Dimanche des Rameaux

Dimanche des Rameaux

Dimanche des Rameaux

Annonce du Martyrologe Romain
Le Dimanche des Palmes, jour où Notre-Seigneur Jésus-Christ, monté sur le petit d’une ânesse, selon la prophétie de Zacharie, entra à Jérusalem, tandis que la foule, des branches de palmier à la main, se portait à sa rencontre.
La Punchline de Saint Augustin
Les branches de palmier sont les louanges et sont l’emblème de la victoire ; car, en mourant, le Seigneur allait vaincre la mort, et, par sa croix, triompher du diable, prince de la mort.
Sermon

Sentiments chrétiens par rapport à la Passion du Christ

L’ovation des Rameaux (Mt 21, 1-9) : commentaire de Dom Paul Delatte
À mesure que nous avançons vers la Passion, le récit des évangélistes, habituellement sommaire, devient tellement abondant que l’on peut suivre le Seigneur pas à pas. Il passa probablement à Béthanie la nuit du samedi au dimanche. Le lendemain, peut-être dans l’après-midi, il reprit sa marche vers Jérusalem, distante de trois kilomètres environ. Avec ses disciples, c’est déjà tout un cortège de pèlerins et de Juifs qui l’accompagnent. Bientôt la nouvelle de son arrivée parvient à Jérusalem ; et une foule de personnes, venues dans la ville à l’occasion de la Pâque, sortent au-devant de lui. Les deux cortèges vont se rencontrer, et une grande ovation se prépare. Le Seigneur, qui, jusqu’à ce moment, ne s’était jamais prêté, en Galilée, aux manifestations et à la reconnaissance populaire, condescend aujourd’hui, organise même ce triomphe du Messie qui va mourir.

En approchant de Bethphagé, un village situé sur les pentes orientales du mont des Oliviers, il envoie deux de ses disciples faire les préparatifs voulus par Dieu. « Allez, leur dit-il, au village qui est devant vous, — Bethphagé sans doute ; — aussitôt entrés, vous trouverez un ânon (avec l’ânesse, note saint Matthieu), un ânon qui n’a encore été monté par personne ; détachez-les et amenez-les moi. Et si quelqu’un vous demande : Que faites-vous là ? Pourquoi détachez-vous ces montures ? vous répondrez : C’est parce que le Seigneur en a besoin ; mais il les renverra aussitôt (ou, selon la traduction commune : et on vous laissera faire). » Toutes choses se passèrent exactement comme le Seigneur l’avait dit. Notons le caractère vivant du récit et l’extrême précision de détails, surtout chez saint Marc. Les deux disciples s’en allèrent au hameau désigné, trouvèrent l’ânon attaché près d’une porte, au dehors, sur la rue, et se mirent en devoir de le délier. Des gens qui se trouvaient là, — les propriétaires, précise saint Luc, — leur dirent : « Que faites-vous ? pourquoi détachez-vous l’ânon ? » Ils répondirent simplement, selon leurs instructions : « Parce que le Seigneur en a besoin » ; et on les laissa faire. Et, lorsqu’ils furent revenus près de leur Maître, les disciples disposèrent leurs manteaux sur les deux animaux ; et le Seigneur ayant choisi l’ânon comme monture, ils l’aidèrent à s’y installer.

Or toutes ces choses s’accomplissaient, ne manque pas de remarquer saint Matthieu, afin que fût réalisée la parole prophétique : « Dites à la fille de Sion, c’est-à-dire à Jérusalem (Is 62, 11) : Voici que votre roi vient à vous, plein de douceur, monté sur un âne, sur le petit de celle qui porte le joug » (Za 9, 9). Saint Jean a relevé, lui aussi, l’accomplissement de cette prophétie messianique. Mais il ajoute que les disciples n’en eurent pas conscience à l’heure même : plus tard seulement, après la glorification du Seigneur et après avoir reçu l’intelligence des Écritures, ils se souvinrent de la prophétie, comprirent qu’elle regardait ce triomphe pacifique de Jésus, et observèrent avec joie qu’ils avaient contribué, à leur insu, à en réaliser la teneur.

Lentement, le Seigneur s’avançait vers la ville sainte. Beaucoup se dépouillaient de leurs manteaux et les étendaient sur le chemin. Nous savons, par le récit de ce qui se fit à l’intronisation de Jéhu (4 Rg 9, 13), que jeter ses vêtements sous les pieds d’un homme, c’était le reconnaître comme roi et seigneur. D’autres arrachent aux arbres leurs rameaux, vont couper de la verdure dans les champs voisins, et en jonchent le parcours, afin de préparer au Seigneur un chemin qui fût bien à lui et qui n’eût été foulé par personne. Devant le Seigneur et derrière lui marche une foule mêlée de Galiléens et de Juifs, portant en main, dit saint Jean, « les branches des palmiers », c’est-à-dire les tiges cueillies çà et là en cours de route (cf. 1 Mcc 13, 51 ; 2 Mcc 10, 7). Saint Luc a noté l’endroit précis où retentirent les acclamations enthousiastes de la foule : on descendait la pente du mont des Oliviers. Tous, mais ceux-là surtout qui avaient contemplé les nombreux miracles du Seigneur, et notamment, dit saint Jean, la résurrection de Lazare, glorifiaient Dieu à haute voix : « Hosanna ! Hosanna au Fils de David, au roi d’Israël ! Béni celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit l’avènement du royaume de David notre père ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Et l’on entendit même, selon saint Luc, un écho du chant angélique qui avait retenti autrefois sur le berceau du Sauveur : « Paix dans le ciel, et gloire au plus haut des cieux ! »

Hosanna n’est pas simplement une interjection, c’est encore une prière : « Sauvez-nous ! » C’est un appel à Dieu pour qu’il protège et sauve la nation : ici, pour qu’il donne longue vie et règne au Messie. Pendant la fête des Tabernacles, les Juifs répétaient sans fin l’Hosanna en agitant des palmes, tandis que les anneaux de la procession liturgique se déroulaient autour de l’autel des holocaustes. Le Psaume 117, auquel est emprunté le « Benedictus qui venit in nomine Domini », était, lui aussi, un chant de procession triomphale ; il avait sa place dans la liturgie des Tabernacles et les Juifs le regardaient comme messianique. Selon leur foi traditionnelle, le règne du Messie devait être la consécration du régime théocratique ; or voici que le nouveau roi se présente au nom et avec l’autorité de Dieu, et pour accomplir son oeuvre. Le voilà donc revenu, le règne de David, avec les gloires d’autrefois ! Que le chant de l’Hosanna retentisse jusqu’au plus haut des cieux !

Jésus, l’ânesse et l’ânon : commentaire allégorique de Saint Ambroise (in Lc IX)

Nous lisons selon Matthieu qu’il y avait ânesse et ânon ; de la sorte, comme dans les deux humains l’un et l’autre sexe avait été expulsé, dans les deux animaux l’un et l’autre sexe est rappelé. D’une part donc l’ânesse figurait Ève, mère d’erreur ; d’autre part son petit représentait l’ensemble du peuple des Gentils ; aussi est-ce le petit de l’ânesse qui sert de monture. Et réellement « personne ne l’a monté », car personne avant le Christ n’avait appelé à l’Eglise les peuples des nations ; aussi bien avez-vous lu en Marc : « Que nul homme encore n’a monté. » (Mc 11, 2). Or il était tenu captif par les liens de l’incrédulité, livré au maître méchant à qui son égarement l’avait asservi, mais qui ne pouvait revendiquer ce domaine, l’ayant obtenu non par droit de nature, mais par une faute. Marc mentionne : « Lié devant la porte » (Mc 11, 4) : car quiconque n’est pas dans le Christ est dehors, dans la rue ; mais qui est dans le Christ n’est pas au-dehors. « Sur le passage », ajoute-t-il (Ib.) : là, pas de propriété assurée, pas de crèche, pas d’aliments, pas d’étable. Misérable esclavage, dont la condition est indécise : on a bien des maîtres, faute d’en avoir un. Les autres attachent pour posséder ; Jésus délie pour retenir : les dons, Il le sait bien, sont plus forts que les liens.

Le Maître du monde donc n’a pas mis son plaisir à faire porter son corps visible sur l’échine d’une ânesse ; mais Il voulait, par un mystérieux secret, sceller l’intime de notre âme, s’installer au fond des cœurs, s’y asseoir, cavalier mystique, y prendre place comme corporellement par sa divinité, réglant les pas de l’âme, bridant les soubresauts de la chair, et habituer le peuple des Gentils à cette aimante direction afin de discipliner ses sentiments.

Heureux ceux qui ont accueilli sur le dos de leur âme un tel cavalier ! Heureux vraiment ceux dont la bouche, pour ne pas se répandre en bavardages, a été retenue par la bride du Verbe céleste ! Quelle est cette bride, mes frères ? Qui m’enseignera comment elle serre ou délie les lèvres des hommes ? Il m’a fait voir cette bride, celui qui a dit : « afin que la parole me soit donnée pour ouvrir mes lèvres » (Eph 6, 19). La parole est donc bride, la parole est aiguillon ; aussi « il vous est fâcheux de regimber contre l’aiguillon » (Act 9, 5 ; 26, 14). Il nous a donc appris à ouvrir notre cœur, à endurer l’aiguillon, à porter le joug ; qu’un autre nous apprenne encore à supporter le frein de la langue : car plus rare est la vertu du silence que celle de la parole. Oui, qu’il nous l’apprenne, celui qui, comme muet, n’a pas ouvert la bouche contre l’imposture, prêt pour les fouets (Ps 37, 14) et ne refusant pas les coups, pour être une docile monture à Dieu.

Apprenez d’un familier de Dieu à porter le Christ, puisque Lui vous a porté le premier, quand, pasteur, Il ramenait la brebis égarée (Lc 15, 6) ; apprenez à prêter de bonne grâce le dos de votre âme ; apprenez à être sous le Christ, afin de pouvoir être au-dessus du monde. Ce n’est pas le premier venu qui porte aisément le Christ, mais celui qui peut dire : « Je me suis courbé et abaissé à l’extrême ; je rugissais sous la plainte de mon cœur » (Ps 37, 9).

Et si vous souhaitez ne pas trébucher, posez sur les vêtements des saints vos pas purifiés ; prenez garde en effet d’avancer les pieds boueux. Gardez-vous de prendre la traverse, abandonnant le chemin jonché pour vous, les voies des Prophètes : car pour ménager aux nations qui viendraient une marche plus assurée, ceux qui précédèrent Jésus ont couvert le chemin de leurs propres vêtements, jusqu’au temple de Dieu. Pour vous faire avancer sans heurt, les disciples du Seigneur, dépouillant le vêtement de leur corps, vous ont, par leur martyre, frayé la voie à travers les foules hostiles.

Si pourtant quelqu’un veut l’entendre ainsi, nous ne contestons pas que l’ânon marchait également sur les vêtements des Juifs. Mais que veulent dire ces rameaux brisés ? À coup sûr, ils embarrassent habituellement les pas qui les foulent. Je serais bien perplexe, si plus haut le bon jardinier du monde entier ne m’avait appris que « déjà la cognée est mise aux racines des arbres » (Lc 3, 9) : à la venue du Seigneur Sauveur elle abattra les stériles, et jonchera le sol de la vaine parure des nations sans fruit, que fouleront les pas des fidèles, afin que, renouvelés dans leur âme et esprit, les peuples puissent, comme les pousses de nouveaux plants, surgir sur les vieilles souches.

Ne méprisez donc pas cet ânon : de même que la peau des brebis peut couvrir des loups rapaces (Mt 7, 15), de même inversement un cœur humain peut se cacher sous les dehors d’une bête ; car sous le vêtement du corps, qui nous est commun avec les animaux, vit l’âme que Dieu remplit. Qu’il y ait là une figure des hommes, saint Jean l’a mis en pleine clarté, quand il ajoute qu’ils prirent en mains la fleur des palmiers (Io 12, 13) ; car « le juste fleurira comme le palmier » (Ps 91, 13). Ainsi, à l’approche du Christ, se dressaient, dépassant les épaules des hommes, les étendards de la justice et les emblèmes des triomphes. Pourquoi la foule s’étonne-t-elle du mystère qui s’accomplit ? Bien qu’ignorant ce qui l’étonne, elle admire pourtant que sur cet ânon la Sagesse ait pris place, la vertu soit assise, la justice établie. Ne méprisez pas non plus cette ânesse : jadis elle a vu l’ange de Dieu, qu’un homme ne pouvait voir (Nm 22, 23 ssq.). Elle a vu, elle s’est rangée, elle a parlé, pour vous apprendre que dans les temps qui suivraient, à l’avènement du Grand Ange (Is 9, 6) de Dieu, les Gentils, ânes jusque-là, parleraient.

Prières

Oratio

Deus, quem dilígere et amáre iustítia est, ineffábilis grátiæ tuæ in nobis dona multíplica : et qui fecísti nos in morte Fílii tui speráre quæ crédimus ; fac nos eódem resurgénte perveníre quo téndimus : Qui tecum.

Oraison

Ô Dieu, qu’il est très juste d’aimer et de chérir, multipliez en nous les dons de votre grâce ineffable, et, comme par la mort de votre Fils vous nous avez fait espérer ce qui est l’objet de notre foi, faites-nous arriver, par sa résurrection, au terme vers lequel nous aspirons. Vous qui vivez.

Oratio

Deus, qui Fílium tuum Iesum Christum, Dóminum nostrum, pro salute nostra in hunc mundum misísti, ut se humiliáret ad nos et nos revocáret ad te : cui etiam, dum Ierúsalem veniret, ut adimpléret Scripturas, credéntium populórum turba, fidelíssima devotióne, vestiménta sua cum ramis palmárum in via sternébant : præsta, quæsumus ; ut illi fídei viam præparémus, de qua, remoto lápide offensiónis et petra scándali, fróndeant apud te ópera nostra iustítiæ ramis : ut eius vestigia sequi mereámur : Qui tecum.

Oraison

Ô Dieu, qui, pour notre salut, avez envoyé en ce monde votre Fils Jésus-Christ Notre Seigneur, afin qu’en s’abaissant jusqu’à nous il nous fît remonter à vous, et qui avez voulu que, lorsqu’il entra à Jérusalem pour accomplir les Écritures, un peuple fidèle étendît avec une piété sincère ses vêtements et des palmes sur son passage, faites que nous aussi, par notre foi, nous lui préparions une voie, que nous ôtions la pierre d’achoppement et de scandale et que de nos œuvres poussent des rameaux de justice, afin que nous méritions de marcher sur ses traces, lui qui vit et règne…

Oratio

Omnípotens sempitérne Deus, qui Dóminum nostrum Iesum Christum super pullum ásinæ sedére fecísti, et turbas populórum vestiménta vel ramos arbórum in via stérnere et Hosánna decantáre in laudem ipsíus docuísti : da, quæsumus ; ut illórum innocéntiam imitári póssimus, et eórum méritum cónsequi mereámur. Per eúndem Christum, Dóminum nostrum.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez envoyé la foule du peuple au-devant de Jésus-Christ Notre Seigneur monté sur l’ânesse et leur avez inspiré d’étendre leurs vêtements, de jeter des branches sur son passage et de chanter Hosanna à sa louange, faites-nous la grâce d’imiter leur innocence et d’avoir part à leur mérite. Par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur qui vit et règne dans l’unité du Saint-Esprit dans les siècles des siècles.

