Dimanche de la Septuagésime

Dimanche de la Septuagésime

Dimanche de la Septuagésime

Le mot de Dom Guéranger

Le Seigneur a les yeux constamment ouverts sur celui qui travaille et qui souffre.

Parabole des ouvriers de la Vigne (Mt 20, 1-16) : commentaire de Dom Paul Delatte

C’est une parabole, et, selon qu’il a été dit souvent, il nous faudra recueillir comme enseignement voulu par le Seigneur la moralité fondamentale du récit, sans rechercher entre chaque détail et la réalité signifiée une coïncidence absolue. Le Royaume des cieux, dans le recrutement quotidien de ses membres, est figuré par l’histoire que voici. Un maître de maison sort dès le matin, afin de trouver des ouvriers pour sa vigne. On ne saurait être inactif et paresseux dans l’Église : Dieu veut des ouvriers. Et c’est de bon matin qu’il sort de chez lui pour les engager. Cet empressement divin a paru dès l’origine de l’homme : Simul in eis condens naturam et largiens gratiam ; il se manifeste à l’égard de chacun de nous, puisque, dès notre naissance, nous sommes régénérés dans le baptême. Le maître s’entend avec les ouvriers sur leur salaire. Il pourrait demander notre travail sans rien promettre, simplement en échange du bienfait de l’existence qui nous a été accordé : mais il agit libéralement, et, comme s’il y avait entre lui et ses ouvriers des termes de justice, il tombe d’accord avec eux sur le juste salaire : ce sera un denier par jour. Et il les envoie à sa vigne.
Vers la troisième heure, il sort de nouveau et il en trouve d’autres, inoccupés, sur la place : « Vous aussi, leur dit-il, allez à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera équitable ». Et ils y vont. On peut remarquer qu’à l’égard de ces ouvriers de la troisième heure, qui avaient perdu sur la place publique les meilleurs moments de la journée, le maître semble plus sobre d’engagements formels ; ces gens le connaissent un peu, sans doute, et ils ont confiance en lui. Vers la sixième heure, puis vers la neuvième, c’est-à-dire vers midi et trois heures de l’après-midi, même sortie, mêmes invitations. Saint Grégoire a reconnu dans ces moments divers des étapes chronologiques définies qui s’appellent Adam, Noé, Abraham, Moïse, le Seigneur, la fin des temps : mais peut-être n’est-il pas besoin de presser autant l’allégorie ; ces détails sont nécessaires à la leçon cherchée, et ils nous montrent la patience du père de famille, le grand souci qu’il a de sa vigne, la sollicitude qui le met en mouvement à toutes les heures du jour pour recruter des ouvriers nouveaux.
Vers la onzième heure, une heure seulement avant la fin de la journée, il rencontre encore quelques oisifs sur la place et il les gourmande familièrement : « Pourquoi vous tenir ici tout le jour sans rien faire ? — Parce que, répondent-ils, personne ne nous a loués ». Et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne. » Puis le maître de maison se souvient de la loi du Deutéronome (Dt 24, 14-15), d’après laquelle le salaire de l’ouvrier mercenaire doit être payé avant la nuit. Le soir venu, à six heures, il donne donc à son intendant l’ordre de rassembler les ouvriers et de leur distribuer le salaire, mais dans l’ordre inverse de leur arrivée au travail ; car il faut que tous soient témoins de la générosité du père de famille ; et surtout cela encore est nécessaire à l’enseignement qui naîtra de la parabole. Les ouvriers de la on-zième heure se présentèrent et reçurent chacun un denier. Les premiers, c’est-à-dire tous les autres, vinrent ensuite, espérant bien recevoir davantage ; mais eux aussi reçurent chacun un denier. Ils tendaient la main, mais non sans murmurer contre le maître de maison : « Voilà des gens, disaient-ils, qui ont travaille une heure en tout, et vous les traitez absolument comme nous, qui avons porté le fardeau du jour et de la chaleur ! »
Mais le maître, à son tour, revendique la plénitude de sa liberté pour récompenser des dispositions dont il est le seul juge. « Mon ami, répond-il à l’un d’eux, peut-être au plus maussade, je ne vous fais pas tort. Le salaire convenu entre vous et moi n’était-il pas un denier ? Prenez ce qui vous revient, et allez-vous en. Je veux donner à cet ouvrier de la onzième heure autant qu’à vous. Ne m’est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? Est-ce que votre œil est mauvais parce que, moi, je suis bon ? » C’est-à-dire : n’ai-je pas le droit de consulter plutôt les exigences de ma bonté que les protestations de votre jalousie ?
L’allusion au particularisme juif et à son châtiment est transparente dans tout le passage. On croirait entendre déjà l’épître aux Romains. Sans doute l’enseignement est d’ordre général : il rappelle que si Dieu est miséricordieux et juste envers tous, sa libéralité souveraine se réserve de faire verser la mesure, lorsqu’il le juge à propos, en faveur de ceux qu’il aime. Ses bontés ne nous donnent pas de droit sur lui ; car ce n’est pas à force de donner qu’on devient débiteur ou obligé. Mais la parabole nous montre surtout et l’irritation juive en face d’un bienfait qui désormais est étendu à l’humanité entière, et la décision sans appel du Seigneur. Il coupe court à toutes les réclamations de la Synagogue ; il annonce que la gentilité, qui était délaissée jusqu’alors, deviendra la première, et que l’Israël selon la chair, hier encore privilégié, fera place à l’Israël de Dieu (Gal 6, 16). Ce n’est pas une allusion à ce que Dieu se réserve de faire au jugement dernier : c’est une description graphique de ce que seront dorénavant les deux portions de l’humanité, judaïsme et gentilité, relativement à l’Église de Dieu sur terre. Sic erunt novissimi primi, et primi novissimi : multi enim sunt vocati, pauci vero electi. Les deux locutions, d’apparence proverbiale, réunies dans saint Matthieu (Mt 20, 16), dessinent la grande révolution religieuse qui se prépare, qui est inaugurée déjà. Qu’Israël fût supplanté, cela n’était nullement nécessaire en soi. Même dans l’économie nouvelle, les Juifs auraient pu garder quelque chose de leur situation privilégiée. C’est à eux que l’évangile fut offert d’abord : Vobis oportebat primum loqui verbum Dei (Act 13, 46) ; Iudæo primum et Græco (Rm 1, 16 ; 2, 10). Rappelons-nous la réponse faite par le Seigneur lui-même à la Chananéenne (Mt 15, 24), et la recommandation adressée jadis aux apôtres d’aller d’abord aux brebis perdues d’Israël (Mt 10, 5-6).
Même, à lire attentivement les vingt-sept derniers chapitres d’Isaïe, on est tenté parfois, devant la description prophétique du « Serviteur de Dieu », d’y reconnaître le peuple entier, appelé par l’invitation divine et par toute son histoire à devenir le prédicateur de la foi chrétienne, à conquérir le monde au Messie sorti de lui. Au lieu de douze apôtres seuls élus, Dieu aurait trouvé un peuple d’apôtres, une nation entière mettant au service de la vérité surnaturelle les incontestables ressources de son énergie. On dirait que le Seigneur y a pensé, et que l’avenir dont a parlé saint Paul (Rm 11, 12 et 15) aurait pu être anticipé. Dans les dispositions providentielles, à côté d’un droit divin qui s’impose, il y a, semble-t-il, une part de droit divin qui se propose ; il y a des chances ménagées aux individus et aux peuples, comme un idéal possible, et dont les hommes et les sociétés parfois se détournent, à leur détriment, mais sans parvenir à déconcerter l’ensemble des desseins de Dieu. Le judaïsme s’est dérobé. Au lieu de paraître divine par l’apostolat de tout un peuple, l’économie nouvelle apparaîtra divine par la condition chétive de ses douze premiers prédicateurs, et par sa glorieuse diffusion, en dépit de l’opposition forcenée de ceux-là même qui auraient dû l’accueillir les premiers. Leur ruine deviendra la richesse des gentils (Rm 11, 12). Ils ne devront donc s’en prendre qu’à eux-mêmes si, après avoir été au premier rang, ils sont relégués au dernier (cf. Lc 13, 30). De toutes manières, le Seigneur s’est offert à son peuple ; est-il une portion de la Palestine qui n’ait bénéficié de son ministère ? Tous ont été appelés : peu d’entre eux, douze seulement, ont été choisis comme les conquérants du Royaume messianique, comme les Patriarches de l’Israël nouveau. Sans doute, avec eux, des milliers de Juifs ont cru à l’évangile ; mais il reste évident que ces vrais fils d’Abraham ont été prélevés sur une masse demeurée infidèle. On voit que la théorie dite « du petit nombre des élus » se réclame à tort d’un passage dont la vraie signification est très différente.

