3ème dimanche de Carême

3ème dimanche de Carême

3ème dimanche de Carême

La Punchline de Notre-Seigneur

Celui qui n’est pas avec moi est contre moi.

Le démoniaque aveugle et muet (Lc 11, 14-28) : commentaire de Dom Delatte

Le Seigneur et les siens entrent dans une maison, dit saint Marc, peut-être à Capharnaüm. La foule s’empresse de nouveau autour d’eux, au point de leur refuser tout loisir, même d’un rapide repas. Les parents du Seigneur, avertis de ce qui se passe, se concertent pour venir l’arracher à cette captivité ; ils blâment son extrême indulgence, la bienveillance sans limites dont il use envers tous. « Il est hors de lui, disent-ils, il a perdu toute prudence. Il devrait réprimer cet enthousiasme populaire, au lieu de s’y abandonner comme il le fait. » Ils ne sont pas encore arrivés à la maison où se tient Jésus : nous les entendrons un peu plus tard frapper à la porte et nous recueillerons la réponse du Seigneur.

Cependant, la série des miracles se poursuivait. On avait présenté au Seigneur un homme possédé d’un démon qui le rendait aveugle et muet, donc particulièrement fermé à toute suggestion divine ; il semblait que l’ordre du Seigneur ne lui dût jamais parvenir. Et pourtant il fut délivré, et recouvra aussitôt l’usage de la vue et de la parole. Les foules étaient dans le ravissement, dans une sorte de stupeur. Et les propos s’échangeaient : N’est-ce point là le fils de David, celui qui doit restaurer le royaume de son ancêtre ? Mais à cette question du peuple, les pharisiens et les scribes avaient une réponse. Ces scribes, dit saint Marc, étaient descendus de Jérusalem. Ils en rapportaient le mot d’ordre, le jugement de la Synagogue, le point de vue concerté qui devait tenir en échec l’autorité de tous les miracles. Ne pouvant contester le fait de l’expulsion des démons, il leur reste la ressource d’attribuer ce pouvoir à un pacte sacrilège avec Satan. S’il chasse les démons, disent-ils, c’est évidemment qu’il a pour lui non pas Dieu, mais le prince des démons, Béelzébub (c’est-à-dire le dieu des mouches, ou le dieu des fanges).

Connaissant bien les desseins perfides et secrets de ses ennemis, Jésus groupe la foule autour de lui et consent à se justifier. Son plaidoyer revêt la forme parabolique ; il repousse le blasphème des Juifs avec fermeté, mais avec mesure. Satan, dit-il, n’est pas un sot. Il ne saurait travailler contre lui-même. Il ne délègue pas à autrui le pouvoir de détruire Satan. Son royaume est sans doute le royaume de la contradiction et du désordre : mais il n’est anarchique que parce qu’il veut le mal, et il est un dans sa haine contre Dieu. Tout royaume divisé contre lui-même est voué à la dévastation et à la ruine : les maisons s’écrouleront les unes sur les autres. Toute cité ou toute famille qui se divise contre elle-même, dans une lutte de frères contre frères, comment pourrait-elle subsister ? L’unité est la loi de l’être, et l’entente la condition de toute société. Satan le sait bien. Quel intérêt prendrait-il à se détruire ? S’expulserait-il donc lui-même ? Mais alors, comment prétend-il établir son règne ? S’il en était ainsi, ce serait la fin de son empire. Il faut donc chercher ailleurs que dans un pacte avec Béelzébub l’explication de mon pouvoir sur les démons.