Oratio

Omnípotens sempitérne Deus, qui humáno generi, ad imitandum humilitátis exémplum, Salvatórem nostrum carnem súmere et crucem subíre fecísti : concéde propítius ; ut et patiéntiæ ipsíus habére documénta et resurrectiónis consórtia mereámur. Per eúndem Dóminum nostrum.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez voulu que notre Sauveur prît la chair humaine et supportât les tourments de la croix, afin de servir de modèle d’humilité au genre humain, accordez-nous, dans votre bonté, d’être, à son exemple, toujours courageux dans les épreuves et de mériter par là d’avoir part à sa résurrection. Par le même Jésus-Christ.

Antiennes
Ã. Púeri Hebræórum, tolléntes ramos olivárum, obviavérunt Dómino, clamántes et dicéntes : Hosánna in excélsis.
Ã. Les enfants des Hébreux, portant des branches d’olivier, allèrent au-devant du Seigneur ; ils criaient et disaient : Hosanna au plus haut des cieux.

Antienne grégorienne “Pueri hebræorum tollentes”

Ã. Púeri Hebræórum vestiménta prosternébant in via et clamábant, dicéntes : Hosánna fílio David : benedíctus, qui venit in nómine Dómini.
Ã. Les enfants des Hébreux étendaient leurs vêtements sur le chemin ; ils criaient et disaient : Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

Antienne grégorienne “Pueri hebræorum vestimenta”

Antiennes Pueri Hebreorum

21 mars — Notre Bx Père Saint Benoît, Abbé

21 mars — Notre Bx Père Saint Benoît, Abbé

21 mars — Notre Bx Père Saint Benoît, Abbé

La Punchline de Saint Benoît

Qu’on ne préfère absolument rien à l’amour du Christ.

Sermon

Saint Benoît, Patriarche des moines d'occident (11 juillet 2010)

De l’Année liturgique de Dom Prosper Guéranger

Avec quelle vénération profonde nous devons nous approcher aujourd’hui de cet homme merveilleux, de qui saint Grégoire a dit « qu’il fut rempli de l’esprit de tous les justes » ! Si nous considérons ses vertus, elles l’égalent à tout ce que les annales de l’Église nous présentent de plus saint ; la charité de Dieu et du prochain, l’humilité, le don de la prière, l’empire sur toutes les passions, en font un chef-d’œuvre de la grâce du Saint-Esprit. Les signes miraculeux éclatent dans toute sa vie par la guérison des infirmités humaines, le pouvoir sur les forces de la nature, le commandement sur les démons, et jusqu’à la résurrection des morts. L’Esprit de prophétie lui découvre l’avenir ; et les pensées les plus intimes des hommes n’ont rien de caché aux yeux de son esprit. Ces traits surhumains sont relevés encore par une majesté douce, une gravité sereine, une charité compatissante, qui brillent à chaque page de son admirable vie ; et cette vie, c’est un de ses plus nobles enfants qui l’a écrite : c’est le pape et docteur saint Grégoire le Grand, qui s’est chargé d’apprendre à la postérité tout ce que Dieu voulut opérer de merveilles dans son serviteur Benoît.

La postérité, en effet, avait droit de connaître l’histoire et les vertus de l’un des hommes dont l’action sur l’Église et sur la société a été le plus salutaire dans le cours des siècles : car, pour raconter l’influence de Benoît, il faudrait parcourir les annales de tous les peuples de l’Occident, depuis le 7ème siècle jusqu’aux âges modernes. Benoît est le père de l’Europe ; c’est lui qui, par ses enfants, nombreux comme les étoiles du ciel et comme les sables de la mer, a relevé les débris de la société romaine écrasée sous l’invasion des barbares ; présidé à l’établissement du droit public et privé des nations qui surgirent après la conquête ; porté l’Évangile et la civilisation dans L’Angleterre, la Germanie, les pays du Nord, et jusqu’aux peuples slaves ; enseigné l’agriculture ; détruit l’esclavage ; sauvé enfin le dépôt des lettres et des arts, dans le naufrage qui devait les engloutir sans retour, et laisser la race humaine en proie aux plus désolantes ténèbres.

Et toutes ces merveilles, Benoît les a opérées par cet humble livre qui est appelé sa Règle. Ce code admirable de perfection chrétienne et de discrétion a discipliné les innombrables légions de moines par lesquels le saint Patriarche a opéré tous les prodiges que nous venons d’énumérer. Jusqu’à la promulgation de ces quelques pages si simples et si touchantes, l’élément monastique, en Occident, servait à la sanctification de quelques âmes ; mais rien ne faisait espérer qu’il dût être, plus qu’il ne l’a été en Orient, l’instrument principal de la régénération chrétienne et de la civilisation de tant de peuples. Cette Règle est donnée ; et toutes les autres disparaissent successivement devant elle, comme les étoiles pâlissent au ciel quand le soleil vient à se lever. L’Occident se couvre de monastères, et de ces monastères se répandent sur l’Europe entière tous les secours qui en ont fait la portion privilégiée du globe.

Vie de Saint Benoît (480-543) par les Bénédictins de Paris

Enfance, vie à Subiaco et premiers disciples

Vers 480 dans la ville de Norcia, au pays des Sabins, naissaient deux enfants jumeaux, Benoît et Scholastique. Les parents, Eutrope et Abundantia, étaient d’origine romaine ; on a même voulu les rattacher à la famille des Anicii. Saint Grégoire le Grand, sans préciser davantage, se contenta de dire que Benoît était de famille libre. Le nom de Benoît donné à l’enfant exprimait la bénédiction de Dieu sur lui. Dès sa jeunesse, il eut le cœur et la sagesse d’un vieillard ; il ne donnait rien au plaisir des sens, et, pouvant dans le monde jouir de ses biens passagers, il en méprisa les vanités.

Confié aux soins d’une nourrice dans la maison paternelle, il fut ensuite envoyé à Rome pour étudier les belles-lettres. Vers la quatorzième année, ou selon d’autres à vingt ans, ayant déjà fait l’expérience du monde, Benoît craignit qu’en acquérant un peu de science, il ne tombât comme tant d’autres dans l’abîme du vice, et dès lors, après avoir confié son projet à sa nourrice, il abandonna la maison et la fortune de son père, ne cherchant qu’à plaire à Dieu dans la solitude. Sa nourrice qui l’aimait tendrement voulut le suivre. Ils sortirent de Rome par la voie Nomentane, prirent la route de Tivoli, et, suivant la vallée de l’Anio, arrivèrent en un lieu nommé Enfide à deux milles environ de Subiaco. Ils s’arrêtèrent, reçurent l’hospitalité près de l’église Saint-Pierre, et Cyrilla, la nourrice se mit en devoir de préparer un repas. Il fallait d’abord faire le pain, et pour cela nettoyer le grain. La nourrice emprunta un crible de terre cuite qu’elle posa un moment sur la table, puis sortit un instant. Quand elle rentra, le crible tombé à terre était cassé net en deux morceaux : elle se mit à pleurer amèrement. Benoît, qui était bon et pieux, emporta les morceaux du crible et alla prier. À la fin de sa prière il se leva, trouva près de lui le crible si bien réparé qu’on n’y pouvait voir la trace de l’accident. Il courut aussitôt consoler sa nourrice et lui remettre l’instrument en son entier. Ce premier miracle donna aux habitants une haute idée de la perfection à laquelle Dieu élevait le jeune Benoît au début même de sa conversion.

Le jeune homme qui ne cherchait point l’admiration du monde voulut s’isoler complètement. Il abandonna sa nourrice et se retira en un lieu désert appelé Sublacum (aujourd’hui Subiaco) à quarante milles de Rome. Au cours de son exploration, un moine nommé Romain vint à sa rencontre. Celui-ci vivait dans un monastère voisin sous l’obéissance de l’abbé Théodat ; Benoît lui confia son dessein, sur lequel il demandait le secret, reçut de Romain, l’habit religieux avec l’indication d’une grotte étroite dans laquelle il pourrait vivre entièrement inconnu des hommes. Il y vécut pendant trois ans avec le pain que lui apportait le moine Romain. Après ce laps de temps, Dieu voulut faire connaître pour l’édification des hommes la vie que menait son serviteur Benoît. Assez loin de la grotte de Subiaco vivait· un prêtre auquel le Seigneur apparut pendant qu’il préparait son repas pour célébrer la fête de Pâques : « Tu te prépares un bon repas, lui dit-il, et pendant ce temps mon serviteur souffre de la faim dans sa retraite. » Le prêtre comprit la leçon, et se levant aussitôt, il prit les aliments qu’il avait préparés et courut à la recherche du serviteur de Dieu à travers les hautes montagnes et les gorges profondes. Il finit par le découvrir caché dans sa grotte, s’entretint avec lui des douceurs de la vie céleste, et finit par lui dire : « Levez-vous et prenons quelque nourriture, parce que c’est aujourd’hui la fête de Pâques. » — « Je sais, répondit Benoît, que c’est Pâques pour moi, puisque j’ai le bonheur de vous voir. » Comme il était séparé des hommes, il ignorait que ce fût en réalité la solennité de Pâques. Mais le bon prêtre lui en donna l’assurance, il ajouta : « C’est aujourd’hui véritablement le jour de Pâques, le jour de la résurrection du Seigneur ; vous ne devez pas prolonger votre jeûne, car je suis envoyé vers vous pour que nous goûtions ensemble le bienfaits du Tout-Puissant. » Ils bénirent donc le Seigneur et prirent leur repas. Quand il fut achevé, et qu’ils se furent encore entretenus ensemble, le prêtre retourna à son église.

À cette même époque, quelques bergers, qui menaient leurs troupeaux dans ces parages, découvrirent la grotte de Benoît ; l’ayant aperçu à travers les buissons revêtu de peaux, ils le prirent pour quelque bête sauvage. Mais s’étant approchés, ils le contemplèrent en face et furent pénétrés d’une douce vénération. Par eux, on connut dans les environs la présence de Benoît et un grand nombre de personnes vinrent le visiter ; en échange de la nourriture corporelle qu’ils lui apportaient, ces gens recevaient de sa bouche la nourriture de l’âme.

Un jour que Benoît était en contemplation, le tentateur lui apparut sous la forme d’un petit oiseau noir, vulgairement appelé merle ; il se mit à voltiger devant sa face avec tant d’importunité que le saint aurait pu le prendre avec la main s’il l’avait voulu, mais il fit le signe de la croix et l’oiseau disparut. Au même moment, Benoît fut saisi d’une tentation de la chair si violente qu’il n’en avait jamais ressenti de semblable. L’esprit-malin rappela à son souvenir une femme qu’il avait connue à Rome, et troubla tellement son cœur, qu’à moitié vaincu par la volupté, le serviteur de Dieu pensait presque à quitter le désert. Mais bientôt, touché de la grâce, Benoît rentra en lui­-même ; apercevant près de sa grotte un épais buisson de ronces et d’épines, il se dépouilla entièrement de ses vêtements, et se roula sur le buisson jusqu’à ce que son corps ne fût plus qu’une plaie. Les blessures de son corps guérirent alors celles de son âme ; la volupté céda à la douleur. (On raconte que saint François d’Assise vint plus tard visiter ce buisson, y planta des rosiers dont les feuilles paraissaient tachetées de sang. Lui­-même avait remporté une victoire semblable à Notre-Dame des Anges). À partir de ce moment, comme il l’avouait à ses disciples, les mouvements de la concupiscence furent tellement domptés en lui, qu’il n’en ressentit plus les atteintes. Beaucoup de personnes dans la suite quittèrent le monde et vinrent se mettre sous son obéissance ; affranchi de cette infirmité de la chair, il avait le droit d’enseigner les vertus.

La réputation de sainteté avait rendu célèbre le nom de Benoît. Dans les environs de sa grotte, il y avait un monastère (désigné sous le nom de Vicovaro) dont l’abbé vint à mourir : toute la communauté vint trouver Benoît, et le conjura de vouloir bien en prendre la direction. Il refusa longtemps, déclarant aux religieux qu’ils ne pourraient pas s’entendre. Puis vaincu par leurs prières, il finit par consentir. Lorsqu’il voulut faire observer la règle dans le monastère, ces religieux s’irritèrent, s’accusèrent les uns les autres de s’être donné un tel supérieur dont la sainte vie contrastait trop avec leur inconduite. Quelques-uns résolurent sa mort, et décidèrent d’empoisonner son vin. Lorsque le vase de verre qui contenait le poison fut présenté à la table de l’abbé, pour qu’il fût béni selon l’usage, Benoît étendit la main et fit le signe de la croix. Le vase que l’on tenait à une certaine distance se rompit à ce simple signe comme s’il se fût brisé contre une pierre. L’homme de Dieu reconnut aussitôt qu’on lui avait présenté un breuvage de mort qui n’avait pu recevoir le signe de vie. Il se leva, sur le champ, le visage calme et l’esprit tranquille et dit aux frères réunis : « Que le Dieu tout-puissant vous pardonne, mes frères. Pourquoi vouloir me traiter de la sorte ? Ne vous avais-je pas dit, dès le principe que nous ne pourrions pas vivre ensemble ? Cherchez un abbé qui puisse vous convenir, car désormais il ne faut plus compter sur moi. » Il retourna sur le champ dans sa chère solitude ; il y vécut seul avec lui-même, c’est-à-dire comme l’explique saint Grégoire, qu’il veillait toujours sur son âme, constamment en présence de son Créateur.

Mais dans cette solitude vinrent à lui de nombreux disciples qui désiraient servir Dieu : il bâtit alors douze monastères dans chacun desquels il plaça douze moines sous la direction d’un abbé. Il garda seulement près de lui quelques disciples pour les former sous ses yeux. Des habitants de Rome, distingués par leur noblesse et leur piété vinrent aussi le trouver et lui confièrent leurs enfants ; Equitius lui confia son fils Maur, et le patrice Tertullus, son fils Placide, deux enfants de grande espérance.

Le trait suivant n’est pas dans saint Grégoire. Benoît voyageait quelquefois, sans attirer sur lui l’attention : un soir il arriva à un village situé à quelques milles de Subiaco, dans la direction de Palestrine ; les habitants pour une raison quelconque ne voulurent pas le recevoir. Alors Benoît alla simplement s’étendre sur une roche et s’y endormit sous le ciel du bon Dieu. Depuis des siècles, cette roche bénie est signalée chaque année par le suintement d’une manne particulière. Le prodige tantôt commence le 20 mars au soir, tantôt, mais plus rarement le 19, tantôt le 21 seulement, et cesse le 22 mars.

Les divers miracles que raconte saint Grégoire, et qui se rattachent à cette époque de la vie de saint Benoît, révèlent son esprit de prière, sa sollicitude paternelle pour ses moines, son esprit d’obéissance et d’humilité : tels sont, la correction d’un moine qui ne pouvait rester à l’oraison, parce que le démon l’attirait au dehors, l’éruption d’une source d’eau au sommet d’un mont pour épargner la fatigue aux moines, le fer d’un outil remontant à la surface du lac pour s’adapter de lui-même au manche, le fait de Maur marchant sur les eaux du lac pour ramener au bord Placide qui se noyait, etc.