Prières

Oratio

Preces pópuli tui, quæsumus, Dómine, cleménter exáudi : ut, qui iuste pro peccátis nostris afflígimur, pro tui nóminis glória misericórditer liberémur. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, écoutez avec clémence les prières de votre peuple, afin que nous qui sommes justement affligés pour nos péchés, nous soyons miséricordieusement délivrés pour la gloire de votre nom.

Prière du Père Xavier de la Croix de Ravignan (1795-1858)

Ô mon Dieu, je tendrai au but suprême de ma vie, et pour cela je m’imposerai des sacrifices ; il m’en coûtera, mais j’irai à vous et je serai sûr de rencontrer en vous le cœur d’un père. Ah ! Seigneur, je sais mal vous aimer et vous servir. Je vous ai si souvent abandonné, oublié ! Je me suis si souvent confié en moi-même et dans les créatures ! Mais, en vous priant, malgré moi, contre moi, et avec le secours de Marie, je chercherai et je trouverai près de vous, avec vous, mon vrai bonheur et mon repos. Cette grâce que vous m’avez promise, je la poursuivrai, je la demanderai tous les jours. Seigneur, vous m’accorderez cette grâce qui doit me dépouiller de mon amour-propre, me détacher de mes caprices, de mes goûts ; cette grâce qui doit me faire remporter une victoire définitive sur moi-même ! Seigneur, ce travail sera fatigant ! Il y aura peut-être une heure où je sentirai cruellement le combat de l’ennemi : ô mon Dieu, je me réfugierai alors sous l’abri de vos ailes, j’invoquerai l’Étoile de la mer, et avec elle j’ai l’espérance certaine d’arriver au port. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Sic erunt novissimi primi et primi novissimi : multi enim sunt vocati, pauci vero electi.

Ã. Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers derniers. En effet, beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

Antienne grégorienne “Sic erunt”

Antienne Sic erunt

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Mystique de Noël d’après saint Bernard

Mystique de Noël d’après saint Bernard

Mystique de Noël d’après saint Bernard

Si la fête de Noël est l’occasion de réjouissances bien légitimes pour nous, chrétiens, il faut cependant veiller à respecter l’ordre, de sorte que la réjouissance du corps n’étouffe pas celle de l’âme, et que la nourriture spirituelle ne soit pas entamée par la charnelle :

« Pour certains, la mémoire de cette faveur se tourne en prétextes pour la chair (Gal 5, 13), et tu peux les voir déployer en ces jours-là une grande agitation pour préparer des vêtements fastueux, des aliments délicats, comme si c’était cela, ou des réalités de ce genre, que le Christ recherchait par sa naissance » (Adv. III, 1).

Il nous faut donc considérer ces mystères de la nativité du Seigneur (enfant-Dieu, naissant d’une vierge, etc) qui sont comme

« les récipients d’or et d’argent (cf. Ex 3, 22) dans lesquels, en ces jours de si grande fête, on sert à manger, à la table du Seigneur, même à tous les indigents (1 Cor 10, 21). Ces récipients, nous n’avons pas à les emporter : les plats et les coupes d’or ne nous sont pas donnés, mais bien la nourriture et la boisson qu’ils contiennent » (Nat. III, 1).

Ces vases d’or qui représentent la dimension divine de l’événement, nous les contemplerons, puis nous prendrons la nourriture qu’ils contiennent, vertus du Sauveur à imiter.

Importance du Mystère de l’Incarnation

Pour saisir l’importance de la Nativité, nous devons revenir au principe de notre histoire. Ainsi, dans son deuxième sermon saint Bernard commence par expliquer l’admirable création de l’homme, glaise dans laquelle Dieu a insufflé une âme, source de la dignité de l’homme par rapport aux autres créatures corporelles :

« Comment ne pas se rendre compte, frères, de tout ce que l’âme apporte au corps? Sans âme, la chair ne serait-elle pas une souche insensible? C’est de l’âme, en effet, que surgit la beauté, de l’âme que vient la croissance, de l’âme que dépendent la clarté du regard et la sonorité de la voix » (Nat. II, 2).

Mais ce n’est pas tout, Dieu avait élevé l’homme à l’état surnaturel, le créant “à son image et à sa ressemblance”, la justice originelle d’Adam était comme un sceau de Dieu en lui :

« Oui, Dieu a fait l’homme droit, et l’homme en cela était à la ressemblance de Celui dont il est écrit : “Droit est le Seigneur notre Dieu: en lui, point d’iniquité” (Ps 91, 16). De même Dieu a fait l’homme véridique et juste, selon qu’il est Lui-même vérité et justice » (Nat. II, 3).

En convoitant la sagesse, connaissance du bien et du mal, Adam et Ève (après Lucifer) voulurent s’attribuer ce qui était le propre de Dieu le Fils; et, par cet orgueil, se condamnèrent eux-même, perdant ce qui leur venait de Dieu en voulant devenir comme des dieux.

Dieu allait-Il perdre irrémédiablement sa créature dans sa justice ? Non, l’homme, contrairement au diable, et en raison même de sa nature à la fois spirituelle et corporelle, pouvait être racheté, et c’est ce que Dieu a voulu :

«Faire miséricorde Lui est propre. Car c’est en Lui-même qu’Il puise la réalité même et la semence, en quelque sorte, du pardon. Pour ce qui est de juger et de condamner, c’est nous qui L’y contraignons, d’une certaine manière» (Nat. V, 3).

Et puisque c’était les prérogatives du Fils de Dieu qui étaient visées, c’est par Lui que l’homme serait comme recréé plus admirablement encore qu’il n’avait été créé :

«Tous Me portent envie – semblait-Il dire – : Je vais donc venir et Me comporter de telle manière que, pour quiconque aura voulu M’envier et désiré M’imiter, cette rivalité tourne à son bien» (Adv. I, 4).

Nous voyons donc dans la Nativité du Verbe fait chair l’accomplissement parmi nous de cette miséricorde après laquelle le monde pécheur soupirait :

«Que paraisse, Seigneur, ta bonté, à laquelle l’homme, créé à ton image (Gn 1, 27), puisse se conformer. Car, pour ce qui est de la majesté, de la puissance et de la sagesse, il nous est impossible de les imiter, et il serait inconvenant pour nous de les convoiter» (Nat.I, 2).

Grâces du Mystère de l’Incarnation

Voici le mystère à contempler en cette fête de Noël, mystère de l’infinie miséricorde de Dieu à notre égard : Dieu vient à nous pour nous sauver non pour nous juger, qu’avons nous à craindre ?

«Oui, Il s’est fait petit enfant; la Vierge, sa mère, enveloppe de langes ses membres délicats (Lc 2, 7) : et toi, tu tremblerais encore d’effroi (cf Ps 13, 5) ? A ce signe du moins tu sauras qu’Il est venu non pour te perdre mais pour te sauver (Lc 9, 56), pour te délivrer non pour t’enchaîner. Déjà Il part en guerre contre tes ennemis, déjà Il piétine la nuque des orgueilleux et des superbes (Dt 33, 29), Lui qui est puissance et sagesse de Dieu (1 Cor 1, 24)» (Nat. I, 4).

Il vient pour mettre à mort la double mort qui nous affecte : celle de l’âme, le péché, et celle du corps.

«Et déjà, en vérité, dans sa propre personne Il a vaincu le péché quand Il a assumé la nature humaine sans la moindre contamination. Grande, effectivement, a été la violence infligée ainsi au péché, et on peut être certain que celui-ci a été réellement chassé lorsque notre nature, qu’il se glorifiait d’avoir totalement investie et occupée, s’est trouvée dans le Christ absolument dégagée de sa possession» (Nat. I, 4).

Et durant toute sa vie ici-bas le Sauveur poursuivra le péché par son enseignement et son exemple, de sorte qu’Il deviendra pour nous comme les quatre sources qui arrosaient le Paradis terrestre (Gn 2, 10 ss.) :

«De la source de la miséricorde, nous recevons, pour laver nos fautes, les eaux de la rémission des péchés. De la source de la sagesse, nous recevons, pour étancher notre soif, les eaux du discernement. De la source de la grâce, pour arroser les plantes de nos bonnes œuvres, nous recevons les eaux de l’empressement spirituel. Cherchons alors, pour cuire nos aliments, des eaux brûlantes : les eaux de l’émulation. Ce sont elles qui préparent et chauffent à point l’élan de nos désirs : elles sortent en bouillonnant de la source de la charité» (Nat. I, 6).