À cet argument de bon sens, dont la forme et la portée sont universelles, le Seigneur ajoute un argument ad hominem, qui fera éclater la mauvaise foi de l’interprétation pharisienne. « Vous dites que c’est au nom de Béelzébub que je chasse les démons ? Mais vos fils, au nom de qui, eux, les chassent-ils ? » Filii vestri désigne, non pas les enfants des Juifs en général, ni les fils des pharisiens, mais leurs disciples, à qui l’on enseignait les exorcismes et les formules d’adjuration contre les démons. Josèphe nous apprend que Salomon avait écrit certaines formules d’exorcisme très efficaces, et il ajoute : « Cette thérapeutique s’exerce encore aujourd’hui parmi nous » (Archeol. liv. 8, ch. 2). Saint Luc (9, 19-50) nous parle d’un exorciste chassant les démons au nom du Seigneur, encore qu’il ne fût pas son disciple, et que les apôtres dénoncèrent vainement à leur Maître « Laissez-le faire, dit le Seigneur, celui qui n’est pas contre vous est pour vous. » Nous savons par les Actes (19, 13-16) ce qui advint aux sept fils du prince des prêtres Scévas, qui prenaient sur eux d’exorciser au nom de Celui qu’annonçait saint Paul. La question du Seigneur signifie donc : Et vos disciples à vous, est-ce donc aussi en vertu d’un pacte avec Béelzébub qu’ils chassent les démons ? Vous ne répondez pas ? Eh bien, que vos disciples soient eux-mêmes les témoins et les juges de votre fameuse partialité. Pourquoi, en effet, le pouvoir que les pharisiens communiquent avec leurs formules serait-il de Dieu, et le pouvoir exercé d’autorité et sans formule par Jésus de Nazareth serait-il de Satan ? D’où vient cette différence d’interprétation ? — Mais si c’est par l’Esprit de Dieu (par le doigt de Dieu, dit saint Luc) que j’expulse les démons, et vous êtes obligés de le reconnaître, c’est donc que le Royaume de Dieu commence à se réaliser parmi vous ; les temps messianiques sont commencés pour Israël. En Dieu, le bras, la main, signifient les facultés d’exécution, et le doigt de Dieu, c’est, en langage juif, un des synonymes de Dieu même.

Les paroles qui suivent rappelaient aux auditeurs un texte d’Isaïe: Numquid tolletur a forti præda ? aut quod captum fuerit a robusto, salvum esse poterit (49, 24) ? Sur les lèvres du Seigneur, elles sont une démonstration nouvelle, une illustration de ce qui vient d’être dit : c’est par la vertu de Dieu que les démons sont expulsés, et ainsi est fournie la preuve que le Royaume de Dieu se substitue déjà peu à peu au royaume usurpé de Satan. On ne saurait pénétrer dans la maison de l’homme robuste, et lui arracher ses biens, qu’après l’avoir tout d’abord enchaîné lui-même ; alors seulement on mettra sa maison au pillage. Aussi longtemps que le fort, bien armé, parvient à garder sa maison, ce qu’il possède est en paix sous sa main. Mais survienne un plus fort que lui : il le vaincra, il s’emparera des armes mêmes, de tout l’attirail en qui le puissant mettait sa confiance et sa fierté, et il distribuera ses dépouilles. Le fort, c’est Satan. Son royaume est un, sa maison est unie. Tous les anges inférieurs à lui lui demeurent hiérarchiquement soumis pour le mal : ce sont les instruments du puissant. Et la conclusion est fort claire : si le Fils de l’homme s’empare des instruments du diable et chasse des possédés les anges impurs sans que Satan les puisse défendre, ce n’est point en vertu d’un pacte : c’est parce que, au préalable, il a enchaîné Satan lui-même et s’est révélé plus fort que lui.

Ainsi est décrite par avance toute l’économie de la Rédemption. On remarquera comment le Seigneur prépare graduellement les âmes à la reconnaissance de sa divinité ; une intelligence bien faite devait se demander : Qui donc est plus fort que le prince des démons ?

Et cette hostilité entre le fort et le plus fort, entre le Christ et Satan est de telle nature, continue le Seigneur, que tout compromis entre les deux règnes est impossible, toute neutralité interdite. On ne saurait se désintéresser, se tenir à distance, se borner à l’appréciation des coups échangés : il faut prendre parti. Qui non est mecum, contra me est : quiconque n’est pas avec moi est contre moi ; quiconque ne recueille pas avec moi les épis, au lieu de les grouper, celui-là les disperse. Aller avec d’autres moissonneurs que moi, c’est s’appauvrir de tout ce que l’on croit gagner.