Mais Benoît n’échappa point à la condition des vrais amis de Dieu. Ses vertus et ses miracles lui suscitèrent des envieux. Le prêtre d’une église voisine de Subiaco, nommé Florentius, se laissant séduire par le démon, se mit à combattre les efforts du serviteur de Dieu et à dénigrer sa conduite. Ne réussissant point à détourner de lui ceux qui aspiraient à une vie parfaite, il tenta lui aussi de l’empoisonner : dans ce but il osa lui envoyer un pain dans lequel le poison se trouvait caché. Benoît reçut ce pain et remercia le donateur. Mais à l’heure du repas, un corbeau avait l’habitude de venir de la forêt voisine pour recevoir du pain de la main de Benoît. Quand il vint comme à l’ordinaire, Benoît prit le pain envoyé par le prêtre, le jeta devant le corbeau en lui disant : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, prends ce pain et va le jeter dans un lieu où personne ne pourra le trouver. » Le corbeau ouvrant le bec et battant des ailes, se mit à voltiger autour du pain et à croasser, comme pour faire entendre qu’il voulait bien obéir, mais qu’il ne pouvait pas. Benoît insista plusieurs fois, répétant : « Prends-­le sans crainte, et porte-le où personne ne pourra le trouver. » Le corbeau hésita longtemps, piqua enfin le pain, l’enleva et disparut. Il revint trois heures après sans le pain, et reçut de Benoît sa pitance accoutumée.

Florentius qui n’avait pu tuer le corps du maître, voulut perdre les âmes des disciples : il envoya dans le jardin du monastère sept jeunes filles nues, qui se tenant ensemble par les mains, dansèrent longtemps devant les religieux pour exciter dans leurs cœurs les ardeurs des mauvais désirs. Benoît les aperçut de sa cellule et craignit la chute de ses disciples : mais comme toute cette persécution était dirigée contre lui seul, il céda la place à l’ennemi. Il établit donc des prieurs et un certain nombre de frères dans tous ses oratoires et changea de résidence, emmenant seulement avec lui quelques religieux. Dieu frappa bientôt d’une manière terrible Florentius qui fut écrasé sous la galerie de sa maison. Maur, le disciple de Benoît, crut devoir lui annoncer cette nouvelle en disant : « Revenez, mon Père, car le prêtre qui vous persécutait est mort. » Mais l’homme de Dieu, entendant cela, s’affligea de la mort de son ennemi, et comme Maur avait osé s’en réjouir, il lui imposa une pénitence.

On place communément en l’an 529, l’abandon de Subiaco par Benoît : cet homme que tant de miracles faisaient paraître comme vraiment rempli de l’esprit de tous les Justes avait alors quarante-neuf ans. Il allait parfaire son œuvre sur un nouveau théâtre.

Fondation du Mont-Cassin

Benoît, en quittant Subiaco emmena donc un certain nombre de disciples, et parmi eux, Maur et Placide qu’il entourait d’une spéciale affection. Le poète Marc, un autre disciple immédiat du saint a attesté qu’au moment où le saint homme se mit en marche, trois corbeaux sortirent du bois et accompagnèrent le cortège à travers les sentiers de la montagne. Ces oiseaux apprivoisés, attachés d’ordinaire à leur retraite et à leur nid, montrèrent à leur façon que la stabilité, élément nécessaire de la vie bénédictine, doit pouvoir céder quand il le faut à l’appel de Dieu. Après la traversée des montagnes, Benoît, suivi de ses disciples, traversa la ville de Cassinum, et se mit à gravir le sentier rocailleux pour atteindre le sommet où se trouvait la forteresse : à mi-côte, il rencontra un bois sacré où les païens des montagnes venaient encore fêter Vénus. Près du bois, il s’agenouilla et fit sa prière, puis se relevant, il monta vers la forteresse où s’en trouvaient deux dédiés l’un à Apollon, l’autre à Jupiter. Arrivé dans l’enceinte il brisa l’idole, renversa l’autel, brûla les bois sacrés ; dans le temple d’Apollon, il établit un oratoire à Saint-Martin, en dédia un autre à l’endroit même où était l’autel de Jupiter, et se mit à prêcher la foi au peuple des environs.

Ce zèle apostolique excita la rage du démon qui, se montrant sous une forme visible, se plaignit à grands cris de la violence qu’on lui faisait. Les disciples de Benoît ne voyaient pas ces horribles apparitions, mais ils entendaient ce que le démon disait dans sa fureur : « Benoît ! Benoît ! Sois maudit et non béni ! Pourquoi me persécutes-tu ? » Ce fut pour le serviteur de Dieu l’occasion de nouvelles victoires. On se mit au travail pour la construction du nouveau monastère, au milieu d’entraves sans cesse renouvelées. Tantôt c’était une énorme pierre qu’on ne pouvait ébranler, le démon rendant tous les efforts inutiles, tantôt c’étaient des flammes paraissant dans la cuisine et menaçant de tout détruire parce qu’on y avait jeté une idole, tantôt c’était un mur renversé et écrasant un jeune moine.

Et Benoît, favorisé du don des miracles, combattait avec succès toutes ces ruses pernicieuses de l’esprit malin. Dieu lui donnait en même temps les lumières à l’aide desquelles il connaissait les secrets des cœurs, découvrait les événements qui se passaient à distance comme s’il les avait vus de ses yeux. Le roi Totila, entendant parler de l’esprit prophétique de Benoît, voulut en avoir la preuve. Ayant sollicité une audience, il envoya à sa place son écuyer Riggo, et lui fit prendre ses chaussures et ses ornements royaux. D’aussi loin que Benoît vit arriver ce messager et put se faire entendre de lui, il cria : « Quittez, mon fils, quittez tout ce que vous portez, cela ne vous appartient pas. » À ces mots Riggo tomba à terre, tout tremblant d’avoir osé se jouer d’un si grand homme, puis il alla rapporter le fait à Totila. Celui-ci arriva ensuite : apercevant l’homme de Dieu assis à une certaine distance, il se prosterna à terre. Par deux et trois fois Benoît lui dit : « Levez-vous ! » Et Totila n’osant le faire, Benoît s’approcha, le releva lui­-même : il lui reprocha ensuite ses actions, lui prédit en quelques mots ce qui devait lui arriver : « Vous faites beaucoup de mal, lui dit-il, vous en avez beaucoup fait, tâchez de modérer enfin vos iniquités. Vous entrerez dans Rome, vous passerez la mer, vous régnerez neuf années et vous mourrez la dixième. » Le roi, grandement effrayé, se recommanda aux prières du saint abbé dont la prédiction se réalisa de point en point. À l’évêque de Canuse, qui venait souvent le visiter, Benoît renouvela cette prédiction, et fit connaître les maux qui devaient fondre sur Rome : « Rome, dit-il, ne sera pas détruite par les étrangers, mais elle sera tellement ravagée par les tempêtes, les orages, les tremblements de terre qu’elle périra d’elle-même. » Ces prophéties se réalisèrent complètement : celles qui regardaient Rome s’accomplirent du vivant de saint Grégoire.

Un clerc de l’église d’Aquin tourmenté par le démon n’avait pu être guéri après de nombreuses visites aux sanctuaires des martyrs ; on l’amena à Benoît qui invoqua sur lui le nom de Jésus et chassa aussitôt le démon. Il dit alors au clerc délivré : « Allez, ne mangez pas de viande, et gardez-vous de vous faire ordonner, car le jour où vous aurez la témérité de recevoir les saints ordres, vous retomberez aussitôt sous le pouvoir du démon. Le clerc se retira ; la crainte que lui laissa le souvenir de sa possession le rendit d’abord fidèle aux prescriptions du serviteur de Dieu. Bien des années après, lorsque ses supérieurs furent morts, et qu’il vit de plus jeunes que lui recevoir les ordres sacrés, il ne tint plus compte des paroles de Benoît, il se présenta au sacerdoce, et aussitôt le démon s’empara de lui pour ne plus le quitter. Un noble, nommé Théoprobe, converti par les exhortations du saint et admis dans son intimité, entra un jour dans la cellule de Benoît et le trouva pleurant à chaudes larmes. Il attendit longtemps, et, comme les larmes ne tarissaient pas, il voulut savoir la cause d’une si grande affiiction. Benoît lui répondit : « Tout ce monastère que j’ai construit et que j’ai préparé pour mes frères, le jugement de Dieu le livre aux infidèles : c’est à peine si j’ai pu obtenir que la vie des religieux me fût accordée. » Cette prophétie entendue par Théoprobe se réalisa en effet lorsque en 583 les Lombards entrèrent au Mont-Cassin, pillèrent tout, mais ne purent s’emparer de personne : les religieux se réfugièrent à Rome et y bâtirent un monastère à Saint-Jean de Latran.

Trois exemples achèveront de montrer jusqu’à quel point Benoît savait découvrir les choses les plus cachées. Un converti du nom d’Exhilaratus fut envoyé par son maître porter à Benoît deux flacons de vin : il en porta un et cacha l’autre en chemin. Benoît reçut le flacon en remerciant, mais au serviteur qui prenait congé de lui il dit : « Prends garde, mon fils, de boire du flacon que tu as caché, penche-le avec précaution et tu verras ce qu’il contient. » Le jeune homme se retira tout confus, et voulut vérifier en retournant ce qui lui avait été dit. Il inclina le flacon et il en sortit aussitôt un serpent. Cette découverte lui inspira une vive horreur de sa faute. Un moine après avoir donné son instruction à des religieuses du voisinage, reçut de ces religieuses quelques mouchoirs qu’il cacha dans son sein. Au retour, après avoir reçu la bénédiction de son abbé, il s’entendit reprendre très amèrement : « Comment, mon fils, lui dit Benoît, l’iniquité est-elle entrée dans votre sein ? N’étais-je pas présent lorsque vous avez reçu des mouchoirs de ces servantes de Dieu et que vous les avez cachés dans votre sein ? » Alors le religieux se prosterna à ses pieds, avoua sa folle conduite et présenta les mouchoirs qu’il avait cachés. Au repas du soir, le vénérable Père avait un religieux qui tenait la lampe devant sa table. Cette fonction fut remplie un soir par un frère, fils d’un avocat, qui s’entretenait intérieurement de certaines pensées d’orgueil, inspirées par le démon : « Quel est celui que je sers à table ? se disait-il : je tiens sa lampe comme un esclave ; suis-je donc fait pour lui obéir ? » Tout à coup l’homme de Dieu le regarda et lui dit d’un ton sévère : « Faites le signe de la croix sur votre cœur, mon frère, que murmurez-vous en vous-même ? » Puis il appela un autre frère auquel il donna l’ordre de prendre la lampe des mains du frère ainsi réprimandé. Celui-ci raconta plus tard les pensées d’orgueil qu’il avait eues et ce qu’il avait dit intérieurement contre Benoît. Il fut évident pour tous qu’il n’y avait rien de caché pour ce saint homme.

Plusieurs traits touchants nous révèlent jusqu’où allaient en Benoît la confiance en Dieu et l’esprit de pauvreté. En 539 une grande disette désola l’Italie : les habitants de la Campanie eurent beaucoup à en souffrir. Le blé vint à manquer dans le monastère de Benoît : un jour il n’y eut plus que cinq pains pour le repas des frères. Le vénérable Père, voyant la tristesse sur leurs visages leur reprocha doucement leur manque de confiance : « Pourquoi, leur dit-il, vous attrister ainsi de ce manque de pain ? Aujourd’hui vous en avez bien peu, mais demain vous en aurez en abondance. » En effet, le jour suivant, on trouva devant la porte du monastère deux cents boisseaux de farine dans des sacs, sans qu’on ait jamais su par qui le Dieu tout­puissant les avait envoyés. Les frères remercièrent le Seigneur et apprirent ainsi à ne jamais douter de l’abondance même en temps de disette. Un brave homme, tourmenté par une dette pressante qu’il ne pouvait acquitter, vint déclarer à Benoît qu’il était poursuivi par un créancier pour douze sous d’or. Le vénérable abbé répondit qu’il n’avait point ces douze sous, puis il ajouta en manière de consolation : « Allez, et revenez dans deux jours, car je n’ai pas aujourd’hui ce qu’il faudrait vous donner. » Pendant ces deux jours, Benoît pria beaucoup ; le troisième jour quand le pauvre débiteur se présenta, on trouva sur le coffre qui renfermait le blé du monastère treize sous d’or. L’homme de Dieu ordonna de les remettre au pauvre débiteur et lui dit : « Payez votre dette avec les douze et gardez le treizième pour vos propres besoins. » Dans la grande disette dont il vient d’être question, il ne resta plus au cellier du monastère qu’un peu d’huile dans une bouteille de verre. Un sous-diacre nommé Agapit vint alors demander avec insistance qu’on lui procurât un peu d’huile. Benoît donna l’ordre de remettre au solliciteur le peu d’huile qui restait. Le cellérier entendit bien cet ordre, mais ne se pressa point de l’exécuter. Interrogé quelque temps après par Benoît, il répondit que s’il avait exécuté l’ordre, il ne serait rien resté pour les frères. Indigné de cette réponse, Benoît commanda à un autre religieux de jeter par la fenêtre la bouteille qui paraissait contenir encore un peu d’huile, pour qu’il ne restât rien au monastère qui fût le résultat de la désobéissance. Sous la fenêtre était un grand précipice hérissé de rochers : la bouteille y fut jetée et tomba au fond sans se briser. Benoît la fit ramasser et remettre au sous-diacre. Il réunit ensuite tous les frères, reprocha en leur présence au religieux qui lui avait désobéi son défaut de foi et son orgueil. À près cette réprimande, il se mit à prier avec les frères. Dans le lieu même où ils étaient réunis se trouvait un tonneau où il n’y avait pas d’huile et sur lequel était un couvercle. Au bout de quelque temps, le couvercle se souleva, et comme l’huile continuait de monter, elle finit par déborder et inonda le pavé. Lorsque Benoît s’en aperçut, il cessa de prier, et l’huile cessa de couler. Il reprit alors plus longuement le frère qui avait manqué de confiance et de soumission, lui recommandant d’avoir désormais plus de foi et d’humilité. Le frère rougit et profita de cette salutaire correction.

La charité de Benoît lui fit accomplir des prodiges dont les effets s’étendirent même au delà du tombeau. Un religieux inconstant ne voulait plus rester au monastère. Benoît, fatigué de lui donner des conseils pour résister à ce qu’il jugeait une tentation, finit par lui ordonner de partir. À peine sorti, le frère rencontra sur son chemin, un dragon qui menaçait de le dévorer : il rentra plus mort que vif au monastère et promit de n’en plus jamais sortir. Sous le roi Totila, un arien nommé Zalla, exerçait toutes sortes de cruautés sur ceux qui étaient fidèles à l’Église catholique. Un jour qu’il tourmentait un pauvre villageois, cet infortuné finit par lui déclarer qu’il avait confié tout son avoir au serviteur de Dieu Benoît. Le cruel Zalla cessa de torturer sa victime, mais lui attacha les bras avec de fortes courroies et le contraignit à marcher devant son cheval pour qu’il lui montrât ce Benoît qui avait son bien. Le villageois, ainsi enchaîné, conduisit son persécuteur jusqu’à la porte du monastère où Benoît se trouvait assis et occupé à la lecture. Zalla, pensant effrayer le saint homme, lui jeta un regard farouche et cria : « Allons, debout, debout, et rends à ce paysan ce que tu en as reçu ! » Benoît leva les yeux, et à peine eut-il jeté sa vue sur les courroies du villageois que celles-ci se délièrent d’elles­mêmes. Zalla épouvanté de la puissance de ce regard, se prosterna à terre et demanda humblement au saint abbé le secours de ses prières. Sans se lever ni quitter sa lecture, Benoît appela des frères, leur ordonna de faire entrer Zalla, pour lui rendre les devoirs de l’hospitalité. Quand les frères, après avoir exécuté ses ordres, lui ramenèrent Zalla, Benoît avertit doucement celui-ci de ne plus se livrer à ses cruautés insensées. Zalla vaincu n’osa plus rien demander au villageois.