Mais, c’est par sa passion que le Christ enchaînera cette mort de l’âme. Nous voyons déjà se dessiner sur la crèche l’ombre de la Croix :

«Oui, le Christ pleure, mais autrement que les autres enfants, ou au moins pour une autre raison.(…) Ceux-là pleurent en raison du joug pesant qui accable tous les fils d’Adam (Si 40, 1), Lui à cause des péchés des fils d’Adam. Et si maintenant, pour eux, Il répand ses larmes, pour eux aussi, plus tard, Il répandra son sang» (Nat. III, 3).

Quant à la mort du corps, le Christ la vaincra d’abord en Lui-même par sa résurrection puis en nous quand Il ressuscitera nos corps mortels (Rom 8, 11; cf. Nat. I, 4).

Les exemples du Seigneur dans sa Nativité

Si Notre Seigneur est la cause de notre salut, Il en est aussi le modèle, l’exemplaire auquel nous devons nous conformer. De là, après avoir contemplé la beauté de ce mystère de Noël, mystère de miséricorde, laissons-nous exhorter à la vertu par l’Enfant-Dieu et toutes les circonstances dont Il a voulu que sa naissance fut entourée. Saint Bernard dit ailleurs :

«C’est donc par Dieu, sans aucun doute, que le commencement de notre salut s’opère, ce n’est en tout cas ni par nous ni avec nous. Mais le consentement et l’œuvre du salut, même s’ils ne viennent pas de nous, ne se font cependant plus sans nous» (De gratia et libero arbitrio, XIV, 46).

Le fait lui-même de l’incarnation du Verbe qui se manifeste au monde dans la nativité constitue le premier et le plus profond enseignement, celui de l’humilité, fondement de toutes les vertus :

«Efforcez-vous à l’humilité, car elle est le fondement et la gardienne de toutes les vertus; suivez-la à la trace, car elle seule peut sauver vos âmes (cf. Lc 1, 21). Quoi de plus inconvenant, en effet, quoi de plus abominable, et de plus gravement punissable, pour un homme, que de voir le Dieu du Ciel se faire petit enfant, et de continuer soi-même à se grandir au dessus de la terre ? Quelle insupportable impudence, alors que la Majesté s’est anéantie Elle-même, si le vermisseau s’enfle et se gonfle d’importance » (Nat. I, 1).

En second lieu, nous pouvons considérer le temps auquel le Christ a voulu naître. Pourquoi choisir l’hiver comme saison de sa naissance ? L’été n’aurait-il pas mieux convenu au Soleil de justice ? Non, la gloire devait être au terme de son pèlerinage terrestre et non au commencement, sa vie devant être l’exemplaire de notre vie spirituelle :

«Voilà pourquoi, en vue de sa naissance, le Fils de Dieu, doté du pouvoir d’en déterminer le moment, a choisi le plus pénible, surtout pour un nourrisson et, un nourrisson dont la mère, toute pauvre, dispose tout juste de quelques chiffons pour le langer et d’une crèche pour le coucher (Lc 2, 7)» (Nat. III, 1).

Il nous faut donc, pour suivre le Christ, commencer par la pénitence, naître en hiver. De plus c’est de nuit qu’Il voulut naître, comme pour se cacher; Il nous enseigne par là la modestie et l’esprit de silence :

«Où sont donc ceux qui, avec tant d’impudence, n’ont qu’un désir : celui de se faire voir ? (…) Si le Christ garde le silence, c’est qu’Il ne veut ni se hausser, ni se magnifier, ni se faire connaître : voici alors qu’un ange L’annonce et que la multitude de l’armée céleste Le loue (Lc 2, 13). Par conséquent, toi qui veux suivre le Christ, cache le trésor que tu as trouvé (Mt13, 44). Aime à passer inaperçu; que la bouche d’un autre s’occupe de ton renom, que la tienne garde le silence (Prv 27, 2)» (Nat. III, 2).

Enfin, approchons-nous encore et voyons le lieu dans lequel Notre Seigneur a voulu naître :

«Pourquoi donc choisi-t’Il une étable ? -pour désapprouver, bien sûr, la gloire du monde, pour condamner la vanité de ce siècle » (Nat. III, 2).

Si nous pénétrons plus avant dans cette étable, nous voyons l’Enfant-Dieu entouré de Marie et de Joseph (Lc 2, 12) qui représentent deux vertus à pratiquer :

«De même que la petite enfance du Sauveur manifeste l’humilité, de même la continence est mise en valeur par la Vierge, et la justice par Joseph, que l’Évangile, non sans raison, qualifie d’homme juste (Mt 1, 19) en faisant son éloge (cf. 2 Cor 8, 18)» (Nat. IV, 2).

Nous y voyons encore les bergers invités par les anges eux-mêmes, bergers qui représentent l’esprit de pauvreté, le labeur à la sanctification et la vigilance sur nos actes :

«C’est en effet aux bergers qui veillaient et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit qu’est proclamée la joie de la lumière nouvelle; c’est à eux que la naissance du Sauveur est annoncée (Lc 2, 12)» (Nat. V, 5).

Ainsi donc, en ces saints jours de Noël, aimons à nous pencher sur la crèche par la méditation quotidienne de ce mystère de la miséricorde divine qui a employé un moyen si admirable pour opérer notre salut. Pourrons-nous jamais considérer toute la portée de ces paroles du prologue de l’évangile de saint Jean : «Et le Verbe était Dieu… Et le Verbe s’est fait chair, et Il a habité parmi nous… Et nous avons tous reçu de sa plénitude et grâce pour grâce.» ? Qu’il nous soit permis, pour finir, de citer une dernière fois le saint abbé de Clairvaux à la parole si douce et si forte :

«Oui, vraiment, frères, le Verbe s’est fait chair et Il a demeuré parmi nous (Io 1, 14). Alors qu’Il demeurait au commencement près de Dieu (Io 1, 2), Il habitait la lumière inaccessible et personne ne pouvait Le saisir (1 Tim 6, 16). Qui, en effet, a connu la pensée du Seigneur, ou qui fut son conseiller (Rom 11, 34) ? L’homme charnel ne percevra jamais ce qui relève de l’Esprit de Dieu (1 Cor 2, 14); mais, désormais, que l’homme même charnel le saisisse, car le Verbe s’est fait chair. Si l’homme ne sait rien entendre, sauf ce qui est chair, et bien, voici que le Verbe s’est fait chair : que l’homme au moins l’écoute dans la chair. Ô homme, dans la chair, la Sagesse se montre à toi. Autrefois cachée, voici que désormais elle pénètre les sens mêmes de ta chair. C’est charnellement, pour ainsi dire, qu’il t’est proclamé : “fuis la jouissance, car la mort est placée au seuil du plaisir (Regula Sancti Benedicti, VII, 24); fais pénitence, car c’est par cette dernière que le Royaume approche (cf. Mt 3, 2)”» (Nat. III, 3).

«Oui, à moi toutes ces réalités : c’est pour moi qu’elles sont survenues, c’est à moi qu’elles sont offertes, à moi qu’elles sont proposées comme un modèle à imiter » (Nat. III, 1).

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Mercredi des Quatre-Temps de l’Avent

Mercredi des Quatre-Temps de l’Avent

Mercredi des Quatre-Temps de l’Avent

Le mot de Saint Bernard

Rougis donc, homme, ô cendre orgueilleuse ! Un Dieu s’abaisse et toi tu t’élèves ! Un Dieu se soumet aux hommes, et toi, non content de dominer tes semblables, tu vas jusqu’à te préférer à ton Créateur ?