La question se pose donc nettement : qui des deux, de Jésus ou de la Synagogue, obéit au diable ? Depuis le contact avec l’Égypte et avec les peuplades chananéennes qui n’avaient été éliminées que lentement, toute l’histoire du peuple juif est pleine de ses rechutes dans l’idolâtrie. Il en a été guéri pourtant : au retour de la captivité de Babylone, une salutaire terreur l’a gardé d’abord; puis les scribes et les docteurs de la Loi sont venus poursuivre son éducation et graver dans sa tête et dans ses mœurs le sens de l’unité de Dieu. C’est à cette conversion que le Seigneur songe. L’esprit immonde, l’esprit grossier, celui qui inspirait les adorateurs du veau d’or et conduisait Israël sur les hauts lieux, celui-là est sorti. Tout n’est pas achevé pour autant. Béelzébub a des retours offensifs. Chassé de l’homme, chassé du peuple, il se cherche un gîte quelconque : les pourceaux, à l’occasion (Mt 8, 31). De gré ou de force, il se retire au désert, et il y tient le sabbat, dans la compagnie des bêtes sauvages (voir Lv 16, 10, le sort du bouc émissaire ; Tb 8, 3 ; Is 13, 21-22 ; 34, 14 ; Bar 4, 35). Ce sont des lieux désolés et maudits : il est naturel que le maudit y prenne domicile. Peut-être cela explique-t-il en partie l’horreur dont nous sommes saisis dans les solitudes et dans les ruines abandonnées. Le diable y promène son inexorable ennui : quærens requiem et non invenit ; il y cherche en vain le repos, car il porte avec lui son enfer et son inquiétude éternelle. Faire le mal est pour le diable la seule distraction, aussi lui est-il intolérable d’être relégué hors de son séjour. Il se dit alors : « Mais si je retournais dans ma maison, d’où je suis sorti ! » Il dit : « ma maison », non qu’elle soit sienne, mais parce qu’il y a demeuré et travaillé. Il dit : « j’en suis sorti » : entendons qu’il a été bouté dehors. Nous savons peut-être, par une triste expérience personnelle, que le diable, lorsqu’il a réussi une fois, revient toujours, obstinément, sottement, au procédé qui s’est révélé efficace.

Le voici donc qui rentre, et il trouve la maison vide, c’est-à-dire inoccupée et libre. C’est bien le judaïsme d’après la captivité. Il est vide. Le diable en est sorti, mais Dieu n’y habite pas. Le mosaïsme est devenu grossier, tout en prestations extérieures. La maison est vide, comme était vide, selon saint Grégoire (Dialogues, l. 3, c. 7), le cœur de cet homme qui avait fait sur lui le signe de croix, n’étant pas encore baptisé : Vas vacuum et signatum. Elle est d’ailleurs délivrée de ses immondices d’autrefois, affranchie de ses impuretés idolâtriques, balayée et brossée par la rude casuistique des docteurs : scopis mundatam. Même, elle est ornée, et ornatam, sinon de vertus réelles, au moins de décors extérieurs, de correction sans racine, incapable de défendre l’âme de façon efficace contre le retour de l’ennemi. C’est à la faveur de cette religion hypocrite que l’esprit mauvais, pour assurer son empire, s’en va recruter et prendre avec lui sept autres esprits, pires que lui-même, pires que le premier envahisseur diabolique. Et alors, la prise de possession est plus violente que celle d’autrefois ; l’état de cet homme s’aggrave. Cette idolâtrie nouvelle, cette souillure de l’esprit, est plus redoutable et plus incurable que la grossièreté de jadis. Israël idolâtre se rendait encore aux châtiments, il écoutait parfois la voix de ses prophètes : l’Israël durci, hautain, se retranche contre la vérité évangélique derrière ses traditions humaines et sa sainteté légale. Aussi l’éternelle justice lui ménage-t-elle un châtiment plus effrayant que tous ceux qui ont précédé. Quadraginta annis proximus fui generationi huic… Encore quarante ans de patience divine, et ce sera fini de Jérusalem ; la race détestable d’aujourd’hui ne sera pas éteinte avant que le Seigneur ait exercé sur elle sa vengeance : Sic erit et generationi huic pessimæ.

