête, ceux du fou dans son talon.

Prières

Oratio

Da, quæsumus, omnípotens Deus : ut, qui in tot advérsis ex nostra infirmitáte defícimus ; intercedénte unigéniti Fílii tui passióne respirémus : Qui tecum vivit.

Oraison

Dieu tout-puissant qui voyez que notre faiblesse succombe au milieu de tant d’épreuves, accordez-nous quelque soulagement par les mérites de la passion de votre Fils unique. Lui qui vit et règne avec vous…

Oratio

Adiuva nos, Deus, salutáris noster : et ad benefícia recolénda, quibus nos instauráre dignátus es, tríbue veníre gaudéntes. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Aidez-nous, ô Dieu notre Sauveur, et donnez-nous de célébrer avec joie le souvenir des bienfaits par lesquels vous avez daigné nous régénérer.

Prière de Sainte Gertrude (1256-1301)

Qui est semblable à vous, mon Seigneur Jésus-Christ, mon doux amour, très haut et immense, et qui regardez les choses les plus humbles ? Qui est semblable à vous parmi les puissants, Seigneur, qui choisissez les choses les plus faibles dans le monde ? Qui est tel que vous, qui avez formé le ciel et la terre et qui voulez trouver vos délices avec les enfants des hommes ? Quelle est votre grandeur, ô Roi des rois et Seigneur des seigneurs ? Vous qui commandez aux astres et qui approchez votre Cœur de l’homme ? Qui êtes-vous, vous qui tenez dans votre droite les richesses et la gloire ? Ô Amour, jusqu’où inclinez-vous votre majesté ? Amour, où conduisez-vous la source de la Sagesse ? Assurément jusqu’à l’abîme de la misère. « Venez, venez, venez » : je viens, je viens, je viens à vous, Jésus très aimant, vous que j’ai aimé, que j’ai recherché, que j’ai désiré. À cause de votre douceur, de votre compassion et de votre charité, vous aimant de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma force, je me rends à votre appel. Ainsi soit-il.

Antiennes
Ã. Fáciem meam non avérti ab increpántibus et conspuéntibus in me.
Ã. Ma face, je ne l’ai pas détournée de ceux qui me réprimandaient et qui crachaient sur moi.

Antienne grégorienne “Faciem meam”

Ã. Appendérunt mercédem meam trigínta argénteos : quos appretiátus sum ab eis.
Ã. Ils ont pesé ma valeur : trente pièces d’argent, le prix auquel il m’estime.​

Antienne grégorienne “Appenderunt”

Ã. Non habéres in me potestátem, nisi désuper datum tibi fuísset.
Ã. Tu n’aurais pas de pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut.

Antienne grégorienne “Non haberes”