L’Annonciation à Marie : Commentaire de l’Évangile (Lc 1, 26-38) par Dom Delatte
Après l’annonciation du Précurseur, saint Luc nous rapporte l’annonciation du Messie. Les cinq mois silencieux d’Élisabeth se sont écoulés. Nous sommes arrivés au sixième mois depuis la scène du temple. Maintenant, la scène est à Nazareth, dans la Galilée. Une humble maison, plus auguste que le temple. Un ménage humble et pauvre : un artisan, son épouse vierge. Regardons. Là nous pouvons tout apprendre. Nazareth est l’école par excellence. Nous voyons le milieu et l’atmosphère où s’accomplissent les œuvres de Dieu : l’humilité, la pauvreté, la solitude, la pureté, l’obéissance. — Ce même archange Gabriel, envoyé, dans l’Ancien Testament, pour renseigner Daniel sur le mystère des semaines d’années et la date de l’avènement du Messie, député à Zacharie pour lui apprendre que l’heure est proche, est envoyé maintenant de Dieu dans une ville de la Galilée, Nazareth, à une vierge du nom de Marie, épouse de Joseph, un rejeton de la famille de David.
« Et ayant pénétré près d’elle, il dit : “Je vous salue, pleine de grâce”… » Ce n’est pas avec des paroles qu’il faut commenter. Aussi bien, les termes sacrés sont pleins, riches de signification profonde. C’est vraiment la joie qui est annoncée au monde, et depuis cette heure-là, il n’y a plus que du bonheur pour ceux qui acceptent l’incarnation. Cette création surnaturelle qui s’éveille à la parole de l’ange suffit à l’allégresse du temps et à celle de l’éternité. — Le terme grec traduit par gratia plena signifie une plénitude de grâce reçue par Notre-Dame. Saint Thomas nous a dit en quoi consiste cette plénitude (S. Th., 3a, q. 27, art. 5). Et comme la grâce est la dot de l’âme et la condition de son union à Dieu, celle qui est pleine de grâce est pleinement à Dieu, pleinement avec Dieu ; elle est sainte non seulement par ses privilèges, mais par ses vertus. « Le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. »
L’ange ne dit rien de plus. La salutation était plus large que toutes celles adressées dans l’Ancien Testament, l’attitude de l’ange infiniment respectueuse, la Vierge infiniment humble. Joignons ensemble tous ces éléments, et nous aurons la raison de la prudente réserve de Notre-Dame. Lorsqu’on remarque qu’elle fut troublée à ces paroles de l’ange, cela veut dire qu’elle demeura indécise sur ce qu’elle devait répondre. Et, gardant le silence, elle recherchait, à part elle, ce que pouvait signifier une telle salutation. Encore une fois, elle est humble, elle est prudente : l’ange l’a abordée comme une reine, mais il n’a encore rien dit de son message divin.
En face de ce silence, qui contenait une interrogation muette, Gabriel reprit la parole. Le ne timeas n’a pas pour dessein de bannir une crainte proprement dite, mais seulement d’exclure même le trouble et l’indécision que nous venons de décrire. Cette fois Notre-Dame est appelée par son nom : « Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. » La faveur de Dieu, la tendresse de Dieu, qui est souveraine, qui est gracieuse, qui est active, s’est reposée sur elle. La même expression a été employée au sujet de Noé, qui bâtit l’arche du salut : Noe vero invenit gratiam coram Domino (Gn 6, 8). Mais il s’agit aujourd’hui d’une faveur plus haute, d’une arche plus sainte, d’un salut plus complet. La Sainte Vierge connaissait les Écritures ; elle avait lu et médité, au chapitre 7 d’Isaïe, des expressions que l’ange emploie à son tour. « Voici que la Vierge concevra et enfantera un Fils, et on l’appellera Emmanuel. » — « Voici, dit l’ange, que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un Fils, et vous l’appellerez Jésus. » Le parallélisme était flagrant. Emmanuel, « Dieu avec nous », c’était l’équivalent de Jésus, « Dieu Sauveur ».
Observons par quels traits l’ange dessine la mission du Fils de la Vierge. Il sera grand : il sera appelé, parce qu’il sera réellement, Fils du Très-Haut. L’ange ne dit pas : le Fils du Très-Haut. Ses paroles semblent calculées pour marquer une relation intime avec Dieu, sans exprimer encore nettement la filiation divine et la seconde personne de la très Sainte Trinité. — Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Il régnera pour les siècles sur la maison de Jacob, et son règne n’aura point de fin. Remarquons les termes et l’étendue de la prophétie. C’est chose extraordinaire que cet enfant, qui n’est pas né encore, soit promis à sa Mère comme un roi, et comme un roi éternel, en dépit de l’humiliation à laquelle était réduit, à cette époque, le peuple juif tout entier. Peut-être avons-nous le droit de remarquer aussi que cette prophétie s’est accomplie, qu’elle s’accomplit chaque jour encore, qu’elle est partiellement inachevée, et que le temps ne dure que pour lui donner le loisir de sa pleine réalisation.
Il semble que Notre-Dame, même avant la salutation angélique, aurait dû se reconnaître comme prédestinée à devenir la Mère de Dieu. Elle connaissait admirablement les Livres Saints ; elle était pleine de grâce ; elle savait que les temps étaient venus ; elle était de la famille de David ; le Messie devait naître d’une vierge : or il lui avait été inspiré de vouer, la première, sa virginité à Dieu. Tous les indices semblaient donc réunis. Comment ne s’est-elle pas demandé : « Mais n’est-ce pas de moi qu’il est question ? » Elle ne se l’est pas demandé. Les humbles s’ignorent. Peut-être avait-elle souhaité seulement d’être la servante de la Mère du Messie. Et la salutation de l’ange, si claire pour nous après l’événement, ne fit pas sortir la Vierge de cette divine ignorance d’elle-même. Après tout, il y avait moyen d’interpréter les paroles angéliques de manière à demeurer en deçà d’une grandeur à laquelle elle n’avait jamais songé. Aussi longtemps qu’il demeurait une imprécision, une part d’obscurité dans le message divin, ce serait une retraite, un abri où se réfugierait l’humilité de la Vierge. Y a-t-il au monde un spectacle plus beau que celui-là ? Dieu, qui y était attentif, dut s’y complaire. Nous aussi, perdons-nous dans cette splendeur. — Voici comment on pourrait traduire cet incomparable malentendu : « Dieu, par l’ange, me promet un fils. Il sera glorieux. Mais puisque l’ange n’a pas dit formellement qu’il est le Messie, qu’il est le Fils de Dieu, ce sera un roi comme les autres, un homme comme les autres. Il naîtra d’une femme, non d’une vierge. Or, j’ai voué à Dieu mon corps et mon âme ; mon mariage n’est qu’un voile, et mon époux le gardien prédestiné de ma virginité. Comment donc pourra s’accomplir la promesse angélique, puisque j’ai fait vœu de n’être à aucun homme ? » Quomodo fiet istud, quoniam virum non cognosco ?
Dans la réponse de l’ange, nous entendons la réponse de Dieu. Le Fils qui sera donné à Marie ne sera pas le fruit d’un commerce humain : le vœu de virginité demeurera donc sauf. « C’est l’Esprit de Dieu, l’Esprit-Saint, qui descendra sur vous ; c’est la force du Très-Haut qui vous couvrira de son ombre. » Le texte grec est susceptible de plusieurs interprétations. La Vertu de Dieu, c’est-à-dire le Fils de Dieu, vous demandera son voile, sa nature humaine, l’ombre dont il s’enveloppera pour se rendre visible aux regards humains ; la Vertu de Dieu, le Fils de Dieu, entrera en vous, comme on entre dans sa demeure ; il se reposera à l’ombre de votre sein ; il sera, par vous, Dieu avec nous, Emmanuel, beaucoup plus vraiment que dans le Saint des Saints et à l’ombre des grands chérubins qui étendent leurs ailes sur le propitiatoire ; une troisième interprétation, celle qui est commune, et préférable, semble-t-il, reconnaît qu’il est question encore du Saint-Esprit, comme dans la première partie du verset ; nous aurions affaire à un cas de parallélisme synthétique et d’équivalence entre Spiritus Sanctus superveniet in te et Virtus Altissimi obumbrabit tibi. Par deux fois, l’ange a voulu signifier la pureté virginale de la conception promise. Ce n’est point l’homme, c’est Dieu seul, c’est la sainteté et la pureté de Dieu qui interviendra. Esprit-Saint et Vertu du Très-Haut indiquent tous deux une même réalité : Dieu dans sa sainteté et son pouvoir infini, en un mot l’élément actif de cette création surnaturelle. Les paroles qui suivent marquent le résultat, le fruit béni de cette action : « C’est pourquoi l’enfant qui doit naître sera appelé Saint et Fils de Dieu. » Le Fils de Dieu prendra, grâce à Notre-Dame, sa place dans la création, sa place, la première et l’unique, dans la famille humaine : Ut sit ipse primogenitus in multis fratribus (Rm 8, 29).
Il y a une grande différence entre l’accueil fait par Zacharie au message angélique : « Comment saurai-je qu’il en sera ainsi ? » et celui de la Sainte Vierge : « Comment cela se fera-t-il ? » Aucun doute n’effleure l’âme de Notre-Dame ; elle demande seulement à l’ange comment, dans sa vie, se pourront concilier deux devoirs : celui de l’obéissance et celui de son vœu. Néanmoins, nous remarquerons que Dieu use, dans l’un et l’autre cas, du même procédé. Il traite sa créature avec respect ; il lui donne un signe, c’est-à-dire une preuve de ses dires et une garantie de la foi qu’il réclame. Ainsi, ses témoignages sont croyables à l’infini : Testimonia tua credibilia facta sunt nimis. Ce signe, la Sainte Vierge ne le sollicitait pas : il lui fut gracieusement accordé. Pour obtenir son consentement, l’ange en appelle à une autre conception miraculeuse : Votre parente Élisabeth, elle aussi, a conçu un fils dans sa vieillesse ; depuis six mois déjà elle le porte en son sein, elle, la stérile. Car nulle parole prononcée par Dieu, nulle promesse sortie de ses lèvres ne sera jamais trahie, ni démentie, ni inexécutée.
II y avait un intérêt extrême, pour l’humanité et pour Dieu même, à ce que la Sainte Vierge donnât son adhésion au mystère. Lorsqu’il s’agit d’union et de mariage, il doit y avoir un consentement libre des deux parties. L’union hypostatique n’échappe pas à cette loi. C’est une union : ce n’est pas une conquête, ni une contrainte, une sorte de mainmise violente, où ne seraient point respectés les droits et la dignité d’un des contractants. Dieu, nous l’avons dit, traite sa créature avec égards. Or, ce consentement indispensable à l’Incarnation, Dieu ne pouvait le demander ni à la portion de l’humanité qui avait précédé et qui n’existait plus ; ni à la portion qui existait alors et qu’on ne pouvait plébisciter pour savoir si elle consentait à l’union divine ; ni à la portion future de l’humanité. On ne pouvait non plus consulter la nature humaine individuelle que devait revêtir le Verbe : elle n’existait pas encore, et c’était précisément en vue de son existence que le consentement était sollicité. Voilà donc les destinées du monde suspendues aux lèvres et au cœur de Notre-Dame. Entendons l’Église, dans sa liturgie, la supplier de consentir à Dieu : Suscipe verbum, Virgo Maria, quod tibi a Domino per angelum transmissum est… Monde créé et monde incréé, tous les deux sont anxieux, attentifs, épiant la réponse de la Vierge, qui, pour tous deux, sera décisive. Ce n’est pas un rêve arbitraire, mais la doctrine de saint Thomas d’Aquin : l’Annonciation, dit-il, était convenable : « Pour montrer ainsi un certain mariage spirituel entre le Fils de Dieu et la nature humaine. Et voilà pourquoi l’annonciation demandait le consentement de la Vierge représentant toute la nature humaine » (S. Th., IIIa, q. 30, art. 1). La Sainte Vierge n’ignorait pas ce que devait impliquer pour elle la maternité divine. Dieu n’a pas surpris sa Mère. Elle savait, par l’Écriture, sur quelles épines nues son cœur serait traîné. C’est, non les yeux fermés, mais les yeux ouverts, l’âme avertie et pleinement consciente, qu’elle adhère au vouloir du Seigneur.
La condition faite à Notre-Dame par l’Incarnation entraîne deux conséquences, qu’il nous suffira ici d’indiquer. La première, c’est que jamais fils n’a été le bien de sa mère autant que le Seigneur l’a été de Marie. La virginité de Notre-Dame attache son Fils à elle toute seule, à elle exclusivement, comme le fruit de sa pureté ; il est le Fils de sa chair et de sa volonté ; à lui elle a vraiment tout donné. Mais comment osons-nous parler de tels mystères ? Il nous faudrait pourtant ajouter encore qu’à l’heure même de l’Incarnation, Notre-Dame a concentré et ramassé en elle l’humanité entière ; que son âme a comme embrassé et enveloppé tout ce que nous sommes ; et qu’à l’exemple de son Fils, à raison du même acquiescement qui lui a été demandé par Dieu, nous sommes à elle comme nous ne sommes à personne. Elle est la Mère de tous les vivants, la nouvelle Ève. Comment peut-il demeurer une tristesse sur terre, depuis que l’éternité elle-même s’est inclinée, que les cieux se sont abaissés, que l’ange est venu au nom de Dieu, et que Notre- Dame et notre Mère lui a répondu simplement : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole » ?
Et l’ange se retira d’auprès d’elle. Et, en même temps que la Vierge disait à Dieu : Ecce ancilla Domini, dans une adoration parfaite, s’élevait de son sein une adoration plus parfaite encore. La Mère de Dieu se disait la servante du Seigneur ; le Fils de Dieu se disait l’esclave et le serviteur de Dieu. L’apôtre saint Paul nous l’a révélé : « Lorsque le Christ fit son entrée ici-bas, il dit : Vous ne vouliez plus d’hosties et d’oblations, alors vous m’avez donné un corps ; les holocaustes et les victimes pour le péché ne vous plaisaient point, alors j’ai dit : Me voici, selon qu’en tête du livre il est écrit de moi, pour faire, ô Dieu, votre volonté. » (Hbr 10, 5-7.) C’est au même instant que, du cœur du Fils comme de celui de la Mère, montait vers Dieu le parfum d’un même sacrifice, d’une même adoration.

