Dimanche de la Septuagésime

Dimanche de la Septuagésime

Dimanche de la Septuagésime

Le mot de Dom Guéranger

Le Seigneur a les yeux constamment ouverts sur celui qui travaille et qui souffre.

Parabole des ouvriers de la Vigne (Mt 20, 1-16) : commentaire de Dom Paul Delatte

C’est une parabole, et, selon qu’il a été dit souvent, il nous faudra recueillir comme enseignement voulu par le Seigneur la moralité fondamentale du récit, sans rechercher entre chaque détail et la réalité signifiée une coïncidence absolue. Le Royaume des cieux, dans le recrutement quotidien de ses membres, est figuré par l’histoire que voici. Un maître de maison sort dès le matin, afin de trouver des ouvriers pour sa vigne. On ne saurait être inactif et paresseux dans l’Église : Dieu veut des ouvriers. Et c’est de bon matin qu’il sort de chez lui pour les engager. Cet empressement divin a paru dès l’origine de l’homme : Simul in eis condens naturam et largiens gratiam ; il se manifeste à l’égard de chacun de nous, puisque, dès notre naissance, nous sommes régénérés dans le baptême. Le maître s’entend avec les ouvriers sur leur salaire. Il pourrait demander notre travail sans rien promettre, simplement en échange du bienfait de l’existence qui nous a été accordé : mais il agit libéralement, et, comme s’il y avait entre lui et ses ouvriers des termes de justice, il tombe d’accord avec eux sur le juste salaire : ce sera un denier par jour. Et il les envoie à sa vigne.
Vers la troisième heure, il sort de nouveau et il en trouve d’autres, inoccupés, sur la place : « Vous aussi, leur dit-il, allez à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera équitable ». Et ils y vont. On peut remarquer qu’à l’égard de ces ouvriers de la troisième heure, qui avaient perdu sur la place publique les meilleurs moments de la journée, le maître semble plus sobre d’engagements formels ; ces gens le connaissent un peu, sans doute, et ils ont confiance en lui. Vers la sixième heure, puis vers la neuvième, c’est-à-dire vers midi et trois heures de l’après-midi, même sortie, mêmes invitations. Saint Grégoire a reconnu dans ces moments divers des étapes chronologiques définies qui s’appellent Adam, Noé, Abraham, Moïse, le Seigneur, la fin des temps : mais peut-être n’est-il pas besoin de presser autant l’allégorie ; ces détails sont nécessaires à la leçon cherchée, et ils nous montrent la patience du père de famille, le grand souci qu’il a de sa vigne, la sollicitude qui le met en mouvement à toutes les heures du jour pour recruter des ouvriers nouveaux.
Vers la onzième heure, une heure seulement avant la fin de la journée, il rencontre encore quelques oisifs sur la place et il les gourmande familièrement : « Pourquoi vous tenir ici tout le jour sans rien faire ? — Parce que, répondent-ils, personne ne nous a loués ». Et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne. » Puis le maître de maison se souvient de la loi du Deutéronome (Dt 24, 14-15), d’après laquelle le salaire de l’ouvrier mercenaire doit être payé avant la nuit. Le soir venu, à six heures, il donne donc à son intendant l’ordre de rassembler les ouvriers et de leur distribuer le salaire, mais dans l’ordre inverse de leur arrivée au travail ; car il faut que tous soient témoins de la générosité du père de famille ; et surtout cela encore est nécessaire à l’enseignement qui naîtra de la parabole. Les ouvriers de la on-zième heure se présentèrent et reçurent chacun un denier. Les premiers, c’est-à-dire tous les autres, vinrent ensuite, espérant bien recevoir davantage ; mais eux aussi reçurent chacun un denier. Ils tendaient la main, mais non sans murmurer contre le maître de maison : « Voilà des gens, disaient-ils, qui ont travaille une heure en tout, et vous les traitez absolument comme nous, qui avons porté le fardeau du jour et de la chaleur ! »
Mais le maître, à son tour, revendique la plénitude de sa liberté pour récompenser des dispositions dont il est le seul juge. « Mon ami, répond-il à l’un d’eux, peut-être au plus maussade, je ne vous fais pas tort. Le salaire convenu entre vous et moi n’était-i] pas un denier ? Prenez ce qui vous revient, et allez-vous en. Je veux donner à cet ouvrier de la onzième heure autant qu’à vous. Ne m’est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? Est-ce que votre œil est mauvais parce que, moi, je suis bon ? » C’est-à-dire : n’ai-je pas le droit de consulter plutôt les exigences de ma bonté que les protestations de votre jalousie ?
L’allusion au particularisme juif et à son châtiment est transparente dans tout le passage. On croirait entendre déjà l’épître aux Romains. Sans doute l’enseignement est d’ordre général : il rappelle que si Dieu est miséricordieux et juste envers tous, sa libéralité souveraine se réserve de faire verser la mesure, lorsqu’il le juge à propos, en faveur de ceux qu’il aime. Ses bontés ne nous donnent pas de droit sur lui ; car ce n’est pas à force de donner qu’on devient débiteur ou obligé. Mais la parabole nous montre surtout et l’irritation juive en face d’un bienfait qui désormais est étendu à l’humanité entière, et la décision sans appel du Seigneur. Il coupe court à toutes les réclamations de la Synagogue ; il annonce que la gentilité, qui était délaissée jusqu’alors, deviendra la première, et que l’Israël selon la chair, hier encore privilégié, fera place à l’Israël de Dieu (Gal 6, 16). Ce n’est pas une allusion à ce que Dieu se réserve de faire au jugement dernier : c’est une description graphique de ce que seront dorénavant les deux portions de l’humanité, judaïsme et gentilité, relativement à l’Église de Dieu sur terre. Sic erunt novissimi primi, et primi novissimi : multi enim sunt vocati, pauci vero electi. Les deux locutions, d’apparence proverbiale, réunies dans saint Matthieu (Mt 20, 16), dessinent la grande révolution religieuse qui se prépare, qui est inaugurée déjà. Qu’Israël fût supplanté, cela n’était nullement nécessaire en soi. Même dans l’économie nouvelle, les Juifs auraient pu garder quelque chose de leur situation privilégiée. C’est à eux que l’évangile fut offert d’abord : Vobis oportebat primum loqui verbum Dei (Act 13, 46) ; Iudæo primum et Græco (Rm 1, 16 ; 2, 10). Rappelons-nous la réponse faite par le Seigneur lui-même à la Chananéenne (Mt 15, 24), et la recommandation adressée jadis aux apôtres d’aller d’abord aux brebis perdues d’Israël (Mt 10, 5-6).
Même, à lire attentivement les vingt-sept derniers chapitres d’Isaïe, on est tenté parfois, devant la description prophétique du « Serviteur de Dieu », d’y reconnaître le peuple entier, appelé par l’invitation divine et par toute son histoire à devenir le prédicateur de la foi chrétienne, à conquérir le monde au Messie sorti de lui. Au lieu de douze apôtres seuls élus, Dieu aurait trouvé un peuple d’apôtres, une nation entière mettant au service de la vérité surnaturelle les incontestables ressources de son énergie. On dirait que le Seigneur y a pensé, et que l’avenir dont a parlé saint Paul (Rm 11, 12 et 15) aurait pu être anticipé. Dans les dispositions providentielles, à côté d’un droit divin qui s’impose, il y a, semble-t-il, une part de droit divin qui se propose ; il y a des chances ménagées aux individus et aux peuples, comme un idéal possible, et dont les hommes et les sociétés parfois se détournent, à leur détriment, mais sans parvenir à déconcerter l’ensemble des desseins de Dieu. Le judaïsme s’est dérobé. Au lieu de paraître divine par l’apostolat de tout un peuple, l’économie nouvelle apparaîtra divine par la condition chétive de ses douze premiers prédicateurs, et par sa glorieuse diffusion, en dépit de l’opposition forcenée de ceux-là même qui auraient dû l’accueillir les premiers. Leur ruine deviendra la richesse des gentils (Rm 11, 12). Ils ne devront donc s’en prendre qu’à eux-mêmes si, après avoir été au premier rang, ils sont relégués au dernier (cf. Lc 13, 30). De toutes manières, le Seigneur s’est offert à son peuple ; est-il une portion de la Palestine qui n’ait bénéficié de son ministère ? Tous ont été appelés : peu d’entre eux, douze seulement, ont été choisis comme les conquérants du Royaume messianique, comme les Patriarches de l’Israël nouveau. Sans doute, avec eux, des milliers de Juifs ont cru à l’évangile ; mais il reste évident que ces vrais fils d’Abraham ont été prélevés sur une masse demeurée infidèle. On voit que la théorie dite « du petit nombre des élus » se réclame à tort d’un passage dont la vraie signification est très différente.