Dans une autre circonstance, Benoît revenait du travail des champs, quand un paysan, égaré par la douleur, après avoir déposé à la porte du monastère le corps inanimé de son enfant, l’aborda en criant : « Rendez-moi mon fils ! Rendez-moi mon fils ! » L’homme de Dieu s’arrêta à ces paroles et dit : « Eh ! quoi, vous ai-je ôté votre fils ? » — « Il est mort, répondit le paysan, venez, ressuscitez-le. » Contristé d’entendre un pareil discours, il dit : « Retirez-vous, mes frères, retirez-vous ; ce n’est pas à nous, c’est aux saints apôtres à faire ces choses. Pourquoi vouloir nous imposer des fardeaux que nous ne pou­vons porter ? » Mais le malheureux père, poussé par la douleur, persistait dans sa demande, déclarant qu’il ne se retirerait pas sans son fils vivant. Alors Benoît lui dit : « Où est-il ? » Le paysan répondit : « Voici son corps étendu devant la porte du monastère. » L’homme de Dieu s’y rendit avec les frères, se mit à genoux, se pencha sur le petit corps de l’enfant. Se levant ensuite et tendant les mains vers le ciel, il dit : « Seigneur, ne considérez pas mes péchés, mais la foi de cet homme qui demande la résurrection de son fils ; rendez à ce petit corps l’âme que vous en avez retirée. » À peine eut-il terminé cette prière que l’âme revenant fit tressaillir le corps de l’enfant à la vue de tous les assistants. Benoît prit l’enfant par la main et le rendit à son père.

Les paroles même les plus simples semblaient avoir une vertu : des âmes l’éprouvèrent jusqu’au delà du tombeau, comme ces deux religieuses de bonne famille qui vivaient loin de son monastère. Pour ne pas retenir leur langue elles irritaient souvent l’homme qui pourvoyait à leurs besoins matériels. Cet homme vint s’en plaindre à Benoît qui pour les corriger leur fit dire qu’il les excommunierait. Ce n’était qu’une menace au cas où elles ne changeraient pas. Elles moururent peu après, sans avoir changé, et furent enterrées dans l’église. Quand on célébrait la messe dans cette église et que le diacre disait : « Si quelqu’un ne communie pas, qu’il se retire », la nourrice de ces religieuses les voyait sortir de leur tombeau et quitter l’église. Elle en prévint Benoît qui fit présenter pour elles une offrande à l’église, ajoutant qu’après cette offrande elles ne seraient séparées de la communion des fidèles : qui arriva.

On s’est demandé si Benoît était prêtre. Sûrement il était diacre puisque nous le voyons prêcher aux populations du Mont­-Cassin sans provoquer des réclamations de la part du clergé. Quant à la prêtrise, aucun des faits connus de sa vie n’autorise à affirmer qu’il l’ait reçue, et les prescriptions de sa règle relatives aux prêtres dans le monastère semblent indiquer qu’il ne l’était pas. Telle a été l’opinion établie dès le 12ème siècle. L’ opinion contraire s’est fait jour au 16ème siècle, mais elle a réuni peu d’adhésions. Cette dernière opinion a été reprise par dom E. Schmidt en 1901.

Nous ne répéterons pas ici le dernier entretien de Benoît avec sa sœur Scholastique (voir 10 février) : nous nous contenterons de signaler une dernière faveur qui fut accordée au saint abbé vers la fin de sa vie. Le diacre Servandus, abbé d’un monastère de la Campanie vint, selon sa coutume, rendre visite à Benoît pour un dernier entretien spirituel. Quand vint l’heure du repos, Benoît se retira dans la partie supérieure de la tour, et plaça Servandus dans une chambre inférieure qui communiquait facilement avec le haut par un escalier. Devant la tour était un bâtiment plus vaste où reposaient les disciples des deux abbés. Pendant que les frères dormaient encore, Benoît veillait. Soudain, de sa fenêtre, il vit une lumière descendre d’en haut et dissiper les ténèbres. Dans cette vision, comme il le raconta lui-même, le monde entier fut présenté à ses yeux comme ramassé dans un seul rayon de soleil. Et au même moment, Benoît vit l’âme de Germain, évêque de Capoue portée au ciel par les anges dans un globe de feu. Voulant avoir un autre témoin d’un si grand miracle, il appela deux ou trois fois le diacre Servandus. Celui-ci, troublé à cet appel, monta en toute hâte et vit encore un reste de lumière : Benoît lui raconta en détail tout ce qui venait de se passer. On envoya aussitôt le vertueux Théoprobe à Capoue qui constata que le vénérable Germain était mort, et que le trépas avait eu lieu juste au moment de la vision de Benoît.

Mort de Benoît

Quarante jours environ après que Benoît avait rendu les derniers devoirs à sa sœur Scholastique, le Saint homme annonça à quelques disciples, le jour de son prochain trépas. Il ne lui restait plus que six jours à vivre, et rien ne faisait présager une fin aussi proche. Il fit alors ouvrir son tombeau, voulant sans doute faire entendre par là que, pour dissiper l’horreur de la mort, le meilleur remède est de l’avoir toujours présente. Son intention était de revoir aussi le corps de sa sœur, et de mourir avec la certitude que ses os reposeraient à côté des siens. Aussitôt après il fut saisi d’une fièvre violente qui le consumait ; le sixième jour de sa maladie, il se fit porter par ses disciples dans l’oratoire de Saint-Jean-Baptiste, il y reçut, comme viatique de départ, le corps et le sang de Notre-­Seigneur. Puis, soutenu par les bras de ses disciples, les mains étendues vers le ciel, et debout, il rendit le dernier soupir en murmurant une suprême prière. Tous ses disciples furent avec lui à la mort comme à la vie parce que tous voulaient le revoir au ciel.

Le jour même de la mort, deux moines dont l’un était au monastère et l’autre en pays lointain eurent la même vision, suivant ce qu’il avait prédit avant de mourir. Ils virent une échelle s’élever, du point où Benoît avait rendu son âme jusqu’au ciel : elle était couverte de riches draperies et éclairée par une multitude d’étoiles. Au sommet se tenait un homme d’un aspect vénérable, rayonnant d’une lumière divine, il leur dit : « C’est la voie par laquelle Benoît, le bien-aimé du Seigneur,  est monté au ciel. » Ceux qui étaient absents connurent alors au signe qui leur avait été prédit, la mort du saint homme en même temps que les frères qui en avaient été témoins. Les disciples déposèrent le corps de leur vénérable Père à côté de celui de sa sœur Scholastique dans le sépulcre qu’il s’était préparé sous l’autel de Saint-Jean-Baptiste, au lieu même de l’autel d’Apollon qu’il avait renversé (21 mars 543, d’après l’opinion la plus commune).

L’œuvre de Saint Benoît (Bénédictins de Paris)

Saint Grégoire le Grand, le biographe que nous avons suivi dans ses grandes lignes, parle en ces termes de la règle bénédictine : « L’homme qui a brillé dans le monde par tant de miracles, l’a éclairé grandement aussi par sa doctrine ; car il a écrit aussi pour les moines une règle remarquable par sa discrétion et par la clarté de son langage. Elle reflète à fond sa vie et ses mœurs, on retrouve dans l’institution de cette règle toutes les vertus du maître ; le saint homme n’a jamais pu enseigner autrement qu’il n’a vécu. » Après ce premier éloge, il y aurait à citer siècle par siècle, le témoignage des souverains pontifes, des conciles, des docteurs et des saints. Voici ce qu’écrivait en 1862 Dom Guéranger (Enchiridium benedictinum) : « Saint Thomas, sainte Hildegarde, saint Antonin, ont cru que cette règle était directement inspirée par l’Esprit-Saint. De Charlemagne à Côme de Médicis, elle a été regardée comme un admirable modèle de législation même civile ; presque tous les ordres militaires l’ont prise comme base de leurs constitutions. Pendant huit siècles, elle a prévalu seule en Occident ; elle a de plus exercé une influence bienfaisante sur la vie du clergé séculier ; la constitution de l’ordre bénédictin a servi de type aux chapitres des cathédrales. »

Et Bossuet (Panégyrique de saint Benoît) s’exprime ainsi « : « Cette règle, c’est un précis du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l’Évangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection. Là paraissent avec éminence la prudence et la simplicité, l’humilité et le courage, la sévérité et la douceur, la liberté et la dépendance ; là, la correction a toute sa fermeté, la condescendance tout son attrait, le commandement sa vigueur et la sujétion son repos, le silence sa gravité et la parole sa grâce, la force son exercice et la faiblesse son soutien, et toutefois, il l’appelle un commencement. »

Quant aux disciples de saint Benoît, le développement merveilleux de la famille bénédictine peut être considéré comme un événement providentiel et le fruit des bénédictions célestes répandues sur son œuvre à travers les siècles.

Extraits de la Règle de Saint Benoît

Du Prologue

Lorsque nous avons demandé au Seigneur, mes frères, qui habitera dans sa demeure, nous avons appris ce qu’il faut faire pour y demeurer. Puissions-nous accomplir ce qui est exigé de cet habitant ! Il nous faut donc préparer nos cœurs et nos corps aux combats de la sainte obéissance à ses commandements.
Quant à ce qui manque en nous aux forces de la nature, prions le Seigneur d’ordonner à sa grâce de nous prêter son aide. Et si, désireux d’éviter les peines de l’enfer, nous voulons parvenir à la vie éternelle, tandis qu’il en est temps encore et que nous sommes en ce corps et que nous pouvons accomplir tout cela à la lumière de cette vie, courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité.
C’est à cette fin que nous voulons fonder une école où l’on serve le Seigneur. Dans cette institution, nous espérons ne rien établir de rude ni de pesant. Si, toutefois, il s’y rencontrait quelque chose d’un peu rigoureux, qui fût imposé par l’équité pour corriger nos vices et sauvegarder la charité, garde-toi bien, sous l’effet d’une crainte subite, de quitter la voie du salut dont les débuts sont toujours difficiles.
En effet, à mesure que l’on progresse dans la voie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate, et l’on court dans la voie des commandements de Dieu, avec la douceur ineffable de l’amour. Ne nous écartons donc jamais de son enseignement, et persévérant jusqu’à la mort dans sa doctrine au sein du monastère, participons par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume. Amen.

Chapitre 72, Le bon zèle

Il est un mauvais zèle, un zèle amer, qui sépare de Dieu et mène à l’enfer. De même, il est un bon zèle qui sépare des vices et mène à Dieu et à la vie éternelle. C’est ce zèle que les moines pratiqueront avec un très ardent amour : ils s’honoreront mutuellement avec prévenance ; (cf. Rm 12, 10) ils supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales ; ils s’obéiront à l’envi ; nul ne recherchera ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui ; ils s’accorderont une chaste charité fraternelle ; ils craindront Dieu avec amour ; ils aimeront leur abbé avec une charité sincère et humble ; ils ne préfèreront absolument rien au Christ ; qu’Il nous amène tous ensemble à la vie éternelle !

Prières

Oratio

Omnípotens sempitérne Deus, qui hodiérna die carnis edúctum ergástulo sanctíssimum Confessórem tuum Benedíctum sublevásti ad cælum :  concéde, quæsumus, hæc festa tuis fámulis celebrántibus cunctórum véniam delictórum ; ut, qui exsultántibus ánimis eius claritáti congáudent, ipso apud te interveniénte, consociéntur et méritis. Per Dóminum.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez en ce jour tiré votre Confesseur, le Bienheureux Benoît, de la prison de son corps pour l’élever au ciel, daignez accorder à vos serviteurs qui célèbrent cette Fête le pardon de toutes leurs fautes, afin que, prenant part dans la joie de leur âme à sa gloire et à son bonheur, ils soient, grâce à son intercession, associés à ses mérites.

Oratio

Omnípotens, sempitérne Deus, qui per gloriósa exémpla humilitátis, triúmphum nobis ostendísti ætérnum ; da quæsumus, ut viam tibi plácitæ obœdiéntiæ, qua venerábilis Pater illésus antecedébat Benedíctus, nos, præclaris eius mentis adiúti, sine erróre subsequámur.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, qui par les glorieux exemples de l’humilité nous avez montrés le triomphe éternel ; donnez-nous, nous vous en prions, de suivre sans erreur la voie de l’obéissance qui vous plaît, sur laquelle le vénérable Père Benoît nous a précédé pour son bien, en étant aidé de la lumière de son esprit.

Prière de Dom Prosper Guéranger (1805-1875) à saint Benoît

Nous vous saluons avec amour, ô Benoît, vase d’élection, palmier du désert, homme angélique ! Quel mortel a été choisi pour opérer sur la terre plus de merveilles que vous n’en avez accompli ? Le Christ vous a couronné comme l’un de ses principaux coopérateurs dans l’œuvre du salut et de la sanctification des hommes. Qui pourrait compter les millions d’âmes qui vous doivent la béatitude éternelle, soit que votre Règle immortelle les ait sanctifiées dans le cloître, soit que le zèle de vos fils ait été pour elles le moyen de connaître et de servir le grand Dieu qui vous a élu ? Autour de vous, dans le séjour de la gloire, un nombre immense de bienheureux se reconnaît redevable à vous, après Dieu, de la félicité éternelle ; sur la terre, des nations entières professent la vraie foi, parce qu’elles ont été évangélisées par vos disciples.

Ô Père de tant de peuples, abaissez vos regards sur votre héritage, et bénissez encore cette Europe ingrate qui vous doit tout, et qui a presque oublié votre nom. La lumière que vos enfants lui apportèrent a pâli ; la chaleur par laquelle ils vivifièrent les sociétés qu’ils fondèrent et civilisèrent par la Croix, s’est refroidie ; les ronces ont couvert en grande partie le sol dans lequel ils jetèrent la semence du salut : venez au secours de votre œuvre ; et, par vos prières, retenez la vie qui menace de s’éteindre. Consolidez ce qui est ébranlé ; et qu’une nouvelle Europe, une Europe catholique, s’élève bientôt à la place de celle que l’hérésie et toutes les fausses doctrines nous ont faite.