Prières

Oratio

Præsta, quæsumus, omnípotens Deus : ut redemptiónis nostræ ventúra sollémnitas et præséntis nobis vitæ subsídia cónferat, et ætérnæ beatitúdinis præmia largiátur. Per Dóminum.

Oraison

Faites, nous vous le demandons, Seigneur : que la solennité approchant de notre rédemption nous apporte avec elle les grâces nécessaires pour la vie présente et nous obtienne la récompense du bonheur éternel.

Oratio

Festína, quæsumus, Dómine, ne tardáveris, et auxílium nobis supérnæ virtútis impénde : ut advéntus tui consolatiónibus sublevéntur, qui in tua pietáte confídunt : Qui vivis et regnas.

Oraison

Hâtez-vous, Seigneur, nous vous le demandons, ne tardez plus : assistez-nous de la force d’en haut pour que votre venue réconforte ceux qui se confient en votre bonté.

Prière de Sainte Gertrude d’Helfta (1256-1301)

Salut, Marie, Reine de clémence, Olivier de miséricorde, vous par qui nous est venu le Remède de vie ; Reine de clémence, Vierge et Mère du divin Rejeton, vous par qui nous est venu le Fils de l’éternelle lumière, l’odorant Rejeton d’Israël. Ah ! Puisque, par votre Fils, vous êtes devenue la véritable Mère de tous les hommes dont lui, votre unique, n’a pas dédaigné devenir le frère ; ainsi maintenant, pour son amour, recevez-moi, malgré mon indignité, en votre amour de Mère : aidez ma foi, conservez-la et fortifiez-la. Et ainsi maintenant, soyez pour moi la marraine de mon renouvellement et de ma foi, afin d’être pour l’éternité mon unique et très aimante Mère toujours affectueuse ; accordez-moi vos soins en cette vie, et recevez-moi à la plénitude de votre maternité à l’heure de ma mort. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Missus est Gabrihel Angelus ad Mariam virginem, desponsatam Ioseph.

Ã. L’Ange Gabriel fut envoyé à la Vierge Marie, qu’avait épousée Joseph.

Antienne grégorienne “Missus est”

Antienne Missus est

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3ème dimanche de l’Avent — Gaudete

3ème dimanche de l’Avent — Gaudete

3ème dimanche de l’Avent — Gaudete

Le mot de Dom Delatte

La joie n’est pas une vertu, parce qu’elle n’est pas une disposition directement opérative ; mais elle est l’atmosphère de la vertu, l’indice, le fruit, la cause, la mesure, la condition de la charité.

Commentaire de l’épître du jour (Phil 4, 4-9) par Dom Paul Delatte

D’après le Docteur Angélique la joie vient ou d’un bonheur possédé par nous, ou d’un bonheur assuré à ce que nous aimons. En effet, aimer c’est mettre son bonheur dans le bonheur d’un autre. Et Dieu étant avec nous, et Dieu étant heureux, la joie doit être au centre même de toute vie chrétienne. Elle est assurée si nous prenons notre foi au sérieux. La joie n’est pas une vertu, parce qu’elle n’est pas une disposition directement opérative ; mais elle est l’atmosphère de la vertu, l’indice, le fruit, la cause, la mesure, la condition de la charité. Elle en est aussi le rayonnement comme elle est le premier fruit de l’Esprit. Aucun précepte, plus que ce précepte de la joie qui vient de la charité, n’était de nature à effacer toutes les dissonances qui affligeaient la communauté de Philippes : mais le précepte de la joie va plus loin, et dessine une attitude de la vie chrétienne. La joie est la condition de tout bien. Nous l’avons dit déjà, nous ne sommes fidèles, nous ne sommes aimants, nous ne sommes délicats, nous ne sommes reconnaissants, nous ne sommes persévérants que dans la joie. Nous puisons la joie aux sources mêmes de la vie chrétienne. Une religion se traduit par le caractère de ses préceptes. Et en même temps qu’il révèle toute la religion, le précepte de la joie révèle Dieu, comme le précepte de l’abnégation, comme le précepte de la paix, comme le précepte de la prière, comme le précepte de la charité : en même temps qu’ils sont la norme de notre vie, tous ces éléments nous définissent la religion, et Dieu même. Dieu seul et le christianisme prescrivent la joie, parce que seuls ils la motivent.