Prières

Oratio

Preces pópuli tui, quæsumus, Dómine, cleménter exáudi : ut, qui iuste pro peccátis nostris afflígimur, pro tui nóminis glória misericórditer liberémur. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, écoutez avec clémence les prières de votre peuple, afin que nous qui sommes justement affligés pour nos péchés, nous soyons miséricordieusement délivrés pour la gloire de votre nom.

Prière du Père Xavier de la Croix de Ravignan (1795-1858)

Ô mon Dieu, je tendrai au but suprême de ma vie, et pour cela je m’imposerai des sacrifices ; il m’en coûtera, mais j’irai à vous et je serai sûr de rencontrer en vous le cœur d’un père. Ah ! Seigneur, je sais mal vous aimer et vous servir. Je vous ai si souvent abandonné, oublié ! Je me suis si souvent confiée en moi-même et dans les créatures ! Mais, en vous priant, malgré moi, contre moi, et avec le secours de Marie, je chercherai et je trouverai près de vous, avec vous, mon vrai bonheur et mon repos. Cette grâce que vous m’avez promise, je la poursuivrai, je la demanderai tous les jours. Seigneur, vous m’accorderez cette grâce qui doit me dépouiller de mon amour-propre, me détacher de mes caprices, de mes goûts ; cette grâce qui doit me faire remporter une victoire définitive sur moi-même ! Seigneur, ce travail sera fatigant ! Il y aura peut-être une heure où je sentirai cruellement le combat de l’ennemi : ô mon Dieu, je me réfugierai alors sous l’abri de vos ailes, j’invoquerai l’Étoile de la mer, et avec elle j’ai l’espérance certaine d’arriver au port. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Sic erunt novissimi primi et primi novissimi : multi enim sunt vocati, pauci vero electi.

Ã. Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers derniers. En effet, beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

Antienne grégorienne “Sic erunt”

Antienne Sic erunt

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Mystique de Noël d’après saint Bernard

Mystique de Noël d’après saint Bernard

Mystique de Noël d’après saint Bernard

Si la fête de Noël est l’occasion de réjouissances bien légitimes pour nous, chrétiens, il faut cependant veiller à respecter l’ordre, de sorte que la réjouissance du corps n’étouffe pas celle de l’âme, et que la nourriture spirituelle ne soit pas entamée par la charnelle :

« Pour certains, la mémoire de cette faveur se tourne en prétextes pour la chair (Gal 5, 13), et tu peux les voir déployer en ces jours-là une grande agitation pour préparer des vêtements fastueux, des aliments délicats, comme si c’était cela, ou des réalités de ce genre, que le Christ recherchait par sa naissance » (Adv. III, 1).

Il nous faut donc considérer ces mystères de la nativité du Seigneur (enfant-Dieu, naissant d’une vierge, etc) qui sont comme

« les récipients d’or et d’argent (cf. Ex 3, 22) dans lesquels, en ces jours de si grande fête, on sert à manger, à la table du Seigneur, même à tous les indigents (1 Cor 10, 21). Ces récipients, nous n’avons pas à les emporter : les plats et les coupes d’or ne nous sont pas donnés, mais bien la nourriture et la boisson qu’ils contiennent » (Nat. III, 1).

Ces vases d’or qui représentent la dimension divine de l’événement, nous les contemplerons, puis nous prendrons la nourriture qu’ils contiennent, vertus du Sauveur à imiter.

Importance du Mystère de l’Incarnation

Pour saisir l’importance de la Nativité, nous devons revenir au principe de notre histoire. Ainsi, dans son deuxième sermon saint Bernard commence par expliquer l’admirable création de l’homme, glaise dans laquelle Dieu a insufflé une âme, source de la dignité de l’homme par rapport aux autres créatures corporelles :

« Comment ne pas se rendre compte, frères, de tout ce que l’âme apporte au corps? Sans âme, la chair ne serait-elle pas une souche insensible? C’est de l’âme, en effet, que surgit la beauté, de l’âme que vient la croissance, de l’âme que dépendent la clarté du regard et la sonorité de la voix » (Nat. II, 2).

Mais ce n’est pas tout, Dieu avait élevé l’homme à l’état surnaturel, le créant “à son image et à sa ressemblance”, la justice originelle d’Adam était comme un sceau de Dieu en lui :

« Oui, Dieu a fait l’homme droit, et l’homme en cela était à la ressemblance de Celui dont il est écrit : “Droit est le Seigneur notre Dieu: en lui, point d’iniquité” (Ps 91, 16). De même Dieu a fait l’homme véridique et juste, selon qu’il est Lui-même vérité et justice » (Nat. II, 3).

En convoitant la sagesse, connaissance du bien et du mal, Adam et Ève (après Lucifer) voulurent s’attribuer ce qui était le propre de Dieu le Fils; et, par cet orgueil, se condamnèrent eux-même, perdant ce qui leur venait de Dieu en voulant devenir comme des dieux.

Dieu allait-Il perdre irrémédiablement sa créature dans sa justice ? Non, l’homme, contrairement au diable, et en raison même de sa nature à la fois spirituelle et corporelle, pouvait être racheté, et c’est ce que Dieu a voulu :

«Faire miséricorde Lui est propre. Car c’est en Lui-même qu’Il puise la réalité même et la semence, en quelque sorte, du pardon. Pour ce qui est de juger et de condamner, c’est nous qui L’y contraignons, d’une certaine manière» (Nat. V, 3).

Et puisque c’était les prérogatives du Fils de Dieu qui étaient visées, c’est par Lui que l’homme serait comme recréé plus admirablement encore qu’il n’avait été créé :

«Tous Me portent envie – semblait-Il dire – : Je vais donc venir et Me comporter de telle manière que, pour quiconque aura voulu M’envier et désiré M’imiter, cette rivalité tourne à son bien» (Adv. I, 4).

Nous voyons donc dans la Nativité du Verbe fait chair l’accomplissement parmi nous de cette miséricorde après laquelle le monde pécheur soupirait :

«Que paraisse, Seigneur, ta bonté, à laquelle l’homme, créé à ton image (Gn 1, 27), puisse se conformer. Car, pour ce qui est de la majesté, de la puissance et de la sagesse, il nous est impossible de les imiter, et il serait inconvenant pour nous de les convoiter» (Nat.I, 2).

Grâces du Mystère de l’Incarnation

Voici le mystère à contempler en cette fête de Noël, mystère de l’infinie miséricorde de Dieu à notre égard : Dieu vient à nous pour nous sauver non pour nous juger, qu’avons nous à craindre ?

«Oui, Il s’est fait petit enfant; la Vierge, sa mère, enveloppe de langes ses membres délicats (Lc 2, 7) : et toi, tu tremblerais encore d’effroi (cf Ps 13, 5) ? A ce signe du moins tu sauras qu’Il est venu non pour te perdre mais pour te sauver (Lc 9, 56), pour te délivrer non pour t’enchaîner. Déjà Il part en guerre contre tes ennemis, déjà Il piétine la nuque des orgueilleux et des superbes (Dt 33, 29), Lui qui est puissance et sagesse de Dieu (1 Cor 1, 24)» (Nat. I, 4).

Il vient pour mettre à mort la double mort qui nous affecte : celle de l’âme, le péché, et celle du corps.

«Et déjà, en vérité, dans sa propre personne Il a vaincu le péché quand Il a assumé la nature humaine sans la moindre contamination. Grande, effectivement, a été la violence infligée ainsi au péché, et on peut être certain que celui-ci a été réellement chassé lorsque notre nature, qu’il se glorifiait d’avoir totalement investie et occupée, s’est trouvée dans le Christ absolument dégagée de sa possession» (Nat. I, 4).

Et durant toute sa vie ici-bas le Sauveur poursuivra le péché par son enseignement et son exemple, de sorte qu’Il deviendra pour nous comme les quatre sources qui arrosaient le Paradis terrestre (Gn 2, 10 ss.) :

«De la source de la miséricorde, nous recevons, pour laver nos fautes, les eaux de la rémission des péchés. De la source de la sagesse, nous recevons, pour étancher notre soif, les eaux du discernement. De la source de la grâce, pour arroser les plantes de nos bonnes œuvres, nous recevons les eaux de l’empressement spirituel. Cherchons alors, pour cuire nos aliments, des eaux brûlantes : les eaux de l’émulation. Ce sont elles qui préparent et chauffent à point l’élan de nos désirs : elles sortent en bouillonnant de la source de la charité» (Nat. I, 6).