Saint Luc termine par une note aimable. Tandis que le Seigneur parlait ainsi, une femme, élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Bienheureux le sein qui vous a porté et les mamelles que vous avez sucées ! — On devine que c’était une mère. Elle reconnaissait en Jésus un prophète. Elle était sous le charme de cet enseignement, peut-être même en une sorte d’extase, pour laisser de la sorte jaillir son exclamation. Alors que scribes et pharisiens avaient accusé le Seigneur d’agir au nom de Béelzébub, elle béatifie tout à la fois et le Fils et la Mère. Comme elle est bien inspirée ! Jamais, en effet, il n’y eut Mère plus heureuse ni plus grande que Marie. Et pourtant, le Seigneur trouve ici même l’occasion d’appuyer encore sur la doctrine qui le préoccupe actuellement : « Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent avec soin. » Ce ne sont point nos privilèges, ce sont nos vertus, la loyauté de l’intelligence et la fidélité pratique, qui font notre bonheur et notre richesse surnaturelle. Bienheureux les simples, les dociles : bienheureuse la Vierge, tout d’abord, la première chrétienne, celle qui a répondu à l’Ange : « Voici la servante du Seigneur : qu’il m’advienne selon votre parole. »

Prières

Oratio

Quæsumus, omnípotens Deus, vota humílium réspice : atque, ad defensiónem nostram, déxteram tuæ maiestátis exténde. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Nous vous en prions, Dieu tout-puissant, ayez égard aux vœux de nos cœurs humiliés, et pour nous défendre, étendez le bras de votre majesté.

Élévation de Baudouin de Ford (1120-1190)

Si tu aimes, montre que tu aimes ! Aime, non avec des mots ni de langue, mais en actes et en vérité (1 Io 3, 18). Moi, j’ai vaincu le monde (Io 16, 33) en combattant pour toi ; mais le monde et le Prince de ce monde combattent encore contre toi, la chair aussi combat contre toi : à toi de lutter contre eux pour moi, et plus encore pour toi. Il est tien, le péril que tu cours, la lutte concerne ton âme et ton salut. Tu ne pourras, à partir de toi, qu’être vaincu, à partir de moi, qu’être vainqueur. Alors, ne mets pas ta confiance en toi, mais en moi. Ce n’est pas par ton épée que tu vaincras ton ennemi, et ton bras ne te sauveras pas ; c’est ma droite, mon bras et la lumière de mon visage (cf. Ps 43,4). Si tu me places comme un sceau sur ton bras (cf. Ct 8, 6), la victoire te reviendra : lutte, non en battant l’air de tes bras, mais mortifie ton corps et réduis-le en servitude (1 Co 9 ,26-27), prive-toi de tout comme celui qui combat dans l’arène.

Prière de Gilbert de Hoyland (1110-1172)

Je vous aimerai, bon Jésus, je vous aimerai, vous, ma force, que je ne peux aimer gratuitement, ni d’ailleurs suffisamment. Que tendent vers vous, dans leur totalité, mes ardeurs, et qu’aucun autre désir ne les détourne ni ne les distraie ! Oui, mais combien nos ardeurs pour vous s’avèrent donc limitées, même lorsqu’elles vous sont entièrement consacrées ! Comment pourrais-je diminuer ce qui, entier pourtant, se montre si petit ? Que mon désir, Dieu bon, m’emporte tout entier vers vous ! Entraînez-moi, vous-même en vous, pour que jamais je n’aie besoin de l’impulsion de la crainte, et que l’amour parfait la rende inutile.

Antienne

Ã. Qui non cólligit mecum, dispérgit, et qui non est mecum, contra me est.

Ã. Celui qui ne recueille pas avec moi dissipe, et celui qui n’est pas avec moi est contre moi.

Antienne grégorienne “Qui non colligit"

Antienne Qui non colligit

Samedi de la 2ème semaine de Carême

Samedi de la 2ème semaine de Carême

Samedi de la 2ème semaine de Carême

La Punchline de Saint Ambroise

Bien qu’il connaisse tout, Dieu cependant attend l’expression de notre aveu : vous ne risquez rien à dénoncer ce que vous savez être déjà connu. Avouez plutôt, afin que le Christ intervienne pour vous, et que l’Église prie pour vous.