Mais nous n’avons pas le droit de nous écarter du texte. Le Seigneur avait dit déjà : Nolite fieri sicut hypocritae, tristes. On ne sert pas Dieu avec un air maussade. L’Apôtre ajoute : Réjouissez-vous. C’est l’objet du précepte : la joie ; puis la qualité de cette joie, son motif : Réjouissez-vous dans le Seigneur. Quand faut-il se réjouir ? Toujours. Et après, que faut-il faire ? Il semble qu’après avoir prescrit la joie, il y avait place pour un autre devoir et une autre prescription; mais l’Apôtre a foi dans la suffisance de la joie seule : Je vous le dis de nouveau : réjouissez-vous. Cela suffit. Lorsque l’âme est joyeuse, elle est bienveillante aussi. La charité s’exerce spontanément et d’elle-même. Même elle est contagieuse, la joie. Ceux qui ont de la joie en donnent tout autour d’eux. Il n’y a plus alors de dissidences possibles. S’il en est autrement, le bruit des discussions s’entend à l’extérieur, et crée contre nous un préjugé ; les païens se disent alors : Ils nous ressemblent, ils ont leurs divisions et leurs rivalités, eux aussi. Qu’un sage esprit de mesure et de douceur, répandu sur toute notre vie, se laisse donc apercevoir de tous les hommes. L’effacement de l’égoïsme, la charité mutuelle sont un motif de crédibilité, les âmes vont si volontiers là où on s’aime. Mais le motif de cette douceur et de cette mesure est plus profond que l’édification elle-même : le Seigneur est proche. Il est tout près. Il est intime. Il vit en nous. Nous vivons dans un sanctuaire vivant et incréé, où les attitudes et les mouvements doivent être mesurés et définis par le respect.

N’ayez pas l’âme divisée par des soucis et des inquiétudes, par toutes les anxiétés ou préoccupations du lendemain (Mt 6, 25). En toute chose, nous dit l’Apôtre, en toute circonstance, que vos prières et vos demandes exposent à Dieu vos besoins : et que votre prière soit toujours mêlée de reconnaissance pour les bienfaits obtenus. Ainsi votre âme cessera d’être partagée et déchirée par des soucis que vous aurez confiés à Dieu. Ainsi au milieu même des épreuves et des anxiétés d’ici-bas, la paix de Dieu régnera sur toute votre vie, la paix qui surpasse tout sentiment.

Peut-être le commentaire, d’ailleurs très vrai et très aimable, habituellement donné à ce passage trahit-il quelque peu le sens littéral. La pensée de l’Apôtre nous semble celle-ci : en face des problèmes qui s’offrent à nous, notre premier mouvement, et il est très légitime, est de faire appel aux ressources de notre esprit pratique, d’étudier les voies, moyens et combinaisons qui pourront nous tirer d’affaire. Sans blâmer aucunement cette disposition naturelle, et de peur qu’elle ne devienne naturaliste, l’Apôtre nous avertit qu’il y a quelque chose qui l’emporte sur la sagesse de nos réflexions et sur nos combinaisons les plus profondes : c’est le repos en Dieu, l’attachement à Dieu, en un mot la paix de Dieu.

Ayons donc moins confiance en nous qu’en elle. C’est elle qui gardera nos cœurs et nos pensées à l’abri de l’anxiété, et formera autour de notre vie comme une sorte de clôture divine d’où nous ne sortirons jamais. Nous y sommes avec Dieu. C’est parce qu’il craint d’oublier un conseil utile à ses chers Philippiens que l’Apôtre résume rapidement (8 et 9) tout l’ensemble pratique des devoirs du christianisme toujours menacés dans les divisions, petites et grandes : Que tout ce qui est vrai et saint, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est aimable et digne d’éloges, tout ce qui est vertu et objet de louange, soit l’objet habituel de vos pensées. Et si ce programme abstrait vous semble trop peu précis, songez à tout ce que vous avez appris et reçu de moi, à tout ce que votre souvenir vous rappellera de mes paroles et de mes actes ; mettez-le en pratique, et le Dieu de la paix, de cette paix chrétienne un instant menacée, sera toujours avec vous.

Humilité de Saint Jean-Baptiste (Io 1, 19-28) : homélie de Saint Grégoire le Grand