Ô Patriarche des Serviteurs de Dieu, considérez du haut du ciel la Vigne que vos mains ont plantée, et voyez à quel état de dépérissement elle est déchue. Jadis, en ce jour, votre nom était loué comme celui d’un Père dans trente mille monastères, des côtes de la Baltique aux rivages de la Syrie, de la verte Erin aux steppes de la Pologne : maintenant, on n’entend plus retentir que de rares et faibles concerts, qui montent vers vous du sein de cet immense patrimoine que la foi et la reconnaissance des peuples vous avaient consacré. Le vent brûlant de l’hérésie a consumé une partie de vos moissons, la cupidité a convoité le reste, et la spoliation depuis .les siècles ne s’est jamais arrêtée dans son cours, soit qu’elle ait appelé la politique à son aide, soit qu’elle ait eu recours à la violence ouverte. Vous avez été dépossédé, ô Benoit, de ces milliers de sanctuaires qui furent si longtemps pour les peuples le principal foyer de vie et de lumière ; et la race de vos enfants s’est presque éteinte. Veillez, ô Père, sur leurs derniers rejetons. Selon une antique tradition, le Seigneur vous révéla un jour que votre filiation devait persévérer jusqu’aux derniers jours du monde, que vos enfants combattraient pour la sainte Église Romaine, et qu’ils confirmeraient la foi de plusieurs, dans les suprêmes épreuves de l’Église ; daignez, par votre bras puissant, protéger les débris de cette famille qui vous nomme encore son Père. Relevez-la, multipliez-la, sanctifiez-la ; faites fleurir chez elle l’esprit que vous avez déposé dans votre Règle sainte, et montrez par vos œuvres que vous êtes toujours le béni du Seigneur.

Soutenez la sainte Église par votre intercession puissante, ô Benoît ! Assistez le Siège Apostolique, si souvent occupé par vos enfants. Père de tant de Pasteurs des peuples, obtenez-nous des Évêques semblables à ceux que votre Règle a formés. Père de tant d’Apôtres, demandez pour les pays infidèles des envoyés évangéliques qui triomphent par le sang et par la parole, comme ceux qui sortirent de vos cloîtres. Père de tant de Docteurs, priez, afin que la science des saintes lettres renaisse pour le secours de l’Église et pour la confusion de l’erreur. Père de tant d’Ascètes sublimes, réchauffez le zèle de la perfection chrétienne, qui languit au sein de nos chrétientés modernes. Patriarche de la Religion dans l’Occident, vivifiez tous les Ordres Religieux que l’Esprit-Saint a donnés successivement à l’Église ; tous vous regardent avec respect comme un ancêtre vénérable ; répandez sur eux tous l’influence de votre paternelle charité.

Enfin, ô Benoît, ami de Dieu, priez pour les fidèles du Christ, en ces jours consacrés aux sentiments et aux œuvres de la pénitence. C’est du sein même de la sainte Quarantaine que vous vous êtes élancé vers le séjour des joies éternelles : soyez propice aux chrétiens qui combattent en ce moment dans cette même arène. Élevez leur courage par vos exemples et par vos préceptes ; qu’ils apprennent de vous à dompter la chair, à la soumettre à l’esprit ; qu’ils recherchent comme vous la retraite, pour y méditer les années éternelles ; qu’ils détachent leur cœur et leurs pensées des joies fugitives du monde. La piété catholique vous invoque comme l’un des patrons et des modèles du chrétien mourant ; elle se souvient du spectacle sublime qu’offrit votre trépas, lorsque debout au pied de l’autel, soutenu sur les bras de vos disciples, touchant à peine la terre de vos pieds, vous rendîtes votre âme à son Créateur, dans la soumission et la confiance ; obtenez-nous, ô Benoît, une mort courageuse et tranquille comme la vôtre. Écartez de nous, à ce moment suprême, toutes les embûches de l’ennemi ; visitez-nous par votre présence, et ne nous quittez pas que nous n’ayons exhalé notre âme dans le sein du Dieu qui vous a couronné.

Antienne

Ã. Hódie sanctus Benedíctus per viam Oriéntis trámitis vidéntibus discípulis cælos ascéndit : hódie eréctis mánibus inter verba oratiónis migrirávit : hódie in glória ab Ángelis suscéptus est.

Ã. Aujourd’hui Saint Benoît, par la voie de l’Orient, sous les yeux de ses disciples, s’est dirigé rapidement vers les cieux. Aujourd’hui, les mains levées dans des paroles d’oraison, il s’en est allé. Aujourd’hui, dans la gloire il a été reçu par les Anges.

Antienne grégorienne “Hodie Sanctus Benedictus”

Antienne Hodie Sanctus Benedictus

1er Dimanche de la Passion

1er Dimanche de la Passion

1er Dimanche de la Passion

La Punchline de Dom Delatte
Le terme de notre vie surnaturelle, ce n’est pas nous, c’est Dieu.
Sermon

Il importait que le Christ souffrît

Le Christ, souverain prêtre (Hbr 9, 11-15) : commentaire de Dom Delatte

Le Christ se présente en son heure, avec ses droits, avec autorité. Il est le pontife des biens futurs ; futurs relativement au mosaïsme à qui il succède, futurs dans une mesure, puisqu’ils ne sont pas encore pleinement révélés. Surtout il est le pontife qui entre et qui fait entrer dans un sanctuaire plus grand et plus parfait, un Saint des Saints qui n’est pas construit de mains d’homme.

Mais à quel prix est-il entré, avec quelle rançon ? Le prêtre de l’ancienne loi entrait dans son tabernacle figuratif avec le sang des boucs et des génisses : c’était normal, il y avait proportion entre ces éléments, tous figuratifs : le prêtre, l’économie, le sanctuaire, et la rançon vitale qui y donnait entrée. Mais le Fils de Dieu entre dans le sanctuaire grâce à son sang versé ; c’est par un travail personnel qu’il nous a rachetés, et achetés à lui éternellement. Son expiation et notre rédemption sont chose acquise définitivement pour l’éternité.

En vérité, dit l’Apôtre, si le sang des boucs et des génisses (Lv 16), si la cendre de la vache rousse répandue sur la tête (Nm 19), purifie le coupable de ses souillures légales et extérieures, quelle ne sera pas l’efficacité de ce sacrifice du Christ ? La victime ici est intelligente, son sacrifice est volontaire ; mieux que cela, son sacrifice est spontané, la victime est sans tache, et si l’on veut comme principe de ce sacrifice auguste quelque chose qui soit au-dessus de la volonté humaine la plus parfaite, sachons encore que c’est sous l’influence de l’esprit de Dieu et dès le soir de la Cène que le sacrifice a été offert ; et non pas seulement, comme dans le mosaïsme, par déférence à une prescription rituelle. Combien de motifs réunis pour que le sang du Christ, véhicule de sa vie, purifie non pas seulement notre corps, mais notre âme elle-même, le centre de notre vie ; qu’il ruine en nous les œuvres de péché, qu’il expie, qu’il réconcilie, qu’il scelle et consacre l’alliance nouvelle ; et, une fois purifiés, une fois réconciliés, qu’il nous fasse adorer et servir Dieu par un culte digne de lui !

Car, dans la pensée de l’Apôtre, la fin de la vie c’est d’adorer Dieu. La pureté même de la conscience et la sainteté ont pour dessein dernier et pour terme le culte que nous rendons à Dieu. On n’est pas beau pour être beau et s’arrêter là. On n’est pas pur pour être pur et n’aller pas plus loin. Toute beauté surnaturelle est ordonnée finalement à l’adoration. C’est là ce que veut le Père céleste, des adorateurs en esprit et en vérité : et notre adoration croît devant Dieu avec notre beauté et notre dignité surnaturelle. Ainsi le terme de notre vie surnaturelle, ce n’est pas nous, c’est Dieu. C’est Dieu, qui en dernière analyse recueille le bénéfice de ce que nous devenons graduellement par sa grâce et sous sa main. Dieu, en nous, travaille pour lui : pour servir le Dieu vivant. C’est la pensée du Seigneur en saint Jean à laquelle nous faisions allusion il y a un instant. C’est la pensée de saint Zacharie, lorsque dans son cantique il rappelle à Dieu sa promesse : « Afin que, sans crainte, affranchis de la main de nos ennemis, nous Le servions, avec sainteté et justice devant Lui, tous les jours de notre (vie) ». Toute notre vie, celle de l’éternité et celle du temps, est liturgique et ordonnée vers Dieu. Si nous nous appliquons au silence, au calme, à la paix, à la pureté, à l’effacement de tout, ce n’est pas pour nous y complaire, pour nous livrer à je ne sais quel dilettantisme supérieur, mais pour mieux servir, pour mieux adorer, pour mieux aimer Dieu. La pureté n’est pas la fin de notre vie surnaturelle ; elle n’est qu’un moyen pour la fin de notre vie surnaturelle ; et l’une des tentations les plus perfides et les plus redoutables se rencontre précisément dans une certaine complaisance orgueilleuse où l’on se réjouit de soi, de la vertu acquise et de son propre achèvement. Pour éviter le vertige qui précipite, c’est toujours en haut qu’il faut regarder.

Ainsi se dessinent la médiation sacerdotale et la prêtrise souveraine du Seigneur. Nous voyons bien maintenant en quoi consiste sa médiation. Nous embrassons mieux son sacrifice, et la plénitude d’efficacité qu’il implique. Nous tenons maintenant le fait nouveau qui a abrogé l’économie ancienne, pour lui substituer une dispensation de confiance et de tendresse : « vous avez reçu un Esprit d’adoption, en qui nous crions : Abba ! Père ! » (Rm 8, 15) Car c’est à raison de l’efficacité souveraine et spirituelle de son sang, que le Christ est le médiateur de la nouvelle économie : le sang des boucs et des génisses n’y pouvait rien ; le sang du Christ par son incomparable efficacité, inaugure une situation religieuse tout autre : il purifie, il réconcilie, il consacre l’alliance, il renouvelle l’homme dans la vie du Seigneur (Eph 2).

Il nous demeure ainsi trop démontré que l’Ancien Testament n’a pas conduit les hommes à l’union parfaite avec Dieu. Par les réserves mêmes et les détails de sa liturgie, la loi mosaïque, nous venons de le voir, a témoigné elle-même de son impuissance. Aussi voici venir une alliance nouvelle, où, moyennant un sacrifice et une mort volontaire, le péché est effacé, l’homme racheté de cette lourde servitude qui pesait sur lui dans l’ancienne loi ; où le Christ constitue aux mains des élus de Dieu les biens qui furent autrefois promis, mais non accordés à nos pères.

Jésus proclame sa divinité (Io 8, 47-59) : commentaire de Dom Delatte

Quis ex vobis arguet me de peccato ? Le Seigneur ne dédaigne pas de discuter encore, même avec des cœurs obstinés. Il vient de montrer de quel côté se trouvent la mort, et le mensonge, et le péché. Quel mal vous ai-je fait ? dit-il. Que pouvez-vous me reprocher ? Je vous apporte la vérité. D’où vient l’opposition qui vous raidit contre elle ? Si vous étiez de Dieu, vous reconnaîtriez la voix de Dieu, la parole et la pensée de Dieu. Mais vous n’entendez pas, parce que vous n’êtes point de Dieu, non plus que vous n’êtes fils d’Abraham.

Nous entrons dans une phase nouvelle : l’offensive violente de la part des Juifs ; ils ripostent ainsi à l’offensive du Seigneur (Io 8, 44), Le Seigneur les a excommuniés, et de Dieu, et d’Abraham : à leur tour, ils vont l’exclure de la fraternité juive. L’appréciation qu’ils portent était courante et commune parmi eux : N’avons-nous pas raison de dire que vous êtes un Samaritain, un homme souillé, semblable à ceux à qui vous avez porté l’évangile, enfin un possédé du démon ! C’est par un pacte avec Béelzébub que vous accomplissez les œuvres surprenantes de votre vie ; et c’est sous l’influence de l’esprit impur que vous parlez, — Le Seigneur écarte doucement l’injure. Il ne se défend pas d’être Samaritain, ni ne se justifie d’avoir porté aux Samaritains la vérité ; il repousse seulement le second reproche. Non, dit-il, je n’ai point de démon, je n’appartiens pas au diable. J’honore mon Père par l’absolue et continuelle docilité de ma vie. Mais vous, vous me déshonorez, et, en ma personne, celui qui m’a envoyé. Car lorsque je vous parle de mon honneur, ce n’est pas que je cherche une gloire qui soit pour moi : il est quelqu’un qui a souci de moi, qui me défend et jugera entre nous.

Il semble ensuite que le Seigneur, devant une telle obstination, se désintéresse un instant des Juifs et revienne à ceux qui ont commencé à croire en lui, à qui il disait : Si vous demeurez dans ma parole… (Io 8, 31). Leur ayant promis la liberté, il leur promet maintenant la vie, une vie sans fin. Il emploie la formule solennelle qui, sur ses lèvres, équivaut à un serment. « En vérité, en vérité, je vous le dis : si quelqu’un garde ma parole, elle le défendra contre la mort, et à jamais. » La parole du Seigneur en nous, ce n’est pas simplement une parole déposée dans un coin de La mémoire, d’où elle n’exerce sur la vie aucune action réelle : c’est la parole vivante et efficace ; c’est la règle, la loi, l’influence divine, sans laquelle il n’existe pas pour nous de vraie liberté. Il nous faut la garder comme on veille sur un trésor, sur un bien dont on ne veut pas perdre une parcelle. Alors, nous ne connaîtrons point la mort, puisque Dieu même sera avec nous et en nous.

C’est bien, disent les Juifs, en face de cette affirmation, aussitôt interrompue que prononcée. Maintenant nous tenons la preuve que vous agissez et que vous parlez comme un fanatique, sous l’influence du démon. Le monde a connu de grands amis de Dieu : Abraham, les prophètes. Dieu ne les a pas garantis contre la mort, encore qu’ils fussent ses familiers et ses élus. Et vous venez de dire : Si quelqu’un garde ma parole, il ne mourra jamais. Vous seriez alors plus grand qu’Abraham, qui n’a pas échappé à la mort ? plus grand que les prophètes qui, à leur tour, en ont subi la loi ? Eux aussi, cependant, ont écouté la voix de Dieu : ce qui ne leur a point conféré l’immortalité. Et non seulement la mort vous épargnerait personnellement, mais vous accorderiez le même privilège à tous vos disciples ! Qui êtes-vous donc ? Prétendez-vous être plus grand que notre père Abraham, que les prophètes, que Dieu même, puisqu’il a laissé mourir ses amis ? — C’est, à propos de la mort, la même méprise qu’au sujet de la liberté.

Le Seigneur trouve d’abord, dans la question même de ses ennemis, l’occasion de renouveler l’assertion de son origine divine. À Dieu ne plaise que je me glorifie, ni que je m’élève moi-même ! La gloire que je me décernerais ne serait rien. Je suis Fils de Dieu, et n’ai d’autre gloire que celle qui me vient de lui ; en poursuivre une autre serait renoncer à cette gloire essentielle. C’est à mon Père qu’il appartient de me donner de la gloire. Mon Père est celui que vous appelez votre Dieu et dont vous vous glorifiez d’être le peuple, encore que vous ne le connaissiez pas. Je le connais, moi, et si je niais le connaître, si je me dérobais à sa pensée, si j’étais infidèle à la mission qui vient de lui, je serais semblable à vous, un menteur. Car le mensonge profond et premier, c’est d’être en désaccord avec Dieu et de se dérober à lui. Mais je connais mon Père et je garde sa parole.