Mais, c’est par sa passion que le Christ enchaînera cette mort de l’âme. Nous voyons déjà se dessiner sur la crèche l’ombre de la Croix :

«Oui, le Christ pleure, mais autrement que les autres enfants, ou au moins pour une autre raison.(…) Ceux-là pleurent en raison du joug pesant qui accable tous les fils d’Adam (Si 40, 1), Lui à cause des péchés des fils d’Adam. Et si maintenant, pour eux, Il répand ses larmes, pour eux aussi, plus tard, Il répandra son sang» (Nat. III, 3).

Quant à la mort du corps, le Christ la vaincra d’abord en Lui-même par sa résurrection puis en nous quand Il ressuscitera nos corps mortels (Rom 8, 11; cf. Nat. I, 4).

Les exemples du Seigneur dans sa Nativité

Si Notre Seigneur est la cause de notre salut, Il en est aussi le modèle, l’exemplaire auquel nous devons nous conformer. De là, après avoir contemplé la beauté de ce mystère de Noël, mystère de miséricorde, laissons-nous exhorter à la vertu par l’Enfant-Dieu et toutes les circonstances dont Il a voulu que sa naissance fut entourée. Saint Bernard dit ailleurs :

«C’est donc par Dieu, sans aucun doute, que le commencement de notre salut s’opère, ce n’est en tout cas ni par nous ni avec nous. Mais le consentement et l’œuvre du salut, même s’ils ne viennent pas de nous, ne se font cependant plus sans nous» (De gratia et libero arbitrio, XIV, 46).

Le fait lui-même de l’incarnation du Verbe qui se manifeste au monde dans la nativité constitue le premier et le plus profond enseignement, celui de l’humilité, fondement de toutes les vertus :

«Efforcez-vous à l’humilité, car elle est le fondement et la gardienne de toutes les vertus; suivez-la à la trace, car elle seule peut sauver vos âmes (cf. Lc 1, 21). Quoi de plus inconvenant, en effet, quoi de plus abominable, et de plus gravement punissable, pour un homme, que de voir le Dieu du Ciel se faire petit enfant, et de continuer soi-même à se grandir au dessus de la terre ? Quelle insupportable impudence, alors que la Majesté s’est anéantie Elle-même, si le vermisseau s’enfle et se gonfle d’importance » (Nat. I, 1).

En second lieu, nous pouvons considérer le temps auquel le Christ a voulu naître. Pourquoi choisir l’hiver comme saison de sa naissance ? L’été n’aurait-il pas mieux convenu au Soleil de justice ? Non, la gloire devait être au terme de son pèlerinage terrestre et non au commencement, sa vie devant être l’exemplaire de notre vie spirituelle :

«Voilà pourquoi, en vue de sa naissance, le Fils de Dieu, doté du pouvoir d’en déterminer le moment, a choisi le plus pénible, surtout pour un nourrisson et, un nourrisson dont la mère, toute pauvre, dispose tout juste de quelques chiffons pour le langer et d’une crèche pour le coucher (Lc 2, 7)» (Nat. III, 1).

Il nous faut donc, pour suivre le Christ, commencer par la pénitence, naître en hiver. De plus c’est de nuit qu’Il voulut naître, comme pour se cacher; Il nous enseigne par là la modestie et l’esprit de silence :

«Où sont donc ceux qui, avec tant d’impudence, n’ont qu’un désir : celui de se faire voir ? (…) Si le Christ garde le silence, c’est qu’Il ne veut ni se hausser, ni se magnifier, ni se faire connaître : voici alors qu’un ange L’annonce et que la multitude de l’armée céleste Le loue (Lc 2, 13). Par conséquent, toi qui veux suivre le Christ, cache le trésor que tu as trouvé (Mt13, 44). Aime à passer inaperçu; que la bouche d’un autre s’occupe de ton renom, que la tienne garde le silence (Prv 27, 2)» (Nat. III, 2).

Enfin, approchons-nous encore et voyons le lieu dans lequel Notre Seigneur a voulu naître :

«Pourquoi donc choisi-t’Il une étable ? -pour désapprouver, bien sûr, la gloire du monde, pour condamner la vanité de ce siècle » (Nat. III, 2).

Si nous pénétrons plus avant dans cette étable, nous voyons l’Enfant-Dieu entouré de Marie et de Joseph (Lc 2, 12) qui représentent deux vertus à pratiquer :

«De même que la petite enfance du Sauveur manifeste l’humilité, de même la continence est mise en valeur par la Vierge, et la justice par Joseph, que l’Évangile, non sans raison, qualifie d’homme juste (Mt 1, 19) en faisant son éloge (cf. 2 Cor 8, 18)» (Nat. IV, 2).

Nous y voyons encore les bergers invités par les anges eux-mêmes, bergers qui représentent l’esprit de pauvreté, le labeur à la sanctification et la vigilance sur nos actes :

«C’est en effet aux bergers qui veillaient et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit qu’est proclamée la joie de la lumière nouvelle; c’est à eux que la naissance du Sauveur est annoncée (Lc 2, 12)» (Nat. V, 5).

Ainsi donc, en ces saints jours de Noël, aimons à nous pencher sur la crèche par la méditation quotidienne de ce mystère de la miséricorde divine qui a employé un moyen si admirable pour opérer notre salut. Pourrons-nous jamais considérer toute la portée de ces paroles du prologue de l’évangile de saint Jean : «Et le Verbe était Dieu… Et le Verbe s’est fait chair, et Il a habité parmi nous… Et nous avons tous reçu de sa plénitude et grâce pour grâce.» ? Qu’il nous soit permis, pour finir, de citer une dernière fois le saint abbé de Clairvaux à la parole si douce et si forte :

«Oui, vraiment, frères, le Verbe s’est fait chair et Il a demeuré parmi nous (Io 1, 14). Alors qu’Il demeurait au commencement près de Dieu (Io 1, 2), Il habitait la lumière inaccessible et personne ne pouvait Le saisir (1 Tim 6, 16). Qui, en effet, a connu la pensée du Seigneur, ou qui fut son conseiller (Rom 11, 34) ? L’homme charnel ne percevra jamais ce qui relève de l’Esprit de Dieu (1 Cor 2, 14); mais, désormais, que l’homme même charnel le saisisse, car le Verbe s’est fait chair. Si l’homme ne sait rien entendre, sauf ce qui est chair, et bien, voici que le Verbe s’est fait chair : que l’homme au moins l’écoute dans la chair. Ô homme, dans la chair, la Sagesse se montre à toi. Autrefois cachée, voici que désormais elle pénètre les sens mêmes de ta chair. C’est charnellement, pour ainsi dire, qu’il t’est proclamé : “fuis la jouissance, car la mort est placée au seuil du plaisir (Regula Sancti Benedicti, VII, 24); fais pénitence, car c’est par cette dernière que le Royaume approche (cf. Mt 3, 2)”» (Nat. III, 3).

«Oui, à moi toutes ces réalités : c’est pour moi qu’elles sont survenues, c’est à moi qu’elles sont offertes, à moi qu’elles sont proposées comme un modèle à imiter » (Nat. III, 1).

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4ème dimanche de l’Avent

4ème dimanche de l’Avent

4ème dimanche de l’Avent

Le mot de Saint Grégoire le Grand

Tous ceux qui prêchent la foi droite et les bonnes œuvres, que font-ils d’autre que préparer le chemin au Seigneur qui vient dans les cœurs de ceux qui les écoutent ?