L’enfant prodigue (Lc 15, 11-32) : commentaire de Dom Delatte

Cette parabole de l’enfant prodigue vient après les paraboles de la brebis et de la drachme perdues. Rien ne nous assure que ces trois paraboles aient été prononcées ensemble : c’est peut-être leur analogie qui a déterminé l’écrivain sacré à les réunir dans son récit. Après s’être défendu et justifié dans les deux premières, le Seigneur, dans celle-ci, propose un enseignement nouveau et typique. Les précédentes nous parlaient seulement de la grâce et de l’amour de Dieu, mais ni la brebis perdue, ni la drachme retrouvée ne donnaient place au repentir. La troisième parabole, sans laisser aucunement dans l’ombre la tendresse divine, nous montre la contrition et l’humilité qui doivent être au cœur du pécheur. C’est l’évangile de l’évangile, a-t-on dit. Le fils prodigue, ce sont les publicains, les pécheurs, les gentils, tous ceux, en un mot, que méprise comme souillés l’orgueil de la Synagogue ; l’aîné, ce sont les pharisiens et les Juifs. La parabole de l’enfant prodigue appartient en propre à saint Luc, le disciple de saint Paul, l’évangéliste de la gentilité ; on peut la rapprocher de la doctrine si formelle de l’Apôtre sur l’amour universel et enveloppant du Seigneur (Romains, Galates, Éphésiens) : l’Incarnation et la Rédemption ont effacé toutes distinctions, et recueilli la famille humaine entière en Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Le péché, le repentir, le retour : tels sont les trois actes du petit drame.

Un homme avait deux fils. Le plus jeune, — le plus accessible à la passion et à l’erreur, — vient réclamer sa part d’héritage : « Père, donnez-moi la part de bien qui me revient. » C’est, d’après le Deutéronome (21, 17), le tiers de la fortune paternelle : les deux autres tiers revenaient à l’aîné. Parfois le partage se faisait du vivant du père. Les enfants devaient pourvoir alors à la subsistance de leurs parents ; mais le partage une fois accompli était irrévocable. C’est contre les chances impliquées dans cette mesure que l’Ecclésiastique mettait en garde un père trop confiant (33, 19-22). La demande du jeune fils témoigne d’un désir immédiat et immodéré de liberté. Le père s’y soumet, cependant : il attribue à chacun ce qui lui revient ; l’aîné demeurera à la maison et laissera ses parents en tranquille jouissance de la portion qui lui est échue.

Le partage achevé, les indices d’ingratitude se multiplient. Quelques jours seulement après être entré en possession, ayant réalisé tout son avoir, afin de n’être jamais contraint de revenir en arrière, le jeune homme s’en va dans un pays lointain, le plus loin possible, semble-t-il. Jusqu’ici, ce ne sont que les préparatifs de la faute, mais la faute vient bientôt : toute cette richesse, qui était le travail accumulé par son père et l’épargne de sa vie, il la dissipe en débauche. Alors une grande famine survient dans la région ; et, à l’heure où ses biens lui eussent été le plus nécessaires, il commence à manquer de tout. La misère l’oblige à se mettre au service d’un des habitants du pays. Lui qui avait été libre, indépendant, associé à l’œuvre de son père, il s’attache à un étranger, à un païen. Encore, cet homme ne le garde-t-il pas auprès de lui : il l’envoie dans ses terres, ne lui assure même aucun salaire, et témoigne de son dédain en lui assignant la besogne qui devait le plus répugner à un Juif : il sera désormais le pourvoyeur d’animaux immondes, leur serviteur ! À peine a-t-il de quoi manger. Il en vient à souhaiter la nourriture des pourceaux et à désirer pour lui-même la pulpe fade et lourde dont ils se gorgent : mais nul ne songe à lui en offrir.