Ayant ainsi écarté toute idée de vaine gloire et d’estime personnelle, le Seigneur donne satisfaction à la question des Juifs ; il omet les prophètes, dont la cause est d’ailleurs liée à celle d’Abraham, et se borne à la seule comparaison établie entre lui et le père des croyants. Même alors, il ne se dit pas formellement supérieur à Abraham ; la question de taille respective n’est pas abordée : ainsi, l’humilité garde ses droits et la divinité n’y perd rien. Abraham, que vous appelez votre père et de qui vous vous réclamez, a tressailli d’espérance à la pensée de voir mon jour, le jour de mon avènement sur terre. C’est à dater de ce jour-là, en effet, que dans son fils et selon les promesses réitérées de Dieu, toutes les nations de la terre ont été bénies, comme en germe. Et, dans les limbes, grâce à une manifestation spéciale, Abraham a contemplé le jour du Seigneur, et il a tressailli dans la joie de son avènement.

Le Seigneur a donc vu et a été vu ; il s’est donc montré au patriarche et a été le témoin de sa joie, ce qui explique l’objection du verset 57. Rien, dans cette assurance donnée par Jésus, qui ne fût d’accord avec ce qu’il avait dit de lui-même : mais comment une âme juive eut-elle pu supporter la pensée d’une telle subordination : Abraham, leur père, attendant Jésus, désirant contempler le jour de sa venue ! « Comment ! s’écrient-ils, vous n’avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu Abraham ! »

Avec une solennité tranquille, Jésus répond : « Avant qu’Abraham ne reçût la vie, je suis. » C’est l’affirmation de sa préexistence éternelle et de sa divinité. Mais l’incrédulité des Juifs n’y voit qu’un blasphème. Le temple était en construction depuis quarante-six ans ; certaines portions demeuraient sans doute à l’état de chantier, encombrées de pierres et de matériaux. Aussitôt, les Juifs se mettent en devoir de lapider le blasphémateur, dans le temple même ; la fureur leur fait oublier toute loi : nul ne pouvait être frappé de mort à l’intérieur de la ville sainte, à plus forte raison dans le temple. Mais parce que l’heure n’est pas venue, le Seigneur se dérobe, comme jadis à Nazareth, et sort du temple.

Prières

Oratio

Quæsumus, omnípotens Deus, familiam tuam propítius réspice : ut, te largiénte, regátur in córpore ; et, te servánte, custodiátur in mente. Per Dóminum.

Oraison

Nous vous en prions, Dieu tout-puissant, regardez vos enfants dans votre miséricorde ; accordez-leur votre grâce pour qu’ils soient gouvernés en leur corps, et veillez sur eux pour qu’ils soient gardés en leur âme.

Oraison tirée du Bréviaire Mozarabe par Dom Guéranger

Le cours du temps, ô Christ Fils de Dieu, nous a ramené les fêtes commémoratives de votre Passion. Nous commençons d’un cœur pieux à vous rendre les devoirs qui vous appartiennent, en ce temps où vous avez souffert pour nous les insultes de vos persécuteurs et enduré sur la croix les coups de vos ennemis ; nous vous en supplions, ne vous éloignez pas de nous. Aux approches de votre tribulation, personne n’était là pour vous secourir ; soyez, au contraire, notre seul soutien par le mérite de votre Passion. Ne nous livrez pas à nos ennemis pour nous perdre ; mais recevez vos serviteurs pour les sauver. Par votre puissante vertu, repoussez ces superbes qui nous calomnient, c’est-à-dire les ennemis de nos âmes ; car vous êtes, dans votre humanité, le divin flambeau placé sur le chandelier de la croix. Enflammez-nous des feux qui sont les vôtres, afin que nous ignorions ceux du châtiment. Faites part des mérites de votre Passion à ceux que vous voyez en célébrer les prémices d’un cœur pieux ; par le bienfait de votre lumière, daignez dissiper les ténèbres de nos erreurs.

Antiennes

Ã. Iudicásti, Dómine, causam ánimæ meæ, defénsor vitæ meæ, Dómine Deus meus.

Ã. Vous avez jugé, Seigneur, la cause de mon âme, défenseur de ma vie, ô Seigneur mon Dieu.

Antienne grégorienne “Iudicasti Domine”

Ã. Pópule meus, quid feci tibi, aut quid moléstus fui ? Respónde mihi.​

Ã. Mon peuple, que t’ai-je fait, ou en quoi t’ai-je molesté ? réponds-moi.

Antienne grégorienne “Popule meus”

Ã. Numquid rédditur pro bono malum, quia fodérunt fóveam ánimæ meæ ?

Ã. Est-ce qu’on rend le mal pour le bien, puisqu’ils ont creusé une fosse pour mon âme ?

Antienne grégorienne “Numquid redditur”

Antiennes Iudicasti etc

Ã. Vulpes fóveas habent et volúcres cæli nidos Fílius autem hóminis non habet ubi caput suum reclínet.

Ã. Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête.

Antienne grégorienne “Vulpes foveas”

Antienne Vulpes foveas

19 mars — Saint Joseph, époux de la Bse Vierge Marie

19 mars — Saint Joseph, époux de la Bse Vierge Marie

19 mars — Saint Joseph, époux de la Bse Vierge Marie

La Punchline de Bossuet

Ne me demandez pas, chrétiens, ce que faisait saint Joseph dans sa vie cachée : il n’a rien fait. En effet, il n’a rien fait pour les yeux des hommes, parce qu’il a tout fait pour les yeux de Dieu. C’est ainsi que vivait le juste Joseph. Il voyait Jésus-Christ, et il se taisait : il le goûtait, et il n’en parlait point ; il se contentait de Dieu seul, sans partager sa gloire avec les hommes. Il accomplissait sa vocation, parce que, comme les apôtres sont les ministres de Jésus-Christ découvert, Joseph était le ministre et le compagnon de sa vie cachée.

Sermon pour la fête de saint Joseph

Sur la fidélité de saint Joseph (19 mars 2011)

Vie de Saint Joseph d’après les Évangiles et la Tradition (Bénédictins de Paris)

Nous ne trouvons aucun renseignement sur l’origine et les premières années du patriarche Joseph. Le nom figure dans la généalogie du Sauveur, et saint Luc (3, 23) a soin de faire remarquer que, selon l’expression, Jésus passait pour être le fils de Joseph. Celui-ci, remarque saint Matthieu (1, 20), était de la descendance de David, puis époux de Marie de laquelle est né Jésus. Charpentier de son état, c’était un homme juste, fidèle observateur de la Loi mosaïque ; il habitait Nazareth.

Le titre de gloire de Joseph sur lequel les évangélistes insistent avec plus de complaisance, c’est qu’il était l’époux de Marie, qui sans cesser d’être vierge est devenue mère par l’opération du Saint-Esprit. Et pour que Joseph n’ignore rien de cet adorable mystère qui s’est accompli en celle qui lui a été donnée pour épouse, un ange vient du ciel pour le rassurer. « Joseph, fils de David, lui dit-il, ne crains point de prendre avec toi Marie, ton épouse, car ce qui est formé en elle est l’ouvrage du Saint-Esprit. Et elle enfantera un fils, tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple du péché. » Joseph qui avait pu concevoir quelque inquiétude au sujet du grand mystère, n’eut plus désormais d’autre souci que d’exécuter les ordres du ciel. Réveillé de son sommeil, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait commandé ; il prit avec lui Marie son épouse. Mais respectueux du trésor qui lui était confié, il fut le gardien de la virginité de Marie. Son rôle fut de veiller sur la mère et l’enfant avec toute l’autorité d’un père de famille, mais avec une docilité inviolable aux ordres venus du ciel. Nous le trouvons constamment aux côtés de Marie pour l’accompagner à Bethléem où s’accomplissent les mystères de la naissance du Fils de Dieu et de sa circoncision. Il donne à l’enfant le nom de Jésus, suivant ce qui lui a été prescrit ; il le porte au temple avec Marie, au temps marqué pour accomplir la Loi du Seigneur concernant la purification de la mère et la présentation de l’enfant ; sur un ordre du ciel, il fuit en Égypte, et part immédiatement sans la moindre hésitation ; il reste sur la terre d’exil jusqu’à ce que l’ange l’invite au retour. Toujours sur l’avis du ciel, il se retire en Galilée dans son humble demeure de Nazareth, car les prophètes ont annoncé que Jésus serait appelé Nazaréen.

Lorsque Jésus atteint sa douzième année, la vigilance de Joseph est mise à l’épreuve ; trois jours durant, avec Marie, il doit chercher le divin Enfant dont il a la garde ; il le retrouve enfin dans le temple au milieu des docteurs, et c’est Marie qui se fait l’interprète de la peine profonde que cet incident lui causa. Le silence de Joseph dans cette circonstance nous est une nouvelle preuve de la docilité avec laquelle il reçut toujours l’expression des volontés divines. Les années du séjour de Jésus à Nazareth se résument en ces quelques mots qui nous révèlent la dignité et le bonheur de Joseph : « Et Jésus leur était soumis. »

Joseph mourut sans nul doute avant l’époque où Jésus commença sa vie publique, mais sur cette mort nous n’avons aucun détail ni dans l’Évangile, ni dans la tradition. Du langage des évangélistes, a écrit saint François de Sales (Amour de Dieu, 7, 13) : « On ne peut quasiment pas bonnement douter que le grand saint Joseph ne fût trépassé avant la passion et la mort du Sauveur qui, sans cela, n’eût pas recommandé sa Mère à saint Jean. » L’opinion commune est que le saint patriarche mourut au commencement de la vie publique de Jésus. Il s’éteignit doucement entre les bras de Jésus et de Marie. Une tradition respectable, acceptée par l’Église, dit que ce fut le 19 mars.

Fut-ce à Nazareth, où il passa la plus grande partie de sa vie ? Une opinion probable le soutient. Cependant des auteurs affirment que ce fut à Jérusalem, où il s’était transporté avec Jésus et Marie pour les fêtes de Pâques. Saint Bède le Vénérable reproduisant une croyance très ancienne, affirme que son corps fut enseveli dans la vallée de Josaphat. Sur l’âge de saint Joseph, on ne peut faire que des conjectures. Saint Épiphane a écrit qu’au moment de son mariage avec la très vierge Marie, Joseph était déjà un vieillard. Mais le plus grand nombre des Pères et des docteurs affirment, avec beaucoup de vraisemblance, qu’il était alors un homme dans la force de l’âge, entre trente et quarante ans.

Sanctification, prérogatives et vertus de Saint Joseph (Bénédictins de Paris)

Sanctification

On ne peut douter que Dieu, dans sa Providence, n’ait préparé le patriarche Joseph, par des grâces spéciales, à la mission qu’il devait remplir sur la terre et aux prérogatives dont il serait revêtu. Cependant on ne peut pas dire que Joseph ait été conçu sans péché, son âme à l’origine a été privée de la grâce et de l’habitation de la Sainte Trinité. Parmi les pures créatures, l’âme de Marie échappa seule à cette loi de la souillure originelle. Mais Joseph n’aurait-il pas été, à l’exemple de Jérémie et de Jean-Baptiste, sanctifié dans le sein de sa mère ? Des auteurs comme Gerson, Isidore de Lille, Bernardin de Busto l’ont pensé et ont appuyé leur sentiment sur des raisons de convenance. Saint Ligori a signalé cette opinion en des termes qui semblent l’appuyer. Saint Thomas d’Aquin leur répond qu’il ne convient pas d’étendre ce privilège à des personnages dont l’Écriture ne fait pas une mention expresse. D’ailleurs, l’Église n’a rien dit à ce sujet et, d’après Benoît XIV, ce sentiment pieux n’a pas en théologie, de fondement ferme et stable. L’expression cum esset iustus de l’Évangile, sur laquelle on a voulu s’appuyer, s’entend d’une justice au sens général. Il restera donc que l’âme de Joseph fut, de bonne heure, purifiée de la tache originelle, enrichie de la grâce sanctifiante suivant le rite de la circoncision institué par Dieu sous l’Ancien Testament. Le nom qu’il reçut représentait pour lui les plus saints et les plus riches accroissements de la grâce. Sans éteindre en lui le foyer de la concupiscence, Dieu le comprima, le lia en quelque façon et cette âme, venant à l’âge de discrétion, se porta comme d’elle-même vers son Créateur pour l’adorer, l’aimer, lui obéir en tout. Comme l’ancien patriarche Joseph dont la Sagesse fait l’éloge (Sap 10, 13, 14), l’époux de Marie ne commit jamais le péché. De là vint une somme immense de grâces auxquelles il coopéra fidèlement et qui furent pour lui une source de mérites.

Prérogatives

Joseph fut l’époux de Marie. — Il fut uni à la très sainte Vierge par un vrai mariage : les expressions du saint Évangile ne nous permettent pas d’en douter, quoiqu’il y ait dans ce mariage établi sur le double vœu de virginité de Marie et de Joseph un spectacle qui étonne la nature. C’est ce que Bossuet, dans son premier panégyrique de saint Joseph a fait admirablement ressortir : « Ce fut, dit-il, un mariage céleste, destiné par la Providence à protéger la virginité et donner par ce moyen Jésus­-Christ au monde. L’incomparable saint Augustin remarque avant tout trois liens dans le mariage : a) le sacré contrat par lequel ceux que l’on unit se donnent entièrement l’un à l’autre ; b) l’amour conjugal par lequel ils se vouent mutuellement un cœur qui n’est plus capable de se partager et qui ne peut brûler d’autres flammes ; c) enfin les enfants qui sont un troisième lien, parce que l’amour des parents venant pour ainsi dire à se rencontrer dans ces fruits communs de leur mariage, l’amour se lie par un nœud plus ferme. Et saint Augustin trouve ces trois liens dans le mariage de saint Joseph où tout concourt à garder la virginité.

« Il y a : a) le Sacré Contrat par lequel ils se sont donnés l’un à l’autre ; et c’est là qu’il faut admirer le triomphe de la pureté dans la vérité de ce mariage. Car Marie appartient à Joseph, et Joseph à la divine Marie ; si bien que leur mariage est très véritable, parce qu’ils se sont donnés l’un à l’autre. Ils se donnent réciproquement leur virginité ; sur cette virginité, ils se cèdent un droit mutuel… Ce sont deux virginités qui s’unissent pour se conserver éternellement l’une à l’autre par une chaste correspondance de désirs pudiques, et, il me semble que je vois deux astres qui n’entrent ensemble en conjonction qu’à cause que leurs lumières s’allient. Nœud, d’autant plus ferme, dit saint Augustin, que les promesses qu’ils se sont données doivent être plus inviolables en cela même qu’elles sont plus saintes.

« Il y a : b) l’amour conjugal des deux conjoints. Sainte Virginité, vos flammes sont d’autant plus fortes qu’elles sont plus pures et plus dégagées, le feu de la convoitise qui est allumé dans nos corps ne peut jamais égaler l’ardeur des chastes embrassements des esprits que lie ensemble l’amour de la pureté. Un grand miracle rapporté par saint Grégoire de Tours (Hist. Franc., I, 42), établira cette vérité : Deux personnes de condition et de la première noblesse d’Auvergne ayant vécu dans le mariage avec une continence parfaite, passèrent à une vie plus heureuse et leurs corps furent inhumés en deux places assez éloignées. Mais il arriva une chose assez étrange : ils ne purent pas demeurer longtemps dans cette dure séparation, et tout le monde fut étonné qu’on trouvât tout à coup leurs tombeaux réunis sans que personne y eût mis la main… Dieu permit qu’ils se rapprochassent pour nous montrer par cette merveille, que les flammes où la convoitise se mêle ne sont pas les plus belles, mais que deux virginités bien unies par un mariage spirituel en produisent de bien plus fortes et qui peuvent, ce semble, se conserver sous les cendres mêmes de la mort. Cet amour spirituel ne s’est jamais trouvé si parfait que dans le mariage de saint Joseph : l’amour y était tout céleste puisque toutes ses flammes et tous ses désirs ne tendaient qu’à conserver la virginité.