Sermon

Invoquer le Seigneur dans la vérité

La Prédication de Saint Jean-Baptiste : Com. de l’Évangile (Lc 3, 1-6) par Saint Grégoire le Grand

Le temps où le précurseur de notre Rédempteur reçut la parole de sa prédication est désigné par la mention du chef de l’État romain et des rois de Judée : « La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe, son frère, tétrarque d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, tétrarque d’Abilène, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. »
Puisque Jean-Baptiste venait annoncer celui qui devait racheter quelques Juifs et beaucoup de païens, le temps de sa prédication est désigné par la mention de l’empereur des païens et des princes des Juifs. Mais parce que les païens devaient être réunis, et les Juifs dispersés à cause de leur incroyance, cette description du gouvernement du monde indique qu’un chef unique était à la tête de l’État romain, alors que le royaume de Judée, partagé en quatre, était gouverné par plusieurs princes. Notre Rédempteur n’a-t-il pas dit : « Tout royaume divisé contre lui-même court à sa ruine. » (Lc 11, 17). Il est donc clair que celui de Judée était arrivé au terme de son existence comme royaume, puisqu’il était divisé entre tant de rois.
C’est encore bien à propos que cet évangile ne nous dit pas seulement sous quels rois, mais aussi sous quels prêtres ces faits se produisirent. Jean-Baptiste annonçait celui qui devait être à la fois Roi et Prêtre ; c’est pourquoi l’évangéliste Luc situe le temps de la prédication de Jean en référence aux autorités royales et sacerdotales.
« Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés. » Il est évident pour tous les lecteurs que Jean n’a pas seulement prêché le baptême de pénitence, mais qu’il l’a aussi administré à certains, sans pouvoir toutefois conférer par ce baptême la rémission des péchés. En effet, la rémission des péchés nous est accordée par le seul baptême du Christ. Aussi faut-il remarquer qu’il est dit : « Prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés », car ne pouvant administrer le baptême qui remet les péchés, il l’annonçait. De même que la parole de sa prédication était l’avant-coureur de la Parole du Père faite chair, ainsi son baptême, par lequel les péchés ne pouvaient être remis, devait être l’avant-coureur du baptême de pénitence, par lequel les péchés sont remis ; et de même que sa parole était l’avant-coureur de la personne du Rédempteur, ainsi son baptême, précédant celui du Seigneur, devait être l’ombre de la vérité.
Le texte poursuit : « Comme il est écrit dans le livre des oracles du prophète Isaïe : “Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers” (Is 40, 3). » Interrogé sur ce qu’il était, Jean-Baptiste répondit : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert. » (Io 1, 23). Comme nous venons de le dire, s’il fut appelé « la voix » par le prophète, c’est qu’il précédait la Parole.
La suite nous révèle ce qu’il criait : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » Tous ceux qui prêchent la foi droite et les bonnes œuvres, que font-ils d’autre que préparer le chemin au Seigneur qui vient dans les cœurs de ceux qui les écoutent ? Leur dessein est que la force de la grâce pénètre ces cœurs, et que la lumière de la vérité les éclaire ; ils veulent rendre droits les sentiers du Seigneur, en suggérant aux âmes des pensées pures par leur bonne prédication.
« Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée. » Que désignent ici les vallées, sinon les humbles, et les montagnes ou les collines, sinon les orgueilleux ? À la venue du Rédempteur, les vallées ont donc été comblées, et les montagnes ou les collines abaissées, parce que, suivant sa parole, « tous ceux qui s’élèvent seront abaissés, et tous ceux qui s’abaissent seront élevés » (Lc 14, 11). Oui, la vallée est comblée et son niveau s’élève, tandis que la montagne ou la colline est abaissée et que son niveau descend : par leur foi au Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), les païens ont reçu la plénitude de la grâce, tandis que les Juifs, en s’écartant de la vérité par leur refus de croire, ont perdu cela même qui faisait leur orgueil. Toute vallée sera comblée, car les cœurs des humbles, recevant la doctrine sacrée de l’Écriture, seront remplis de la grâce des vertus, selon ce qui est écrit : « Il fait jaillir des sources dans les vallées » (Ps 104, 10), et aussi : « Les vallées regorgeront de froment. » (Ps 65, 14). L’eau s’écoule du haut des montagnes, c’est-à-dire que la doctrine de vérité abandonne les esprits orgueilleux ; mais les sources naissent dans les vallées, en ce sens que les esprits humbles reçoivent la parole de la prédication. Que les vallées regorgent de froment, nous le voyons et le constatons déjà, puisque tant d’hommes doux et simples, qui paraissaient méprisables à ce monde, ont été comblés à satiété de l’aliment de la vérité.
Ayant reconnu de quelle admirable sainteté Jean-Baptiste était investi, le peuple voyait en lui cette montagne d’une hauteur et d’une fermeté incomparables, dont il est écrit : « À la fin des jours, la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes. » (Mi 4, 1). Car on pensait que Jean était le Christ, ainsi que le rapporte l’Évangile : « Comme le peuple était dans l’attente et que tous se demandaient dans leur cœur, au sujet de Jean, s’il n’était pas le Christ, ils l’interrogèrent : “Serais-tu le Christ ?” » (cf. Lc 3, 15). Mais si Jean ne s’était pas considéré comme une vallée, il n’aurait pas été rempli de l’esprit de grâce. Et pour bien montrer ce qu’il était, il déclara : « Un plus fort que moi vient après moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale. » (Mc 1, 7). Il dit ailleurs : « Celui qui a l’épouse est l’époux, mais l’ami de l’époux, qui se tient là et l’écoute, se réjouit d’une grande joie à la voix de l’époux. Ainsi, ma joie est complète. Il faut qu’il croisse et que je diminue. » (Io 3, 29-30). Voyez : alors que Jean se montrait d’une vertu si extraordinaire dans ses œuvres qu’on le prenait pour le Christ, il répondit non seulement qu’il n’était pas le Christ, mais même qu’il n’était pas digne de délier la courroie de sa sandale, c’est-à-dire de sonder le mystère de son Incarnation. Ceux qui le prenaient pour le Christ croyaient aussi que l’Église était son épouse ; mais il affirma : « Celui qui a l’épouse est l’époux. » C’est comme s’il avait dit : « Je ne suis pas l’époux, mais l’ami de l’époux. » Et il déclarait se réjouir, non pas du fait de sa propre voix, mais à la voix de l’époux. En effet, ce qui réjouissait son cœur, ce n’était pas que le peuple écoute sa parole avec humilité, mais que lui-même entende au-dedans la voix de la Vérité qui le faisait parler au-dehors. C’est ce qu’il appelle justement une joie complète ; car celui qui se réjouit de sa propre voix n’a pas une joie parfaite.
Le Précurseur ajoute encore ceci : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Ici, il faut se demander en quoi le Christ a crû, en quoi Jean a diminué. Ne serait-ce pas que le peuple, voyant l’austérité de Jean et le considérant éloigné des hommes, pensait qu’il était le Christ, alors qu’apercevant le Christ lui-même mangeant avec les publicains et circulant au milieu des pécheurs, il croyait qu’il n’était pas le Christ, mais un prophète ? Mais lorsqu’au bout d’un certain temps, le Christ, qu’on pensait être un prophète, fut reconnu comme étant le Christ, tandis que Jean, qu’on croyait être le Christ, se découvrit n’être qu’un prophète, ce que le Précurseur avait dit du Christ se réalisa : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Dans l’opinion du peuple, en effet, le Christ a grandi en étant reconnu pour ce qu’il était, et Jean a baissé en cessant d’être dit ce qu’il n’était pas. Ainsi, puisque Jean a persévéré dans la sainteté pour être demeuré dans l’humilité du cœur, alors que beaucoup d’autres sont tombés pour s’être gonflés de pensées d’orgueil, c’est à bon droit qu’on dit : « Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée. » Car les humbles reçoivent le don que repoussent les cœurs orgueilleux.
Le texte poursuit : « Les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux seront aplanis. » Les chemins tortueux deviennent droits quand les cœurs des méchants, que l’injustice a tordus, sont ramenés à la rigueur d’une droite justice. Et les chemins raboteux sont aplanis lorsque les esprits violents et colériques redeviennent doux et bons par l’infusion de la grâce céleste. En effet, quand un esprit colérique n’accueille pas la parole de vérité, c’est comme si un chemin raboteux détournait les pas du marcheur. Mais lorsque cet esprit colérique, ayant reçu une grâce de bonté, accueille la parole de réprimande ou d’exhortation, le prédicateur trouve une route aplanie au lieu du chemin raboteux qui l’empêchait auparavant d’avancer, c’est-à-dire de poser le pied de sa prédication.
Le texte poursuit : « Et toute chair verra le salut de Dieu. » « Toute chair » signifie tout homme ; or il n’a pas été donné à tout homme de voir en cette vie le salut de Dieu, c’est-à-dire le Christ ; il est donc bien clair que dans cette sentence prophétique, le prophète a en vue le jour du jugement dernier, où, devant les cieux ouverts, le Christ apparaîtra sur son trône de majesté, au milieu des anges qui le serviront et des apôtres qui siégeront avec lui. Tous, élus et réprouvés, le verront pareillement, en sorte que les justes se réjouissent sans fin de leur récompense et que les pécheurs gémissent à jamais dans le supplice de leur châtiment. Et comme cette sentence vise ce que toute chair verra au jugement dernier, le texte ajoute bien à propos : « Il disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : “Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient ?” » La colère qui vient, c’est la punition du châtiment final, auquel le pécheur ne saurait échapper s’il ne recourt dès maintenant aux larmes de la pénitence. Et remarquez que les mauvais rejetons qui imitent les actions de leurs mauvais parents sont appelés « race de vipères », parce que portant envie aux bons et les persécutant, rendant le mal à autrui et cherchant à nuire à leurs proches, ils suivent en tout cela les traces de leurs pères selon la chair, et sont, pour ainsi dire, des enfants venimeux nés de parents venimeux.
Mais puisque nous avons péché et que nous sommes devenus esclaves de nos mauvaises habitudes, que Jean nous dise ce qu’il nous faut faire pour fuir la colère qui vient. Le texte poursuit : « Faites donc de dignes fruits de pénitence. » En ces paroles, nous devons remarquer que l’ami de l’époux ne nous exhorte pas seulement à faire des fruits de pénitence, mais de dignes fruits de pénitence. En effet, une chose est de faire un fruit de pénitence, une autre de faire un digne fruit de pénitence. Et pour bien parler des dignes fruits de pénitence, il faut savoir que celui qui n’a rien fait de défendu peut de plein droit user des choses permises : il lui est ainsi possible de pratiquer les œuvres de charité sans pour autant se priver des biens de ce monde contre son gré. Mais si quelqu’un est tombé dans une faute de fornication, ou bien encore — ce qui est plus grave — dans l’adultère, il doit renoncer d’autant plus à ce qui est permis qu’il se rappelle avoir commis ce qui ne l’est pas. Car on n’est pas tenu d’accomplir le même fruit de bonne œuvre selon qu’on a plus ou moins péché : selon qu’on n’a commis aucun péché, qu’on en a commis quelques-uns, ou qu’on est tombé en beaucoup de fautes. Ces paroles : « Faites de dignes fruits de pénitence » prennent donc à partie la conscience de chacun, et l’invitent à se constituer par la pénitence un trésor de bonnes œuvres d’autant plus riche que ses fautes lui ont mérité de plus lourds châtiments.