Les paroles de l’évangile d’aujourd’hui nous font valoir l’humilité de Jean. Lui dont la vertu était si grande qu’on aurait pu le prendre pour le Christ, il choisit de rester sagement dans son rôle, sans se laisser follement entraîner par l’opinion humaine au-dessus de lui-même. « Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : « Je ne suis pas le Christ. » En déclarant : « Je ne suis pas », il a clairement nié ce qu’il n’était pas, mais il n’a pas nié ce qu’il était, afin qu’en disant la vérité, il devînt membre de celui dont il ne revendiquait pas faussement le nom. Parce qu’il ne voulut pas chercher à prendre le nom du Christ, il devint membre du Christ. En s’appliquant à reconnaître humblement sa propre faiblesse, il mérita de participer vraiment à la grandeur du Christ.
Après avoir déclaré n’être pas un prophète — car il pouvait non seulement prédire le Rédempteur, mais aussi le montrer — Jean explique aussitôt qui il est, en ajoutant : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert. »
Vous savez, frères très chers, que le Fils unique est appelé le Verbe du Père, comme Jean l’atteste en disant : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. » (Io 1, 1) Vous savez, pour avoir vous-même parlé, que la voix doit commencer par retentir pour que le verbe puisse être entendu. Jean affirme donc être la voix, parce qu’il précède le Verbe. Devançant l’avènement du Seigneur, Jean est appelé la voix, du fait que par son ministère, le Verbe du Père est entendu des hommes. Il crie dans le désert, puisqu’il annonce à la Judée abandonnée et désertée que le Rédempteur va la consoler.
Mais que crie-t-il ? Ce qu’il ajoute nous le fait savoir : « Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe. » Le chemin du Seigneur vers le cœur de l’homme est rendu droit quand celui-ci écoute humblement la parole de vérité. Le chemin du Seigneur vers le cœur est rendu droit quand celui-ci dispose sa vie dans le sens des préceptes. C’est pourquoi il est écrit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. » (Io 14, 23)
Quiconque gonfle son esprit d’orgueil, quiconque est étouffé par les ardeurs de l’avarice, quiconque se souille des avilissements de la luxure, ferme la porte de son cœur à la vérité ; il se retranche en son âme par les verrous de ses vices afin d’empêcher le Seigneur de venir à lui.
Ceux qui étaient envoyés demandèrent encore : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni Élie, ni le Christ, ni un prophète? » Ils ne disent pas cela par désir de connaître la vérité, mais par malice et hostilité, comme l’évangéliste le donne à entendre implicitement, en ajoutant : « Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. » C’est comme s’il disait clairement : « Ces hommes qui interrogent Jean sur ses actes sont incapables de chercher un enseignement, ils ne savent que jalouser. »
Cependant, un saint ne se détourne pas de son ardeur au bien, même quand on l’interroge avec perversité. C’est pourquoi Jean répond encore aux paroles de jalousie par des enseignements porteurs de vie. Il ajoute en effet aussitôt : « Moi, je baptise dans l’eau ; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas. » Ce n’est pas dans l’esprit, mais dans l’eau que Jean baptise. Impuissant à pardonner les péchés, il lave par l’eau le corps des baptisés, mais ne lave pourtant pas l’esprit par le pardon. Pourquoi donc baptise-t-il, s’il ne remet pas les péchés par son baptême ? Pourquoi, sinon pour rester dans la ligne de son rôle de précurseur ? De même qu’en naissant, il avait précédé le Seigneur qui allait naître, il précédait aussi, en baptisant, le Seigneur qui allait baptiser ; lui qui avait été le précurseur du Christ par sa prédication, il le devenait également en administrant un baptême qui était l’image du sacrement.
Jean a ici annoncé un mystère, lorsqu’il a déclaré à la fois que le Christ se tenait au milieu des hommes et qu’il n’en était pas connu, puisque le Seigneur, quand il se montra dans la chair, était à la fois visible en son corps et invisible en sa majesté. Parlant du Christ, Jean ajoute : « Celui qui vient après moi a passé devant moi. » Il dit : « Il a passé devant moi », comme s’il disait : « Il a été placé devant moi ». Il vient donc après moi, puisqu’il est né après ; mais il a passé devant moi, parce qu’il m’est supérieur. Traitant cette question un peu plus haut, il a expliqué les causes de la supériorité du Christ lorsqu’il a précisé : « Car il était avant moi » (Io 1, 16), comme pour dire clairement : « S’il l’emporte sur moi, alors qu’il est né après moi, c’est que le temps de sa naissance ne le resserre pas dans des limites : né d’une mère dans le temps, il est engendré par le Père hors du temps. »
Jean manifeste quel humble respect il lui doit, en poursuivant : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale. » Il était de coutume chez les anciens que si quelqu’un refusait d’épouser une jeune fille qui lui était promise, il dénouât la sandale de celui à qui il revenait d’être son époux par droit de parenté. Or le Christ ne s’est-il pas manifesté parmi les hommes comme l’Époux de la sainte Église? Et n’est-ce pas de lui que Jean affirme : « Celui qui a l’épouse est l’époux. » (Io 3, 29). Mais parce que les hommes ont pensé que Jean était le Christ — ce que Jean lui-même nie — il se déclare avec raison indigne de dénouer la courroie de sa chaussure. C’est comme s’il disait clairement : « Je ne peux pas mettre à nu les pieds de notre Rédempteur, puisque je ne m’arroge pas à tort le nom d’époux. »
Mais on peut aussi comprendre cela d’une autre façon. Qui ne sait, en effet, que les sandales sont faites de cuir d’animaux morts ? Or le Seigneur, venant en son Incarnation, s’est pour ainsi dire manifesté les sandales aux pieds, car il a assumé en sa divinité ce qu’il y a en nous de mortel et de corruptible. C’est pourquoi il dit, par la bouche du prophète : « J’étendrai ma sandale sur l’Idumée. » (Ps 60, 10). L’Idumée désigne les païens, et la sandale, notre condition mortelle assumée par le Seigneur. Il affirme donc qu’il étend sa sandale sur l’Idumée, parce que se faisant connaître aux païens en la chair, sa divinité est en quelque sorte venue à nous les sandales aux pieds. Mais de cette Incarnation, l’œil humain est impuissant à pénétrer le mystère. Il ne peut en effet absolument pas saisir comment le Verbe prend un corps, comment l’être spirituel le plus haut, qui est source de la vie, prend une âme dans le sein d’une mère, comment celui qui n’a pas de commencement vient à l’existence et est conçu. La courroie de la sandale, c’est le lien de ce mystère. Jean ne peut dénouer la courroie de la sandale du Seigneur, car même lui qui a connu l’Incarnation par l’esprit de prophétie, il demeure impuissant à en sonder le mystère. Et pourquoi dire : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale », sinon pour reconnaître ouvertement et humblement son ignorance ? C’est comme s’il disait clairement : « Comment s’étonner qu’il me soit supérieur, puisque même si je vois bien qu’il est né après moi, je ne peux saisir le mystère de sa naissance ? » Voilà comment Jean, tout rempli qu’il soit de l’esprit de prophétie, et admirable par l’éclat de sa science, nous fait pourtant savoir son ignorance.
À ce propos, frères très chers, nous devons considérer et méditer très attentivement la conduite des saints : même quand ils savent certaines choses d’une manière admirable, ils tâchent de se remettre devant les yeux de l’esprit ce qu’ils ne savent pas, afin de conserver en eux la vertu d’humilité. S’examinant ainsi du côté où ils sont faibles, ils empêchent leur âme de s’élever du côté où elle est parfaite. Car si la science de Dieu est une vertu, l’humilité est la gardienne de la vertu. Il ne reste donc qu’à humilier notre esprit en tout ce qu’il sait, pour lui éviter de se voir arracher par le vent de l’orgueil ce que sa vertu de science avait rassemblé.
Quand vous faites le bien, mes frères, rappelez-vous toujours ce que vous avez fait de mal : votre âme, ayant ainsi la prudence de prêter attention à ses fautes, n’aura jamais l’imprudence de se complaire dans ses bonnes actions. Estimez vos proches meilleurs que vous, surtout ceux dont vous n’avez pas la charge ; car même si vous les voyez commettre quelque mal, vous ignorez tout ce qui se cache de bien en eux.
Efforcez-vous d’être grands, mais ignorez pourtant, d’une certaine manière, que vous l’êtes, pour ne pas perdre cette grandeur par la suffisance que vous mettriez à vous l’attribuer. N’est-ce pas ce que dit le prophète : « Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux et avisés selon votre propre sens. » (Is 5, 21). Et Paul déclare : « Ne vous prenez pas pour des gens avisés. » (Rm 12, 16).
Si donc les saints, même quand ils accomplissent des actions courageuses, ont d’humbles sentiments d’eux-mêmes, que diront pour leur excuse ceux qui se gonflent d’orgueil sans pratiquer la vertu ? Mais quelles que soient les bonnes œuvres qu’on réalise, elles sont sans valeur si elles ne sont assaisonnées d’humilité : une action admirable accomplie avec orgueil ne nous élève pas, mais nous appesantit davantage. Celui qui cumule les vertus sans humilité est semblable à un homme qui porte de la poussière en plein vent, et qui en est d’autant plus aveuglé qu’il paraît en porter davantage. En tout ce que vous faites, mes frères, conservez donc l’humilité, comme racine obligée de vos bonnes œuvres. Ne regardez pas ceux que vous avez déjà dépassés, mais ceux qui vous dépassent encore, pour qu’en vous proposant les meilleurs en exemple, vous puissiez monter toujours plus haut grâce à l’humilité.

Prières

Oratio

Aurem tuam, quǽsumus, Dómine, précibus nostris accómmoda : et mentis nostræ ténebras, grátia tuæ visitatiónis illústra : Qui vivis.

Oraison

Seigneur, prêtez l’oreille à nos prières : et quand vous nous ferez la grâce de venir parmi nous, apportez votre lumière dans l’obscurité de nos âmes.

Prière de Saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109)

Mon Dieu et mon Seigneur, mon espoir et la joie de mon cœur, dites à mon âme si sa joie est celle dont vous nous dites par votre Fils : « Demandez et vous recevrez : ainsi vous serez comblés de joie ». J’ai trouvé, en effet, une joie pleine et plus que pleine, car le cœur, l’esprit, l’âme, tout mon être étant rempli de cette joie, elle abondera encore sans mesure. Ce n’est pas elle qui entrera en ceux qui se réjouissent ; ce seront plutôt eux qui entreront de tout leur être en elle. Parlez, Seigneur ! Dites à votre serviteur, au fond de son cœur, si ce que j’éprouve est bien la joie dans laquelle entreront ceux qui goûteront la joie même de leur Maître (Mt 25, 21). Mais cette joie dont jouiront vos serviteurs, « nul œil ne l’a vue, nulle oreille ne l’a entendue, le cœur de l’homme ne l’a pas sentie s’élever en lui » (1 Co 2, 9). Je vous prie donc, mon Dieu, de me donner de vous connaître, de vous aimer, pour qu’en vous je sois dans la joie. Et si je ne le peux pas pleinement en cette vie, faites-moi avancer maintenant jusqu’à ce que j’y entre pleinement un jour. Que ma connaissance de vous ici-bas grandisse, pour qu’elle puisse arriver à la plénitude où vous êtes. Que mon amour pour vous croisse ici pour être total là-haut. Que maintenant ma joie soit immense en espérance, pour être alors totale en réalité. Seigneur, vous ordonnez par votre Fils que nous demandions, et vous promettez que nous recevrons, afin que notre joie soit parfaite. Faites grandir ma faim de cette joie, afin que j’y entre ! Ainsi soit-il.

Antiennes

Ã. Iuste et pie vivamus exspectantes beatam spem et adventum Domini.
Ã. Vivons avec justice et piété, attendant la bienheureuse espérance et l’avènement du Seigneur.

Antienne grégorienne “Iuste et pie”

Antienne Iuste et pie

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2ème dimanche de l’Avent

2ème dimanche de l’Avent

2ème dimanche de l’Avent

Le mot de Saint Alphonse

Prenez l’habitude de vous entretenir seul à seul avec Dieu, familièrement, avec confiance et amour, comme avec l’ami le plus cher que vous ayez, et le plus affectueux.