Voici le second acte : le repentir. La parabole nous montrera que l’homme doit s’employer lui-même à son retour vers Dieu. Le prodigue revient à lui, comme d’une longue extase impure. Il se rappelle sa maison d’autrefois, où la vie était si digne, où les serviteurs eux-mêmes ne manquaient de rien : « Combien de mercenaires, se dit-il, chez mon père, ont du pain en abondance : et je suis ici, moi, à mourir de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père… » Tout est gagné : il dit : « Mon père. » C’est la parole sans cesse répétée au cours de ces versets, — la première, la plus douce que le Seigneur nous ait apprise. Dans le cœur du prodigue, cela a survécu à tout. Il faut que Dieu ait gravé bien profondément au cœur de l’homme ce sentiment de sa paternité, pour que nulle dégradation ne l’efface. « Du sein de ma misère et de mon abjection, l’être souillé et méconnaissable que je suis, je me lèverai et j’irai vers mon père. Il y a loin : n’importe ; c’est bien le moins que je fournisse à nouveau, pour le revoir, tout le chemin indignement parcouru pour m’éloigner de lui. Je lui dirai : Père ! j’ai péché contre le ciel et contre vous. Je ne suis plus digne d’être appelé votre fils. Prenez-moi cependant, au titre de l’un quelconque de vos serviteurs. Du moins, je serai avec vous… » Il ne songe pas à chercher une excuse ; c’est un repentir tout trempé de charité.

Le prodigue ne se borne pas à la résolution : il l’exécute sur-le-champ. Il ne semble même pas supposer que son père puisse l’avoir oublié ni lui tenir rigueur. Et il ne s’est point trompé. Son père l’aperçoit, alors qu’il était loin encore. Il le reconnaît sous ses haillons sordides ; et ses entrailles sont émues de compassion. Il court, malgré son âge ; et, le premier, tombe à son cou, le prend dans ses bras, l’embrasse tendrement. Le fils avait préparé ce qu’il devait dire. « Père, j’ai péché à la face du ciel et devant vous. Je ne suis plus digne d’être appelé votre fils. » Le temps lui manque pour prononcer le reste : « Faites de moi l’un de vos mercenaires » ; car le père l’interrompt : « Vite ! dit-il aux serviteurs, apportez une robe, la plus belle, la meilleure que vous ayez, non pas simplement celle d’autrefois, et l’en revêtez. Mettez un anneau à son doigt, l’anneau qui est le sceau des personnes de qualité, des fils de famille, le signe d’une nouvelle union ; et donnez des chaussures à ses pieds, afin qu’il ne ressemble plus aux esclaves. Allez chercher le veau gras, celui qu’on nourrissait pour une fête : tuez-le, et mangeons-le dans un joyeux banquet. Car mon fils que voici était mort, et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé ! » Et bientôt, le festin commence.

Cependant, le fils aîné était aux champs. Et à son retour, tandis qu’il approchait de la maison, il entendit de la musique et des chœurs de danse ; il appela un des serviteurs, et lui demanda ce qui se passait. « C’est que votre frère est de retour, lui fut-il répondu, et parce que votre père l’a retrouvé sain et sauf, il a tué le veau gras. » L’aîné fut outré de colère, et refusa d’entrer. Son père vint à lui, insista pour qu’il prît part à la fête. Mais il répondit : « Voilà de longues années que je vous sers : jamais je n’ai violé vos ordres ; et à moi jamais vous n’avez donné le moindre chevreau, pour le manger avec mes amis ! Mais quand votre fils, ce débauché qui a dévoré son bien avec des courtisanes, est arrivé, c’est pour lui que vous avez tué le veau gras ! » Voilà bien l’insolence, la morgue, l’âpre jalousie des pharisiens. Le père ne dédaigne pas, cependant, de répondre à cette discourtoisie, et de façon si aimable, si affectueuse : « Mon enfant, vous êtes toujours avec moi, vous, et tout ce qui est mien est vôtre. Notre intimité et notre bonheur sont de tous les jours et ne font pas événement dans notre vie. Mais il fallait bien faire fête et se réjouir, parce que votre frère était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. »

Prières

Oratio

Da, quæsumus, Dómine, nostris efféctum ieiúniis salutárem : ut castigátio carnis assúmpta, ad nostrárum vegetatiónem tránseat animárum. Per Dóminum.