Prières

Oratio

Excita, quæsumus, Dómine, poténtiam tuam, et veni : et magna nobis virtúte succúrre ; ut per auxílium grátiæ tuæ, quod nostra peccáta præpédiunt, indulgéntiæ tuæ propitiatiónis accéleret : Qui vivis et regnas.

Oraison

Excitez, Seigneur, votre puissance et venez : secourez-nous par votre grande votre force, afin que, avec l’aide de votre grâce, votre indulgente bonté nous accorde sans délai ce que retardent nos péchés.

Prière de Saint Bernard (1090-1153)

Attente des nations, Seigneur Jésus, venez ; que votre divine présence nous réjouisse. Nous avons besoin de conseils, de secours, de protection. Si nous voulons discerner entre le bien et le mal, nous sommes trop facilement trompés ou séduits. Si nous essayons de faire le bien, nous manquons de courage ; si nous nous efforçons de résister au mal, nous ne faisons que trop la triste expérience de notre fragilité. Nous sommes vaincus, nous succombons. Venez donc remédier à notre aveuglement, aider notre faiblesse, protéger notre fragilité. Venez, ô Splendeur de la Gloire de Dieu, ô Sagesse de Dieu, ô Force de Dieu. Changez nos ténèbres en lumière, préservez-nous des périls qui nous menacent, soulagez-nous dans les difficultés que nous traversons, affermissez notre courage dans les combats qui nous sont livrés, afin qu’après nous avoir tenus comme par la main et conduits, selon votre volonté, dans cette carrière que nous avons à parcourir ici-bas, vous nous receviez un jour dans la Cité permanente dont vous êtes le fondateur et l’architecte. Ainsi soit-il.

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Samedi des Quatre-Temps de l’Avent

Samedi des Quatre-Temps de l’Avent

Samedi des Quatre-Temps de l’Avent

Le mot de Dom Delatte

Le règne de Dieu ne s’établira dans l’âme qu’à la condition d’une droiture et d’une pureté parfaites ; toute aspérité, toute tortuosité ne peuvent que ralentir ou compromettre la venue du Seigneur.