« Il y a enfin : c) le fruit sacré de ce mariage. Je veux dire le Sauveur Jésus. Mais, direz-vous, nous comprenons bien que l’incomparable Joseph est père de Jésus-Christ par ses soins, nous savons aussi qu’il n’a point de part à sa bienheureuse naissance. Comment donc nous assurez-vous que Jésus est le fruit de ce mariage ? Cela peut paraître impossible. Il faut bien accorder cependant que Jésus, ce béni enfant, est sorti en quelque manière de l’union virginale de ces deux époux. Nous avons dit ailleurs que c’est la virginité de Marie qui a attiré Jésus­-Christ du ciel. Jésus est donc le fruit bienheureux que la virginité a produit. Il est, a dit saint Fulgence, le fruit, l’ornement, le prix et la récompense de la sainte virginité. C’est à cause de sa pureté que Marie a plu au Père éternel, que le Saint-Esprit s’est répandu sur elle. Mais, s’il en est ainsi, je ne craindrai plus d’assurer que Joseph a eu part à ce grand miracle. Car si cette pureté angélique est le bien de la divine Marie, elle est le dépôt du juste Joseph, bien plus elle est le bien du chaste Joseph, par son mariage, par les chastes soins par lesquels il l’a conservée. Cette féconde virginité, Marie l’a vouée, Joseph la conserve ; tous deux la présentent au Père éternel comme un bien gardé par leurs soins communs. Comme Joseph a tant de part à la virginité de Marie, il en prend aussi au fruit qu’elle porte ; c’est pourquoi Jésus est son Fils, non pas à la vérité par la chair, mais par l’esprit, à cause de l’alliance virginale qui le joint à sa Mère. Honorons cette sainte virginité qui nous a donné le Sauveur, qui a rendu sa Mère féconde, qui a fait que Joseph a eu sa part de cette fécondité bienheureuse. »

Joseph fut le Père de Jésus. — Saint Augustin expliqué par Bossuet vient de nous faire saisir tout ce qu’il y a de profondément vrai dans ce titre et cette prérogative de Joseph : l’expression est à diverses reprises donnée dans les Évangiles, Marie s’en sert, quand elle s’adresse à Jésus retrouvé dans le temple. Bossuet va nous dire tout ce que contient de vérité cette autre expression de saint Augustin : « Joseph est père d’autant plus assurément qu’il l’est d’une façon plus chaste. » « Jésus, ce divin enfant sur lequel Joseph a toujours les yeux et qui fait l’aimable sujet de ses inquiétudes est né sur la terre comme un orphelin, et il n’a point de père en ce monde. Il est vrai qu’il en a un dans le ciel, mais à voir comme il l’abandonne, il semble que ce Père ne le connaît plus. Il s’en plaindra un jour sur la croix : mais ce qu’il a dit en mourant, il pouvait le dire dès sa naissance, puisque dès ce premier moment, ce Père du ciel l’expose aux persécutions et commence à l’abandonner aux injures. Tout ce qu’il fait, c’est de le mettre en la garde d’un homme mortel qui conduira sa pénible enfance, et Joseph est choisi pour ce ministère. Depuis ce temps-là Joseph ne vit plus que pour Jésus, il prend pour ce Jésus un cœur et des entrailles de père ; ce qu’il n’est pas par nature, il le devient par affection. Aussi bien, dit saint Jean Chrysostome, si nous parcourons l’Évangile, nous y trouvons que partout Joseph y paraît en Père : il donne le nom à Jésus, ·comme les pères le donnaient alors à leurs enfants ; c’est lui seul que l’ange avertit des périls de l’enfant pour qu’il le protège : Jésus le révère comme tel et lui obéit. Tout ce qui appartient à un père sans que la virginité soit intéressée, Dieu le donne à Joseph : il fait en quelque sorte couler dans le sein de Joseph quelque rayon ou quelque étincelle de l’amour infini qu’il a pour son Fils : c’est ce qui lui change le cœur, si bien que le juste Joseph qui sent en lui­-même un cœur paternel formé par la main de Dieu, sent aussi que Dieu lui ordonne d’user d’une autorité paternelle. »

Vertus

On pourrait passer en revue toutes les vertus, et l’on verrait qu’elles brillèrent toutes en Joseph : la foi en la parole de l’ange qui pour calmer son trouble lui révèle le mystère de l’Incarnation, qui l’avertit du péril et lui ordonne de fuir en Égypte ; l’espérance et la confiance inébranlable dans la Providence ; la charité envers Dieu le Père qui se traduit dans une obéissance à tous les décrets divins ; envers Jésus et Marie à qui appartiennent tous les instants de sa vie. Mais, dit encore Bossuet, ce sont les vertus particulières qu’il importe de considérer dans le juste Joseph :

Simplicité ou droiture de cœur et pureté d’intention. — Joseph surpasse la foi d’Abraham louée dans les saintes lettres pour avoir cru l’enfantement d’une stérile. Joseph a cru celui d’une vierge et il a reconnu en simplicité cet impénétrable mystère de la virginité féconde.

Détachement. — Le juste Joseph a Dieu dans sa maison et entre ses mains, mais il s’est rendu digne d’un si grand trésor par un détachement sans réserve, car il est détaché de ses passions, de son intérêt, de son propre repos.

Amour de la vie cachée. — Mystère admirable. Joseph a dans sa maison de quoi attirer les yeux de toute la terre et le monde ne le connaît pas ; il possède un Dieu homme et il n’en dit mot ; il est témoin d’un si grand mystère, et il le goûte en secret sans le divulguer. Nul autre que lui ne pouvait rendre meilleur témoignage du mystère de Jésus-Christ, lui qui en était le dépositaire, qui savait le miracle de sa naissance, que l’ange avait si bien instruit de sa dignité. Quel père ne parlerait pas d’un fils si aimable ? Et cependant rien n’est capable d’ouvrir sa bouche pour découvrir le secret qui lui a été confié. Ainsi, Joseph a mérité les plus grands honneurs, parce qu’il n’a jamais été touché de l’honneur ; l’Église n’a rien de plus illustre, parce qu’elle n’a rien de plus caché (Second panégyrique de saint Joseph).

L’annonciation à Saint Joseph (Mt 1, 18-21) : commentaire de Saint Bernard

Il était nécessaire que Marie fut fiancée à Joseph, puisque c’était le moyen de soustraire aux chiens un saint mystère, de faire constater par son propre époux la virginité de Marie, et de ménager en même temps la pudeur et la réputation de la Vierge. Est-il rien de plus sage, rien de plus digne de la divine providence ? Par ce moyen, les secrets desseins de Dieu ont un témoin, se trouvent soustraits à la reconnaissance de l’ennemi, et l’honneur de la Vierge mère est conservé sans tache. Autrement Joseph aurait-il été juste en épargnant l’adultère ? Or il est écrit : « Joseph son mari, étant un homme juste et ne voulant pas la déshonorer en la traduisant en justice, résolut de la renvoyer en secret » (Mt 1, 19). Ainsi, c’est parce qu’il était juste qu’il ne voulut point la traîner en justice ; mais de même qu’il n’eût point été juste, si, connaissant la faute de Marie il l’avait dissimulé ainsi il n’est point juste non plus, si, connaissant son innocence, il l’eût néanmoins condamnée. Comme il était juste et qu’il ne voulait point la traduire devant les juges, il résolut de la renvoyer en secret.

Mais, pourquoi voulut-il la renvoyer ? Écoutez sur ce point, non pas ma propre pensée, mais la pensée des Pères. Si Joseph voulut renvoyer Marie, c’était dans le même sentiment qui faisait dire à saint Pierre, quand il repoussait le Seigneur loin de lui : « Éloignez-vous de moi car je suis un pécheur » (Lc 5, 8), et au centurion, quand il dissuadait le Sauveur de venir chez lui : « Seigneur je ne suis pas digne que vous veniez dans ma maison » (Mt 8, 8). C’est donc dans cette pensée que Joseph aussi, se jugeant indigne et pécheur, se disait à lui-même, qu’il ne devait pas vivre plus longtemps dans la familiarité d’une femme si parfaite et si sainte, dont l’admirable grandeur le dépassait tellement et lui inspirait de l’effroi. Il voyait avec une sorte de stupeur à des marques certaines qu’elle était grosse de la présence d’un Dieu, et, comme il ne pouvait pénétrer ce mystère, il avait formé le dessein de la renvoyer. La grandeur de la puissance de Jésus inspirait une sorte d’effroi à Pierre, comme la pensée de sa présence majestueuse déconcertait le centurion ; ainsi Joseph, n’étant que simple mortel, se sentait également déconcerté par la nouveauté d’une si grande merveille et par la profondeur d’un pareil mystère ; voilà pourquoi il songea à renvoyer secrètement Marie. Faut-il vous étonner que Joseph se soit trouvé indigne de la société de la Vierge devenue grosse, quand on sait que sainte Élisabeth ne put supporter sa présence sans une sorte de crainte mêlée de respect ? En effet, « d’où me vient, s’écria-t-elle, ce bonheur, que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? » (Lc 1, 43) Voilà donc pourquoi Joseph voulait la renvoyer. Mais pourquoi avait-il l’intention de le faire en secret, non point ouvertement ? De peur, sans doute, qu’on ne lui demandât la cause de ce divorce et qu’il ne fût obligé d’en faire connaître le motif. En effet, qu’est-ce que cet homme juste aurait pu répondre à un peuple à la tête dure, à des gens incrédules et contradicteurs ? S’il leur avait dit ce qu’il pensait, et la preuve qu’il avait de la pureté de Marie ? est-ce que les Juifs incrédules et cruels ne se seraient point moqués de lui et n’auraient point lapidé Marie ? Comment, en effet, auraient-ils cru à la Vérité muette encore dans le sein de la Vierge, eux qui ont méprisé sa voix quand elle leur parlait dans le temple ? À quels excès n’auraient-ils pas osé se porter contre celui qu’ils ne pouvaient pas voir encore, quand ils ont pu porter des mains impies sur sa personne resplendissante alors de l’éclat des miracles ? C’est donc avec raison que cet homme juste, pour ne point être dans l’alternative, ou de mentir, ou de déshonorer une innocente, prit le parti de la renvoyer en secret.

Si quelqu’un pense et soutient que Joseph eut le soupçon que tout autre homme aurait eu à sa place, mais que, comme il était juste, il ne voulut point habiter avec Marie, à cause de ses doutes mêmes, et que c’est parce qu’il était bon qu’il ne voulait point la traduire en justice, quoiqu’il la soupçonnât d’être coupable, et qu’il songeait à la renvoyer en secret ; je répondrai en deux mots qu’il faut pourtant reconnaître que les doutes de Joseph, quels qu’ils fussent, méritent d’être dissipés par un miracle d’en haut. Car il est écrit que comme il était dans ces pensées, c’est-à-dire pendant qu’il songeait à renvoyer Marie, un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne craignez point de retenir avec vous Marie, votre épouse, car ce qui est né en elle est l’œuvre du Saint-Esprit » (Mt 1, 20). Voilà donc pour quelles raisons Marie fut fiancée à Joseph, ou plutôt, selon les expressions de l’Évangéliste « à un homme appelé Joseph » (Lc 1, 27). Il cite le nom même de cet homme, non pas parce qu’il fut son mari, mais parce qu’il était un homme de vertu, ou plutôt d’après un autre Évangéliste (Mt, 1), il n’est point simplement un homme, mais il est appelé son mari ; il était juste qu’il fût désigné par le titre même qui devait nécessairement paraître lui appartenir. Ainsi il dut être appelé son mari parce qu’il fallait qu’on crût qu’il l’était effectivement. De même il mérita d’être appelé le père du Sauveur, quoiqu’il ne le fût pas effectivement, afin qu’on crût qu’il l’était, comme l’Évangéliste remarque qu’on le croyait en effet : « Quant à Jésus, dit-il, il entrait dans sa douzième année, et passait pour être le fils de Joseph » (Lc 3, 23). Il n’était donc en réalité ni le mari de la mère, ni le père du Fils, quoique par une certaine et nécessaire disposition, comme je l’ai dit plus haut, il reçut pendant un temps les noms de père et d’époux et fut regardé comme étant l’un et l’autre en effet.

Mais d’après le titre de père de Dieu que Dieu même voulut bien qu’on lui donnât et qu’on crût pendant quelque temps lui appartenir, et d’après son propre nom qu’on ne peut hésiter à regarder aussi comme un honneur de plus, on peut se faire une idée de ce que fut cet homme, ce Joseph. Rappelez-vous maintenant le patriarche de ce nom qui fut vendu en Égypte ; non seulement il portait le même nom, mais encore il eut sa chasteté, son innocence et sa grâce. En effet, le Joseph qui fut vendu par ses frères qui le haïssaient et conduit en Égypte, était la figure du Christ qui, lui aussi, devait être vendu ; notre Joseph, de son côté, pour fuir la haine d’Hérode, porta le Christ en Égypte (Mt 2, 14), Le premier, pour demeurer fidèle à son maître, ne voulut point partager le lit de sa maîtresse (Gn 39, 12) ; le second, reconnaissant sa maîtresse dans la mère de son Seigneur, la vierge Marie, observa lui-même fidèlement les lois de la continence. À l’un fut donnée l’intelligence des songes, à l’autre il fut accordé d’être le confident des desseins du ciel et d’y coopérer pour sa part. L’un a mis le blé en réserve non pour lui, mais pour son peuple ; l’autre reçut la garde du pain du ciel non seulement pour son peuple, mais aussi pour lui. On ne peut douter que ce Joseph, à qui fut fiancée la mère du Sauveur, n’ait été un homme bon et fidèle, ou plutôt le serviteur même fidèle et prudent que le Seigneur a placé près de Marie pour être le consolateur de sa mère, le père nourricier de son corps charnel et le fidèle coopérateur de sa grande œuvre sur la terre. Ajoutez à cela qu’il était de la maison de David, selon l’Évangéliste ; il montra qu’il descendait en effet de cette source royale, du sang même de David, ce Joseph, cet homme noble par sa naissance ; mais plus noble encore par le cœur. Oui, ce fut un digne fils de David, un fils qui n’était point dégénéré de son père ; mais quand je dis qu’il était un digne fils de David, je dis non seulement selon la chair, mais pour sa foi, pour sa sainteté et pour sa dévotion. Dieu le trouva en effet comme son aïeul David un homme selon son cœur, puisqu’il lui confia son plus saint mystère, lui révéla les secrets les plus cachés de sa sagesse, lui fit connaître une merveille qu’aucun des princes de ce monde n’a connu, lui accorda la grâce de voir ce dont la vue fut ardemment désirée mainte fois par une foule de rois et de prophètes, d’entendre celui qu’ils n’ont point entendu ; non seulement il lui fut donné de le voir et de l’entendre, mais il eut l’honneur de le porter dans ses bras, de le conduire par la main, de le presser sur son cœur, de le couvrir de baisers, de le nourrir et de veiller à sa garde. Il faut croire que Marie ne descendait pas moins que lui de la maison de David, car elle n’aurait point été fiancée à un homme de cette royale lignée, si elle n’en eût point été elle-même. Ils étaient donc l’un et l’autre de la famille royale de David ; mais ce n’est qu’en Marie que se trouva accomplie la promesse véridique que le Seigneur avait faite à David, Joseph ne fut que le témoin et le confident de son accomplissement.