Sermon

Message de Saint Jean-Baptiste au Christ (Mt 11, 2-6) : commentaire de Dom Delatte

Depuis de longs mois, saint Jean-Baptiste était incarcéré à Machéronte. Hérode Antipas lui témoignait quelque déférence et s’entretenait avec lui volontiers (Mc 6, 20). La captivité de Jean n’était pas tellement rigoureuse que ses disciples n’eussent accès auprès de lui. Ils lui racontèrent ce qui se passait dans la Galilée : comment Jésus de Nazareth accomplissait de grands prodiges, entraînait des foules à sa suite, accueillait les pécheurs, faisait bon marché de la casuistique des pharisiens et entrait en conflit avec eux. Les récits qui passent par beaucoup de bouches se teignent, en chemin, des dispositions variées de chacun et, finalement, sont de moins en moins d’accord avec la réalité. N’oublions pas les sentiments de rivalité qui animaient certains disciples de Jean à l’égard des disciples du Seigneur, et un peu à l’égard du Seigneur lui-même (Io 3, 25-26) ; ces dispositions n’avaient pu que s’accentuer après l’emprisonnement du Précurseur. On conçoit bien que les rapports qui parvenaient à celui-ci fussent très divers. Quoi qu’il en soit, saint Jean manda un jour deux de ses disciples et les députa vers Jésus, avec mission de lui demander : « Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? »

La question est reproduite dans les mêmes termes par les deux évangélistes. Elle crée une difficulté réelle et les solutions sont diverses. Écartons d’abord celle de Tertullien, pour qui la foi de saint Jean-Baptiste aurait subi une réelle éclipse, par soustraction de la lumière du Saint-Esprit. Si Jean-Baptiste n’avait pas cru au Seigneur, il ne lui aurait pas envoyé d’ambassade ; il eût été puéril d’aller demander à un homme de qui l’on doute un témoignage sur son propre cas ! Et quelle démonstration aurait pu convaincre celui que ni la voix céleste, ni la vue de la colombe, ni la parole intérieure n’avaient pu persuader ? — L’explication qui a rallié le plus de suffrages, et celui notamment de saint Jean Chrysostome, veut que l’intention de saint Jean ait été d’éclairer ses disciples, et non lui-même ; de rendre ainsi sous une forme détournée un nouveau témoignage au Seigneur. Ils étaient étonnés, scandalisés, et ne reconnaissaient point en Jésus le signalement du Messie. « Allez donc le voir, aurait dit saint Jean, rendez-vous compte par vous-mêmes, et demandez-lui la lumière. » Mais ici encore le texte de l’évangile semble contraire : c’est bien de Jean-Baptiste que vient la question, c’est à lui que la réponse est adressée. D’ailleurs, étant donné l’état d’esprit des disciples de Jean, son autorité était plus efficace que toute autre pour les convaincre.

Cherchons encore. Sans doute, la foi de saint Jean demeure intacte ; il ne peut démentir, lui, le saint incomparable, l’acte de foi si complet qui a commencé son ministère ; mais il est encore un homme. Il touche à la fin de sa vie : c’est l’heure des tentations suprêmes, de celles qui éprouvent et couronnent la sainteté. Il advient parfois aux meilleurs ouvriers de Dieu d’être visités, vers la dernière heure de leur vie, par une tentation redoutable : une sorte de vision du néant : « Si je m’étais trompé! Si ma vie était vaine! S’il n’y avait ni Dieu, ni âme, ni éternité… » Ainsi leur est demandé un acte de foi qui scelle définitivement leur persévérance et leur fidélité. Or, la captivité de Jean-Baptiste se prolonge; le roi impudique auquel il a rappelé la loi divine n’a pas obéi à ses réclamations ; celui-là même dont il connaît bien et la personne et la mission, cet Agneau de Dieu qu’il a désigné du doigt comme étant le Sauveur d’Israël, pourquoi tarde-t-il? pourquoi s’est-il retiré dans l’obscurité de la Galilée? pourquoi consent-il à entrer dans toutes ces contestations avec la Synagogue, au lieu de fonder le Royaume de Dieu?… Ce ne serait qu’une tentation, très compatible avec la fidélité profonde du Précurseur. Et la preuve de cette fidélité demeure impliquée dans la démarche même qu’il provoque : il s’adresse directement au Seigneur, à celui-là seul qui peut dissiper les ombres et à qui l’âme de Jean est attachée pour l’éternité. Le Seigneur lui-même n’a-t-il pas éprouvé quelque chose de cette angoisse dernière : « Maintenant, mon âme est troublée ; et que dirai-je? Père, sauvez- moi de cette heure » (Io 12, 27). Et dans son agonie, il disait : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi » (Mt 26, 39) : il savait bien, pourtant, que le programme de son Père et le sien exigeaient son sang et sa mort. Dans le cas de saint Jean-Baptiste, il s’agit moins, peut-être, d’une tentation que d’une pieuse impatience, d’un vif désir de voir en lui la vraie lumière se donner au monde : « Pourquoi ne venez-vous pas au plus tôt? Pourquoi cette lenteur et cette discrétion calculées? Devons-nous donc espérer en un autre qu’en vous? » Ce qui signifie : Vous êtes l’unique Sauveur et Seigneur, les âmes vous attendent : Veni, Domine Jesu !

Les disciples de saint Jean viennent donc au Seigneur et s’acquittent fidèlement de leur message : « Jean-Baptiste nous a envoyés vers vous, et vous demande : Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? » Et le Seigneur commence par leur donner une leçon de choses. À l’heure même, il multiplie les miracles et les bienfaits ; il guérit les malades et les infirmes, chasse les esprits mauvais ; à nombre d’aveugles il rend la vue. Puis, s‘adressant aux deux disciples : « Allez, leur dit-il, rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux humbles. » Tout cela était l’accomplissement d’une prophétie d’Isaïe (35, 5-6). Les temps messianiques sont donc ouverts. Et ce qui est surtout caractéristique, ce qui est l’œuvre spéciale du Messie, c’est la sollicitude qu’il témoigne aux petits, aux humbles, aux méprisés, à ceux dont la vie ne compte que devant Dieu : Pauperes evangelizantur (cf. Is 61, 1). Les disciples de saint Jean, sinon saint Jean lui-même, peuvent trouver, dans cette réponse aimable et symbolique, la solution de toutes leurs difficultés. Non, le Messie n’est pas éloigné ; non, il ne faut pas attendre un autre Sauveur que Jésus de Nazareth ; non, l’Agneau ne se dérobe pas à sa mission, il poursuit doucement la longue série de miracles et d’enseignements qui doit lui concilier les âmes de bonne volonté. Mais il en est qui ne consentiront point à l’accueillir, et qui, trompés par leur fausse conception du Messie, trouveront occasion de ruine dans cela même qui était ménagé pour leur salut. « Heureux, dit le Seigneur, celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » Voyons dans cette remarque non pas une leçon voilée à l’adresse du Précurseur, mais plutôt une allusion à tous ceux pour qui Jésus sera « une pierre d’achoppement » et de scandale, à la Synagogue notamment.

Prières

Oratio

Excita, Dómine, corda nostra ad præparándas Unigéniti tui vias : ut, per eius advéntum, purificátis tibi méntibus servíre mereámur : Qui tecum.

Oraison

Excitez, Seigneur, nos cœurs pour préparer la route à votre Fils unique, afin que sa venue nous permette de vous servir avec une âme plus pure.

Prière de Dom Prosper Guéranger (1805-1875)

Venez, ô Messie, rétablir l’harmonie primitive ; mais daignez vous souvenir que c’est surtout dans le cœur de l’homme que cette harmonie a été brisée ; venez guérir ce cœur, posséder cette Jérusalem, indigne objet de votre prédilection. Assez longtemps elle a été captive en Babylone ; ramenez-la de la terre étrangère. Rebâtissez son temple ; et que la gloire de ce second temple soit plus grande que celle du premier, par l’honneur que vous lui ferez de l’habiter, non plus en figure, mais en personne. L’Ange l’a dit à Marie : « Le Seigneur Dieu donnera à votre fils le trône de David son père ; et il régnera dans la maison de Jacob à jamais, et son règne n’aura point de fin. » Que pouvons-nous faire, ô Jésus ! si ce n’est de dire, comme Jean le bien-aimé, à la fin de sa Prophétie : « Amen ! Ainsi soit-il ! Venez, Seigneur Jésus ! »

Antienne

Ã. Ecce in nubibus cæli Dominus veniet cum potestate magna, alleluia.

Ã. Voici que dans les nuées du ciel le Seigneur viendra avec une grande puissance, alleluia.

Antienne grégorienne “Ecce in nubibus”

Antienne Ecce in nubibus

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