La Prédication de Saint Jean-Baptiste : Commentaire de l’Évangile (Lc 3, 1-6) par Dom Delatte
C’est avec la prédication de saint Jean que commence le récit des faits sur lesquels devait porter l’enseignement apostolique (Act 1, 21-22) ; et c’est par là que débute l’évangile de saint Marc. La date est mémorable. Depuis Moïse jusqu’à Samuel, et depuis Samuel jusqu’à Malachie (430 avant J.-C.), le peuple juif n’avait cessé de jouir de la prophétie. Mais, avec Malachie, la voix de Dieu avait retenti pour la dernière fois. Il régnait une sorte d’anxiété chez le peuple. Lorsque s’élevaient des problèmes auxquels la science ordinaire ne pouvait trouver de solution, on les mettait en réserve jusqu’à ce que vînt un prophète qui donnât la réponse divine (1 Mcc 4, 46). On conçoit dès lors quel dut être le frémissement de tout l’Israël religieux lorsqu’il apprit qu’un envoyé de Dieu était venu rompre enfin ce long silence. C’était une époque nouvelle qui commençait, une date qu’il convenait de fixer en la coordonnant avec tous les synchronismes politiques et religieux de la Judée et du monde. Saint Luc, avec son sens d’historien, emploie le même procédé que Thucydide dans son histoire de la guerre du Péloponnèse ; et alors que saint Matthieu se borne à dire : in diebus illis, pour introduire la prédication de saint Jean-Baptiste, saint Luc multiplie les références chronologiques et marque six points d’attache.
Dans la quinzième année du règne de Tibère César. C’est le 19 août 767 de Rome que mourut Auguste ; nous serions donc en 781-782. Mais nous savons d’ailleurs que Tibère avait été associé à l’empire, avec Auguste, dès 761 ; et des auteurs estiment que saint Luc reporte à cette date le début du gouvernement de Tibère ; les termes qu’il emploie ne signifient point nécessairement l’exercice exclusif de l’autorité. — Après l’indication du pouvoir civil, lointain et universel, vient celle du pouvoir local et prochain : Ponce Pilate étant procurateur de la Judée. Il était le sixième gouverneur romain, depuis la déposition de l’ethnarque Archélaüs, fils d’Hérode le Grand. Bien que jouissant du droit de glaive, Pilate dépendait en partie du légat de Syrie. — Archélaüs avait hérité, à lui seul, de la moitié des États d’Hérode ; ses deux frères, Hérode Antipas et Philippe, s’étant partagé ce qui restait, chacun d’eux possédait un quart du royaume paternel ; et le titre de tétrarque qui leur était donné, comme en général à certains petits princes tributaires, retrouvait ainsi sa signification originelle. C’est avec Hérode Antipas que saint Jean-Baptiste et le Seigneur lui-même se rencontreront dans la suite. Il gouvernait non seulement la Galilée, mais aussi la Pérée, sur la rive gauche du Jourdain. On lui donnait parfois par flatterie le titre de roi, et il s’efforça de l’obtenir de Caligula, qui l’envoya en exil. Philippe était alors tétrarque de l’Iturée et de la Trachonitide, un vaste croissant au nord et à l’est du lac de Tibériade. Césarée “de Philippe” avait été créée par lui, ainsi que Bethsaïde-Julias, bâtie en l’honneur de Julia, femme de Tibère et fille d’Auguste. Il ne faut pas le confondre avec un autre fils d’Hérode, du même nom, à qui Antipas ravit sa femme Hérodias. Saint Luc mentionne encore Lysanias, tétrarque de l’Abylène, c’est-à-dire de la région qui est autour d’Abila, dans l’Anti-Liban et le voisinage de Damas.
Vient ensuite l’indication des autorités religieuses : « sous le grand-prêtre Anne et Caïphe », dit saint Luc : car dans le texte original ces deux noms sont désignés par l’appellatif au singulier, ce qui veut marquer sans doute une situation spéciale ; elle était encore existante à l’époque des Actes (4, 6). Le grand-prêtre Anne avait été déposé par Valerius Gratus, le prédécesseur de Ponce Pilate. Mais il conserva parmi les Juifs une influence considérable sous les pontifes que l’autorité romaine lui substitua tour à tour. Joseph ou Caïphe (Caiaphas), son beau-fils (Io 18, 13), qui était alors titulaire du souverain pontificat, le demeura jusqu’à l’an 36, où il fut déposé par Vitellius.
Un prophète s’est levé enfin, avec l’esprit et la vocation d’Élie : c’est Jean, fils de Zacharie, que saint Matthieu appelle, par anticipation, le Baptiste. L’heure de sa manifestation à Israël (Lc 1, 80) est arrivée. Depuis son enfance, il a vécu « dans les lieux déserts », peut-être vers le sud des solitudes de Juda, auprès de la mer Morte. C’est là que lui vint l’ordre de Dieu, et que lui fut précisée sa mission ; il y eut pour lui, comme pour Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, une divine investiture. Et il remonta dans la partie nord du désert, plus accessible, vers l’endroit où le Jourdain se jette dans le mer Morte. Mais il allait et venait dans toute la vallée du Jourdain, les conditions mêmes de sa prédication et de sa mission l’obligeant de ne point s’éloigner du fleuve.
Non seulement le Seigneur a été annoncé par son Précurseur, mais l’office du Précurseur lui-même était prophétiquement dessiné. « Voici, dit le Père à son Fils, que j’envoie mon messager devant vous ; il fraiera le chemin où vous devez passer. » Saint Marc est le seul qui rapporte ici les paroles de Malachie (3, 1), et il les réunit à une citation d’Isaïe (40, 3-5), commune aux trois synoptiques, mais plus étendue chez saint Luc. S’il attribue le tout à Isaïe, c’est peut-être pour abréger et parce qu’Isaïe était le plus illustre des prophètes, leur maître à tous. Des critiques ont supposé qu’un glossateur ancien avait ajouté au texte de saint Marc la citation de Malachie qui se lit, et sans nom de prophète, en saint Matthieu (11, 10), et en saint Luc (7, 27). Quand Isaïe avait voulu annoncer à Jérusalem le retour de la captivité de Babylone, son message avait pris une forme dramatique et saisissante. Dieu se mettait à la tête de son peuple, comme un généralissime, et envoyait devant lui, vers la ville désolée, un héraut à la voix puissante qui devait annoncer à tous les échos de la Judée le retour du peuple de Dieu. Or, les œuvres divines se répètent, les faits de l’histoire sont symétriques : ce qui s’est accompli autrefois trouve maintenant encore sa réalisation, plus large et plus étendue. Ici, c’est vraiment le Seigneur en personne, Emmanuel, qui vient arracher son peuple à la captivité et l’introduire dans une patrie définitive. La proclamation du messager royal retentit soudain : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ! Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront aplanies ; les voies tortueuses seront rectifiées et les chemins raboteux adoucis ; et toute chair verra le salut de Dieu. » C’est donc bien un salut offert à tous et dont la préparation est spirituelle. Les sentiers et les voies de Dieu, ce sont les dispositions morales : le règne de Dieu ne s’établira dans l’âme qu’à la condition d’une droiture et d’une pureté parfaites ; toute aspérité, toute tortuosité ne peuvent que ralentir ou compromettre la venue du Seigneur.
La prédication de Jean et le baptême qu’il administrait avaient pour dessein de frayer un chemin au Messie tout proche. Héraut de Dieu, « il proclamait le baptême de pénitence pour la rémission des péchés », il en affirmait la nécessité et la valeur. Trop souvent, chez les Juifs, la pénitence était œuvre extérieure et d’ostentation. Ce que saint Jean réclame, c’est un changement intérieur de vie, une orientation nouvelle de la pensée, une sincère conversion des mœurs. Se soumettre à ce baptême, c’était se reconnaître pécheur, puisque le texte sacré mentionne même une accusation, une déclaration sans doute générale et globale des fautes commises ; c’était aussi s’engager à une vie nouvelle par le symbole d’une purification et d’une seconde naissance : l’idée de baptême appelant l’idée d’une régénération (Io 3, 5). Les ablutions étaient cérémonies très familières aux Juifs ; et pour faire un prosélyte, il fallait un bain rituel, avec l’engagement de se soumettre à la Loi. Mais on voit bien que le baptême de Jean était distinct de tout ce qui avait été pratiqué jusque-là. Il était d’efficacité supérieure et donné une fois pour toutes. Il inaugurait une économie plus parfaite, où la justice serait vraiment chose d’âme. À lui seul néanmoins il ne suffisait pas (Io 1, 26 sq. ; Act 19, 1-5). Le baptême de Jean était, comme Jean lui-même, préparatoire et précurseur : il disposait à cette rémission des péchés qui ne pouvait venir que du Seigneur ; et s’il remettait les fautes, ce n’était que moyennant les dispositions des pénitents, ex opere operantis, à la manière des sacrements de l’Ancienne Loi.
Le motif qui exige ce changement intérieur est assigné par saint Jean-Baptiste : Convertissez-vous, dit-il, car le Royaume des cieux est proche. Ce n’est pas le lieu d’exposer l’ensemble de la doctrine scripturaire sur « le Royaume des cieux » ou « le Royaume de Dieu » : deux expressions synonymes, la première étant propre à saint Matthieu. Toute l’histoire providentielle est ordonnée à la constitution de la royauté de Dieu. Le but des choses est le règne de Dieu, tel qu’il existera dans l’éternité, le Fils de Dieu s’est incarné pour aller recruter des sujets à son Père : il les lui présentera au dernier jour du monde (1 Cor 15, 24-28). De cette théocratie, l’Ancien Testament a offert l’esquisse. Dieu est le roi d’Israël, et il témoigne peu de joie lorsque le peuple lui demande de mettre à sa tête, comme chez les autres nations, un roi visible, qui le conduise au combat (1 Sm 8 ; 10, 19). Surtout Dieu s’irrite lorsqu’il voit Israël chercher dans les peuples voisins un appui qu’il ne devait demander qu’à son roi invisible mais attentif et tout-puissant. Cependant, Dieu a voulu faire mieux dans la nouvelle alliance, et constituer, par l’Église, une théocratie universelle et permanente, vraiment céleste, spirituelle et intérieure, extérieure aussi et visible. Que de fois les prophètes l’ont annoncée ! Il y aura désormais sur terre un avant-goût de l’éternité et comme une réalisation anticipée de ces conditions futures dont parle l’Apocalypse : « Voici la tente où Dieu habitera avec les hommes, et il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, et lui, Dieu avec eux, sera leur Dieu » (Apc 21, 3). Jean, le héraut du Fils de Dieu incarné, annonçait que ce royaume ou ce règne était là, tout proche, à portée de la main.
Il ne faisait pas de miracles, mais sa vie était sainte ; et sa mortification héroïque explique en partie la popularité dont il jouit aussitôt. Il avait été dit à Zacharie que son fils marcherait devant le Messie selon l’esprit et la vertu d’Élie. Jusque dans son vêtement, Jean rappelait l’illustre prophète : vir pilosus, et zona pellicea accinctus renibus (4 Rg 1, 8). Lui aussi portait un manteau grossier, tissé de poils de chameau, et, autour des reins, une ceinture de cuir. Sa nourriture était des plus frugales et telle que la pouvait offrir la région sauvage et pierreuse qu’on appelait le désert de Judée : des sauterelles et du miel sauvage. Les sauterelles de Palestine sont longues et fortes, grosses à peu près comme des crevettes, et, assaisonnées de certaine manière, elles en ont le goût, paraît-il ; elles constituaient souvent en Orient l’aliment des pauvres. Il y avait aussi des abeilles à foison ; elles construisaient leurs rayons dans le creux des arbres et des rochers, et la chaleur du soleil en faisait parfois ruisseler le miel : terra fluens lac et mel. On pouvait donc vivre au désert, on pouvait même s’adjoindre des disciples. De tous côtés, les pénitents et les curieux affluaient autour de Jean : avec Jérusalem, toute la Judée, tout le pays qui avoisinait le Jourdain, Juifs de la Pérée, de la Samarie, de la Décapole. Et Jean baptisait dans le fleuve tous ceux qui consentaient à avouer leurs péchés.