Prières

Oratio

Sanctíssimæ Genetrícis tuæ Sponsi, quæsumus. Dómine, méritis adiuvémur : ut, quod possibílitas nostra non óbtinet, eius nobis intercessióne donétur : Qui vivis.

Oraison

Faites Seigneur, que les mérites de l’Époux de votre Mère très sainte nous viennent en aide ; afin que les grâces que nous ne pouvons obtenir par nous-mêmes nous soient accordées par son intercession.

Prière à saint Joseph pour obtenir la grâce d’une bonne mort

Grand Saint Joseph, qui êtes le modèle, le patron et le consolateur des mourants, je vous demande aujourd’hui votre protection pour le dernier instant de ma vie, pour ce moment terrible où je ne sais si j’aurai la force de vous appeler à mon aide. Faites, je vous en conjure, que je meure de la mort des justes.

Mais afin que je puisse espérer une si grande grâce, obtenez-moi de vivre, comme vous, en la présence de Jésus et de Marie et de ne jamais blesser leurs regards par la tache hideuse du péché.

Que je meure, dès ce moment, à moi-même, à mes passions, à mes désirs terrestres, à tout ce qui n’est pas Dieu, afin de vivre uniquement pour celui qui a donné sa vie pour moi.

Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi dans mes derniers moments, soutenez-moi, défendez-moi contre les assauts du démon et accordez-moi d’expirer saintement.

Prière du Pape Léon XIII à saint Joseph

Nous recourons à vous dans notre tribulation, ô bienheureux Joseph, et, après avoir imploré le secours de votre très sainte épouse, nous sollicitons aussi avec confiance votre patronage.

Par l’affection qui vous a uni à la Vierge immaculée, Mère de Dieu ; par l’amour paternel dont vous avez entouré l’Enfant Jésus, nous vous supplions de regarder avec bonté l’héritage que Jésus-Christ a conquis au prix de son sang, et de nous assister de votre puissance et de votre secours dans nos besoins.

Protégez, Ô très sage gardien de la divine Famille, la race élue de Jésus-Christ ; Préservez-nous, ô Père très aimant, de toute souillure d’erreur et de corruption ; soyez-nous favorable, ô notre très puissant libérateur.

Du haut du ciel assistez-nous dans le combat que nous livrons à la puissance des ténèbres ; et, de même que vous avez arraché autrefois l’Enfant Jésus au péril de la mort, défendez aujourd’hui la sainte Eglise de Dieu des embûches de l’ennemi et de toute adversité.

Couvrez chacun de nous tous de votre perpétuelle protection, afin que, soutenus par votre secours, nous puissions vivre saintement, pieusement mourir et obtenir la béatitude éternelle du Ciel. Ainsi soit-il.

Antiennes

Ã. Missus est Gabrihel Ángelus ad Maríam Vírginem desponsátam Ioseph.

Ã. L’Ange Gabriel fut envoyé à la Vierge Marie, l’épouse de Joseph.

Antienne grégorienne “Missus est”

Antienne Missus est

Ã. Ioseph, fili David, noli timére accípere Maríam cóniugem tuam : quod enim in ea natum est, de Spíritu Sancto est.

Ã. Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton Épouse ; car ce qui est né en Elle vient du Saint-Esprit.

Antienne grégorienne “Ioseph, fili David”

Antienne Ioseph fili David

4ème Dimanche de Carême – Lætare

4ème Dimanche de Carême – Lætare

4ème Dimanche de Carême – Lætare

La Punchline de Saint Bernard

La joie qu’on goûte dans le Royaume de Dieu n’a rien de charnel, rien de mondain, ce n’est pas une joie qui à la fin se change en deuil, mais une joie en laquelle la tristesse elle-même finit par se changer, car ce n’est pas la joie de ceux qui se réjouissent quand ils ont mal fait, ni l’allégresse qu’ils ressentent dans les pires choses, mais c’est la joie qu’on ressent dans le Saint-Esprit, double joie de la pensée des biens de la vie future et du support des maux de la vie présente.

La liberté chrétienne (Gal 4, 22-31) : commentaire de Dom Delatte

Dans la Genèse (Gn 16 et 21) il est dit d’Abraham qu’il eut deux fils, nés l’un de l’esclave Agar, l’autre de la femme libre, Sara. Le fils de l’esclave est né de la chair, selon la voie commune ; l’autre est le fils de la promesse : il naît miraculeusement d’une mère stérile, d’un père centenaire. Ces faits sont historiques ; ils sont allégoriques aussi et expressifs de réalités qui les dépassent. C’est le propre de Dieu de donner une voix aux événements eux-mêmes. Agar et Sara sont des personnes réelles ; elles sont en même temps, à leur insu, les symboles de deux Testaments, le dessin abrégé de deux formes de dispensation surnaturelle. La première économie prend naissance au Sinaï, elle enfante pour la servitude. C’est Agar. Ce nom d’Agar signifie la montagne de Sinaï en Arabie, qui symboliquement correspond à la Jérusalem présente, esclave comme ses fils.

Nous sommes en plein allégorisme, mais c’est l’allégorisme de saint Paul et de l’Esprit de Dieu. Pour expliquer que la personne d’Agar symbolise l’ancienne loi et la Jérusalem du temps, il n’est pas interdit, non plus qu’il n’est nécessaire, de supposer que dans la chaîne du Sinaï, il était un sommet qui portait le nom. d’Agar ; ou bien que l’esclave, dite Égyptienne (Gn 16, 1), était née dans une portion de l’Arabie sur laquelle s’exerçait la domination de l’Egypte. II suffit pour justifier le symbolisme, qu’elle soit l’épouse d’Abraham, qu’elle soit l’esclave, qu’elle donne naissance à des enfants qui sont esclaves comme elle. — Le rapport établi entre Jérusalem et le mont Sinaï s’explique plus facilement encore. Jérusalem était la capitale religieuse d’une économie qui avait pris son origine au Sinaï : c’était là que Dieu avait contracté alliance avec son peuple ; le Sinaï était le séjour de Dieu, et c’est de là que partaient les théophanies pour exercer dans le monde les œuvres de justice (Is 53; Hab 3). II y a donc une Jérusalem du temps et de la terre ; elle est née en Arabie, sur le Sinaï, elle est esclave et soumise à une loi, elle donne naissance à des fils esclaves comme elle.

Mais il est une autre Jérusalem, la Jérusalem d’en-haut, la Jérusalem céleste, comme dira l’épître aux Hébreux, la Jérusalem nouvelle, dira saint Jean : celle-là, c’est l’épouse libre, l’épouse de Dieu, la mère des chrétiens. Comme Sara elle a été longtemps stérile, mais après des siècles de stérilité c’est à elle, la mère d’Isaac et de la joie parfaite, que s’adresse le prophète Isaïe : « Réjouis-toi, femme stérile qui n’enfantais pas ; éclate en cris de joie, épouse hier inféconde : aujourd’hui la faveur de Dieu est revenue vers toi, et tes fils dépassent en nombre les fils de ta rivale» (Is 54, 1). Et ces fils sans nombre, ces fils nés de la promesse comme Isaac, ces fils libres comme leur mère, c’est vous mes frères ! Pourquoi déchoir de votre liberté et de votre grandeur ?

L’allégorie biblique se poursuit encore plus loin, et dessine en Ismaël et en Isaac les rapports actuels du mosaïsme avec le christianisme, plus jeune que lui. Comme autrefois (Gn 21, 9) le fils selon la chair molestait le fils de la promesse, le mosaïsme persécute aujourd’hui le christianisme. Mais cet effort est sans avenir ; l’Ecriture a fixé d’avance le sort de l’un et de l’autre : « Dehors l’esclave et son fils : il ne convient pas que le fils de l’esclave soit appelé, avec le fils de l’épouse libre, à partager l’héritage d’Abraham » (Gn 21, 10).

La conclusion de l’Apôtre réunit le dernier verset du chapitre IV et le premier du chapitre V : Mes frères, nous sommes les fils non de l’esclave, mais de l’épouse libre : gardons intacte la liberté que nous a donnée le Christ et ne revenons pas au joug de l’ancienne servitude.

Nous croyons utile de nous arrêter un instant à cette affirmation de la liberté chrétienne dont plusieurs s’efforçaient d’exagérer la portée. Une disposition divine avait établi que le christianisme, antérieurement préparé, devrait un jour se greffer sur le judaïsme, et bénéficierait ainsi, dès sa naissance, de tout le travail religieux qui l’avait précédé. En même temps le mosaïsme se défendait contre le nouveau venu, lui contestait ses droits et le mettait en demeure ou de se confondre avec lui, ou de se distinguer de lui. Se confondre, le christianisme ne le pouvait pas, sous peine de périr dès son berceau ; se distinguer, il ne le pouvait qu’en soulignant la différence profonde qui le séparait de l’ancienne économie. Seule, en effet, cette différence caractéristique, essentielle, était capable de dessiner sa physionomie. Cette différentielle, selon saint Paul, c’est la liberté. Encore faut-il définir en quoi consiste cette liberté.

Même en sa notion la plus générale la liberté implique deux éléments : un affranchissement tout d’abord ; puis une action dont cet affranchissement est en nous la condition et le moyen. On n’est pas libre pour être libre, mais pour agir librement ; et selon la profonde doctrine de l’Ecole, on est libre pour agir selon l’intelligence. À l’origine nous n’avons pas la liberté ; mais à condition d’user de la liberté que nous possédons, nous entraînons notre vie vers la liberté parfaite, vers la plénitude de la liberté. Une discipline laborieuse et résolue nous soustrait à cet ensemble confus de tendances, d’habitudes, de dispositions désordonnées qui sollicitent notre volonté et notre action, et les font dévier des lignes de l’intelligence ; notre volonté, notre action sont libres lorsqu’elles ne sont plus tenues en échec par les exigences et les importunités des puissances inférieures. Être affranchi des basses servitudes au point de vouloir et d’agir selon l’intelligence, c’est la liberté ; être affranchi de toutes sollicitations inférieures au point de vouloir et d’agir selon la pensée de Dieu, c’est liberté chrétienne. Il se trouve donc que la liberté est simplement docilité à l’Esprit de Dieu, et nous voyons se dessiner très nettement toute la doctrine qui aboutira à cette admirable formule : Ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, voilà les enfants de Dieu. (Rm 8, 14). Ce qui fait notre liberté d’enfants de Dieu, c’est précisément notre docilité intérieure à la pensée, au vouloir, à l’influence de Dieu.

La multiplication des pains (Io 6, 1-15) : commentaire de Saint Augustin

Les miracles accomplis par notre Seigneur Jésus-Christ sont vraiment des œuvres divines et ils invitent l’esprit humain à s’élever des événements visibles à la connaissance de Dieu. Dieu, en effet, n’est pas de telle substance qu’il puisse être vu des yeux du corps. D’autre part, ses miracles, grâce auxquels il régit le monde entier et prend soin de toute la création, sont, par leur fréquence, devenus communs, au point que personne, pour ainsi dire, ne daigne prêter attention à l’action admirable et étonnante de Dieu dans n’importe quelle semence. C’est pourquoi, en sa miséricorde même, il s’est réservé d’opérer, en temps opportun, certains prodiges en dehors du cours habituel et ordinaire de la nature : ainsi la vue de faits, non plus grands, mais insolites, frappera tout de même d’étonnement ceux pour qui les miracles quotidiens sont devenus quelconques.

Car c’est un plus grand miracle de gouverner le monde entier que de rassasier de cinq pains cinq mille personnes. Et pourtant, nul ne s’étonne du premier prodige, tandis que l’on est rempli d’admiration pour le second, non parce qu’il est plus grand, mais parce qu’il est rare. Qui, en effet, maintenant encore, nourrit le monde entier, sinon celui qui, de quelques grains, fait sortir les moissons ? Jésus a donc agi à la manière de Dieu. En effet, par cette même puissance qui d’un petit nombre de grains multiplie les moissons, il a multiplié entre ses mains les cinq pains. Car la puissance était entre les mains du Christ. Ces cinq pains étaient comme des semences non plus confiées à la terre, mais multipliées par celui qui a fait la terre.

Ce prodige a donc été présenté à nos sens pour élever notre esprit ; il a été placé sous nos yeux pour exercer notre intelligence. Alors, admirant le Dieu invisible à travers ses œuvres visibles, élevés jusqu’à la foi et purifiés par la foi, nous désirerons même voir l’Invisible en personne ; cet Invisible que nous connaissons à partir des choses visibles.

Prières

Oratio

Concéde, quæsumus, omnípotens Deus : ut, qui ex merito nostræ actiónis afflígimur, tuæ grátiæ consolatióne respirémus. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en prions, Dieu tout-puissant, ayez égard aux vœux de nos cœurs humiliés, et pour nous défendre, étendez le bras de votre majesté.

Prière tirée du Triodion de l’Église grecque pour la mi-carême

Déjà nous avons parcouru plus de la moitié de la carrière du jeûne ; courons dans le stade, et achevons la course avec allégresse ; répandons sur nos âmes l’huile des bonnes œuvres, afin que nous méritions d’adorer la divine Passion du Christ notre Dieu, et d’arriver à la sainte Résurrection digne de tous nos hommages.

Celui qui a planté la vigne et appelé les ouvriers, le Sauveur, est proche ; venez, athlètes du jeûne, recevoir la récompense : car il est riche, ce dispensateur, et plein de miséricorde. Nous avons peu travaillé ; et cependant nos âmes recevront ses faveurs.

Ô Dieu ! qui donnes la vie, ouvre-moi les portes de la pénitence. Mon esprit veille dans ton temple saint ; mais le temple du corps qui lui est uni a contracté un grand nombre de taches. Prends pitié, et purifie-moi dans ta miséricordieuse bonté.

Venez, produisons des fruits de pénitence dans la vigne mystique ; travaillons, ne nous livrons point au manger et au boire ; accomplissons des œuvres de vertu dans la prière et le jeûne. Le Seigneur y prendra plaisir ; et, pour prix de notre travail, il nous donnera le denier qui délivre les âmes de la dette du péché, lui le seul Dieu, lui dont la miséricorde est grande.

Antiennes

Ã. De quinque pánibus et duóbus píscibus satiávit Dóminus quinque míllia hóminum.

Ã. Avec cinq pains et deux poissons le Seigneur a rassasié cinq mille hommes.

Antienne grégorienne “De quinque panibus”

Antienne De quinque panibus

Ã. Satiávit Dóminus quinque míllia hóminum de quinque pánibus et duóbus píscibus.

Ã. Le Seigneur a rassasié cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons.

Antienne grégorienne “Satiavit Dominus”

Antienne Satiavit Dominus