Prières

Oratio

Deus, qui cónspicis, quia ex nostra pravitáte afflígimur : concéde propítius ; ut ex tua visitatióne consolémur : Qui vivis.

Oraison

Seigneur Dieu, vous voyez les épreuves que nous subissons à cause du péché qui est en nous : accordez-nous de trouver le réconfort dans votre venue.

Oratio

Concéde, quæsumus, omnípotens Deus : ut, qui sub peccáti iugo et vetústa servitúte deprímimur ; exspectáta unigéniti Fílii tui nova nativitáte liberémur : Qui tecum vivit.

Oraison

Dieu tout puissant, par un vieil esclavage, nous sommes écrasés sous le joug du péché ; faites que la naissance nouvelle de votre Fils unique que nous attendons nous rende la liberté.

Oratio

Indignos nos, quæsumus, Dómine, fámulos tuos, quos actiónis própriæ culpa contrístat, unigéniti Fílii tui advéntu lætífica : Qui tecum vivit et regnat.

Oraison

Nous sommes, Seigneur, des serviteurs indignes, et c’est notre vie coupable qui nous attriste. Cependant, rendez-nous la joie par l’avènement de votre Fils Unique.

Oratio

Præsta, quæsumus, omnípotens Deus : ut Fílii tui ventúra sollémnitas et præséntis nobis vitæ remédia cónferat, et præmia ætérna concédat. Per eúndem Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en prions, Dieu tout puissant, permettez que la fête toute proche de votre Fils nous apporte les remèdes nécessaires à la vie présente et nous mérite la récompense éternelle.

Oratio

Preces pópuli tui, quæsumus, Dómine, cleménter exáudi : ut, qui iuste pro peccátis nostris afflígimur, pietátis tuæ visitatióne consolémur : Qui vivis.

Oraison

Écoutez avec bienveillance, nous vous en supplions, Seigneur, les prières de votre peuple ; afin que, justement affligés à cause de nos péchés, nous soyons consolés par la visite de votre bonté.

Méditation de Saint Augustin (354-430)

Dieu ne rejette pas un cœur contrit : « Quand bien même vos péchés seraient semblables à la pourpre, je saurai les rendre blancs comme la neige », dit le Seigneur. Elle a une grande vertu cette componction qui peut nous rendre semblable à la neige et en donner à notre âme toute la blancheur, après que le péché l’avait longtemps défigurée en lui enlevant sa première beauté. Oui, celui qui s’humilie se trouve sauvé, non pas toujours pour avoir pratiqué les vertus ni fidèlement accompli les préceptes divins, mais par la pure Miséricorde de Dieu, lorsque ce pécheur, devenu pénitent, fait l’aveu de ses fautes avec un abaissement profond et une contrition sincère. Oui, si cette pauvre âme, embarrassée dans les filets du démon, peut néanmoins faire un retour sur elle-même, déplorer son état, montrer à Dieu qu’une douleur intime et profonde habite dans son cœur, s’attacher à Lui par la prière, et baiser en quelque sorte, par toutes ces bonnes œuvres, les pieds invisibles du Sauveur ; alors le Seigneur dit à ses anges ce qu’Élisée disait de la femme sunamite : « Laissez-la venir à moi, et ne la repoussez pas ». Quoiqu’elle ne se sente encore appuyée d’aucune vertu qui puisse lui préparer un accès auprès de moi et lui donner confiance en ma Miséricorde, néanmoins, puisque je suis témoin de la tristesse dont son cœur est pénétré, parce que je la vois prosternée sans cesse en ma présence et y verser des torrents de larmes, son attitude humble et pénitente m’émeut de compassion ; je cède à ce sentiment, je la reçois et je la sauve.

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Vendredi des Quatre-Temps de l’Avent

Vendredi des Quatre-Temps de l’Avent

Vendredi des Quatre-Temps de l’Avent

Le mot de Saint Ambroise

Vous êtes aussi bienheureux, vous qui avez entendu et cru ! Car toute âme qui croit, conçoit et engendre la parole de Dieu et reconnaît ses œuvres. Qu’en tous réside l’âme de Marie pour glorifier le Seigneur ; qu’en tous réside l’esprit de Marie pour exulter en Dieu. S’il n’y a corporellement qu’une Mère du Christ ; par la foi, le Christ est le fruit de tous.

La Visitation de Marie à Élisabeth : Commentaire de l’Évangile (Lc 1, 39-56) par Dom Delatte
La Sainte Vierge, avertie du bonheur de sa cousine, désire la féliciter aussitôt. Nous ne saurions préciser l’origine et le degré de la parenté qui unissait Notre-Dame et Élisabeth. Au souvenir de la Visitation, les paroles de saint Ambroise se présentent d’elles-mêmes à notre mémoire : « Ce n’est pas qu’elle fût incrédule à l’oracle de l’Ange, ou qu’elle doutât de la réalité de la mission du messager qui lui était envoyé, ni même qu’elle hésitât sur l’exemple qui lui avait été donné ; mais Marie était heureuse de voir les désirs de sa cousine réalisés ; elle voulut remplir, en la visitant, un pieux devoir, et partit en toute hâte vers les montagnes, car la joie la transportait. » Depuis l’Incarnation, les œuvres et les démarches de Notre-Dame sont les œuvres et les démarches communes d’elle et de son Fils. C’est une communion douce et continue. Elle appartient toute à ce sacrement de pureté, de beauté, de tendresse, qui repose dans son sein. Elle se lève, elle va sans retard, cum festinatione, dans la région montagneuse d’Hébron ou de Juttah, pour féliciter sa cousine ; mais elle accomplit toutes choses, répétons-le, sous la pression intérieure de son Fils.
Notre-Dame était venue seule, semble-t-il. Elle entra dans la demeure de Zacharie, et salua Élisabeth. Ce n’était pas seulement une mère vierge qui venait féliciter une mère jadis stérile ; c’était le Sauveur encore voilé qui venait sanctifier son Précurseur. Élisabeth fut avertie de cette œuvre de sanctification par le tressaillement et l’exultation de son enfant. Zacharie avait pu lui faire connaître les promesses angéliques concernant le fils qu’elle avait miraculeusement conçu. Il devait être un précurseur : mais le précurseur de qui, exactement ? Avant même que la Sainte Vierge eût prononcé d’autre parole que celles de la salutation, la mission de l’enfant, le mystère dès lors réalisé du Messie, la maternité virginale de Marie, tout cela fut montré à Élisabeth. L’Esprit de Dieu, qui sanctifiait son fils par le sacrement du Seigneur et de sa Mère, éclaira son âme et sa pensée. Un transport de joie surnaturelle la saisit, lui fit poursuivre la salutation angélique et chanter un cantique ; car c’est un vrai cantique, au même titre que le Magnificat et le Benedictus ; c’est à peine s’il leur cède en beauté :
« Vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni.
Et d’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi ?
Car votre voix, lorsque vous m’avez saluée, n’a pas plus tôt frappé mes oreilles, que l’enfant a tressailli de joie dans mon sein.
Bienheureuse êtes vous, qui avez cru ! Car elles seront accomplies les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur ! »
À la salutation de l’ange : « pleine de grâce », se joint le salut d’Élisabeth : « bénie entre les femmes ». Une malédiction a été portée à l’origine, prononcée contre le diable et contre la terre : maledicta terra in opere tuo. Mais une bénédiction universelle a été promise aux patriarches ; et la voici venue ; Notre-Dame la porte en elle. Elle est bénie elle-même, parce qu’elle a été, en vue des mérites de son Fils, éminemment rachetée au jour de l’Immaculée-Conception. Bénie entre toutes les femmes, cela veut dire au-dessus de toutes, et aussi bénie parmi elles : car les femmes, qui s’attristaient autrefois du châtiment attiré par Ève sur leur sexe, chantent maintenant la bénédiction apportée par Marie. Élisabeth fait d’ailleurs remonter jusqu’au Fils de la Vierge cette bénédiction dont il est le principe : « Et le fruit de votre sein est béni. » — « Et comment m’est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » On peut comparer l’attitude de sainte Élisabeth devant Notre-Dame à celle de saint Jean-Baptiste en face du Seigneur ; elles sont absolument identiques : « C’est moi, s’écriera saint Jean, qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ! » Élisabeth dit : « la Mère de mon Seigneur », c’est-à-dire de mon Dieu ; elle est donc bien renseignée ; elle confesse d’un mot toute l’Incarnation. Même, elle ajoute les indices qui ont formé sa conviction et ouvert son âme à la lumière divine. Dieu est l’auteur de nos certitudes, il peut créer en nous une conviction que rien ne puisse ébranler. « Car voici qu’au moment où le son de votre voix parvenait à mes oreilles, le petit enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein. Et bienheureuse celle qui a eu foi, car elles s’accompliront, les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur. » Peut-être la pensée d’Élisabeth se replie-t-elle sur la peine infligée à l’incrédulité de son mari ; au moins, du côté de Notre-Dame, il n’y a eu ni hésitation ni défiance ; et si splendide qu’ait été la promesse angélique, toute la parole de Dieu se réalisera.
Les trois cantiques de saint Luc sont singulièrement expressifs des personnages qui les prononcent, et l’Esprit de Dieu qui les inspire laisse à chacun d’eux son entière physionomie. Élisabeth est surtout Une mère, une mère pieuse. Elle croit, elle croit tout le mystère ; elle s’étonne que la grandeur de la Mère de Dieu s’incline vers elle ; mais elle ne songe qu’incidemment à la « consolation » du peuple juif. Elle ne dit rien non plus de l’universalité de la Rédemption : ce sera le thème réservé à Notre- Dame. Elle songe, elle, à son fils, à la relation de son fils avec le fruit béni que Notre-Dame porte en son sein. Le cantique de la Sainte Vierge, en réponse à celui d’Élisabeth, n’est pas original dans son expression, mais dans son acception seulement. Il rappelle divers passages des Psaumes, des Prophètes, et surtout le cantique d’Anne, mère de Samuel (1 Sm 2, 1-10). Notre-Dame ne loue Dieu qu’avec les propres paroles de Dieu, et les formules inspirées lui sont tellement familières qu’elles se placent d’elles-mêmes sur ses lèvres. On peut diviser le Magnificat en quatre strophes.
« Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu, mon salut. » C’est une louange qui naît de l’âme et de l’esprit de Notre-Dame : tout son être intérieur, âme, esprit, se traduit dans cette louange, comme si la personne entière était un cantique vivant et s’employait à exalter Dieu. Elle appelle Dieu son salut : et en effet, nous l’avons remarqué déjà, la Sainte Vierge a été sauvée d’une façon éminente, puisque la mort de son Fils lui a donné, par anticipation, d’être conçue sans tache. Son allégresse sainte n’efface pas l’humilité. Elle reconnaît que le premier amour de Dieu envers elle est, comme Dieu même, sans motif et sans cause. Tout ce qui n’est pas Dieu est si petit ! Notre-Dame s’est déclarée naguère la servante du Seigneur : elle le rappelle aujourd’hui. Qu’avait-elle qui la recommandât aux préférences divines ? Tout est venu de Dieu, qui s’est incliné, dit-elle, non vers des mérites personnels, mais vers l’obscurité, la petitesse, la simplicité de sa servante ; et voici que désormais toutes les générations diront bienheureuse cette humble Vierge de Juda. N’est-il pas vrai que la prophétie est extraordinaire, sur les lèvres de Marie ? N’est-il pas vrai qu’elle s’est bien réalisée ? Depuis vingt siècles, et de plus en plus, toutes les nations, bénies dans le Fils, ont béni la Mère, l’ont acclamée, l’ont enveloppée d’une vénération et d’une tendresse incomparables. À elle seule, cette gloire de Notre-Dame pourrait prouver la vérité de l’Incarnation et la divinité du christianisme.
La deuxième strophe commence à célébrer l’œuvre de Dieu en Notre-Dame et par elle. Ce que le Tout-Puissant a réalisé en elle, Notre-Dame ne le précise point : « Il a réalisé de grandes choses, il a fait grand pour moi, celui qui est puissant ; et son nom est saint. Et sa miséricorde s’étend, de génération en génération, sur ceux qui le craignent, » c’est-à-dire, en langage biblique, qui le regardent, qui l’aiment et qui lui sont fidèles. Notons le caractère large, volontairement imprécis, de toutes ces paroles, qui rappellent le style des Psaumes. Même en remerciant Dieu d’un bienfait très déterminé, Notre-Dame et les auteurs inspirés dirigent leur parole comme si elle devait servir toujours et devenir l’expression éternelle de la reconnaissance chrétienne. Observons aussi que la Sainte Vierge, comme son Fils, comme l’apôtre saint Paul, aperçoit la miséricorde de Dieu s’étendant universellement sur tous les hommes. C’est l’annonce de l’Église et de sa catholicité.
Même, dans la troisième strophe, Notre-Dame, voyant réalisées déjà les dernières conséquences de ce qui s’est accompli en elle, annonce, en style prophétique, que la force du bras divin a désormais déplacé l’axe des choses, dissipé la vanité des sages remplis d’eux-mêmes, fait descendre les potentats de leur trône et exalté les humbles, appelé au festin les pauvres affamés et écarté les opulents. C’est, à grands traits, la description d’une révolution qui a déçu les Juifs charnels, recueilli les gentils, déconcerté la pensée purement humaine. Nous retrouverons le développement de cette idée au cours de tout le récit évangélique.
Enfin, la Sainte Vierge termine par la louange un cantique commencé par la louange. Elle rend hommage à la fidélité de Dieu. Dieu est venu au secours d’Israël, son serviteur, en envoyant le Messie dont le monde avait besoin, mais non le Messie conquérant et guerrier que rêvait la Judée. Après une longue attente, durant laquelle l’humanité a eu le loisir d’éprouver sa faiblesse. Dieu s’est souvenu enfin de sa miséricorde, selon qu’il l’avait promis à nos pères, à Abraham surtout, et à sa postérité, pour jamais. Mais cette postérité éternelle, c’est le Christ et tous ceux qui sont nés de lui (Gal 3, 16). Notre-Dame a bien retenu et compris la parole de l’ange ; c’est la même chose de parler, comme Gabriel, du roi « dont le règne n’aura point de fin », et de « la postérité d’Abraham, pour l’éternité ».
Il nous paraît très probable que la Sainte Vierge est demeurée près de sa cousine jusqu’après la naissance de saint Jean-Baptiste ; mais pour achever aussitôt ce qui concerne Notre-Dame, saint Luc fait ici une interversion (nous aurons dans la suite d’autres exemples de ce procédé) ; il nous dit que la Mère de Dieu retourna chez elle après trois mois environ. L’Annonciation ayant eu lieu au sixième mois de la maternité d’Élisabeth et Notre-Dame étant partie presque aussitôt pour Hébron ou Juttah, la nativité du Précurseur dut coïncider avec la fin du séjour de Notre-Dame en cette région.

Prières

Oratio

Excita, quæsumus, Dómine, poténtiam tuam, et veni : ut hi, qui in tua pietáte confídunt, ab omni cítius adversitáte liberéntur : Qui vivis.

Oraison

Excitez votre puissance, Seigneur, et venez, pour que vos fidèles, confiants en votre bonté, soient très vite délivrés de tout ce qui leur fait obstacle.

Exhortation de Thomas a Kempis (1380-1471)

Invoquez Marie, et vous obtiendrez la victoire ; honorez Marie, et vous mériterez la récompense éternelle. Rappelée souvent à la mémoire, la vie sainte de Marie vous offre deux avantages principaux : elle vous apprend, dans le bonheur et la prospérité, à louer Dieu du fond du cœur ; et dans les revers, à conserver persévéramment la patience. Comme elle n’a cessé de rendre à Dieu de sublimes louanges pour les bienfaits excellents par lesquels il avait daigné l’élever au-dessus des autres créatures, ainsi a-t-elle su montrer une douceur inaltérable, au milieu des dures épreuves de ce siècle, et choisir l’abjection de préférence à la prospérité. Invoquez Marie, honorez-la, glorifiez-la. Dans la joie, dans les larmes, soyez avec Marie ; travaillez avec Marie, veillez avec Marie, priez avec Marie, récréez-vous avec Marie, reposez-vous dans Marie, surtout cherchez Jésus avec Marie, enfin désirez vivre et mourir avec Jésus et avec Marie.

Antienne

Ã. Ex quo facta est vox salutationis tuæ in auribus meis, exsultavit in gaudio infans in utero meo, alleluia.

Ã. Dès que la voix de votre salutation est venue à mes oreilles, l’enfant a tressailli de joie dans mon sein, alleluia.

Antienne grégorienne “Ex quo facta est”

Antienne Ex quo facta est

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