Oraison

Nous vous en prions, Seigneur, donnez à nos jeûnes un effet salutaire, afin qu’ayant entrepris de châtier notre chair, cette mortification corporelle serve à développer la vigueur de nos âmes.

Oratio

Famíliam tuam, quæsumus, Dómine, contínua pietáte custódi : ut, quæ in sola spe grátiæ cæléstis innítitur, cælésti étiam protectióne muniátur. Per Dóminum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, gardez votre famille avec une constante bonté afin que celle qui s’appuie sur l’unique espérance de votre grâce céleste, soit toujours munie de votre protection.

Prière de Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153)

Je vous conjure par votre miséricorde infinie, par l’amour de la glorieuse Vierge Marie votre Mère, et par l’intercession de tous vos Saints, de me pardonner tous mes péchés, toutes mes négligences, et toutes mes ignorances. Ne me perdez pas avec mes iniquités, Seigneur, et ne réservez pas à la fin de ma vie de me punir dans votre colère de tous les maux que j’ai faits. Souvenez-vous, divin Jésus, que non seulement vous ne voulez rien perdre de tout ce que votre Père vous a donné, mais que vous aimez surtout à faire miséricorde, et à pardonner, qu’au lieu de perdre les hommes, vous êtes toujours porté à les sauver. Car votre Père vous a envoyé en ce monde non pour juger le monde, mais afin que nous ayons la vie par vous, et que vous soyez pour nous, et non contre nous. Vous qui avez payé pour nous ce que nous devions, qui avez souffert pour les péchés que nous avions commis, et qui avez suppléé à toutes nos négligences. Vos yeux ont vu ce qu’il y avait d’imparfait en moi, mais vous mon Dieu, dont la miséricorde passe notre malice, ne me l’imputez pas pour m’en punir un jour, vous qui avez disposé si sagement, si parfaitement, si miséricordieusement toutes choses pour les conduire à leur dernière perfection, ne m’effacez pas du livre de vie. Donnez-moi la part que vous m’avez destinée pour suppléer aux souffrances de votre Passion, par laquelle vous avez voulu que l’homme fût votre cohéritier dans la terre des vivants. Que la vue de la fragilité de notre nature vous touche, et vous excite à avoir pitié de moi. Vous savez ce que c’est que l’homme, et que vous ne l’avez pas mis en vain sur la terre. Conservez-moi donc, puisque je suis l’ouvrage de votre bonté. Que tout ce que vous avez fait et enduré pour moi ne soit point inutile, et que votre sang précieux n’ait pas été répandu en vain pour moi. Vous, mon Dieu, qui nous purifiez de nos péchés, faites qu’étant lavé de toutes mes souillures, et qu’ayant l’esprit éclairé de votre lumière, je vous connaisse, et qu’en vous connaissant dans la droiture de mon cœur je tende et je soupire sans cesse vers vous ; afin que par une heureuse mort je mérite enfin de parvenir jusqu’à vous, et de jouir de votre gloire, vous qui avec le Père et le Saint Esprit, vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Vado ad patrem meum, et dicam ei : Pater, fac me sicut unum ex mercenáriis tuis.
Ã. Je vais à mon père, et je lui dirai : Mon père, traitez-moi comme un de vos mercenaires.

Antienne grégorienne “Vado ad patrem"

Antienne Vado ad patrem

Vendredi de la 2ème semaine de Carême

Vendredi de la 2ème semaine de Carême

Vendredi de la 2ème semaine de Carême

La Punchline de Saint Ambroise

Le vigneron est le Père tout-puissant, la vigne est le Christ, et nous, les sarments ; et si nous ne portons pas de fruit dans le Christ, la serpe du vigneron éternel nous retranche.

Les vignerons homicides (Mt 21, 33-46) : commentaire de Dom Delatte

La parabole des méchants vignerons, commune aux trois synoptiques, est plus expressive et plus circonstanciée que la précédente (parabole des deux fils). Elle annonce la réprobation de la Synagogue et l’accession de la gentilité au Royaume de Dieu. Jusque dans ses détails elle devait rappeler aux Juifs le chapitre 5 d’Isaïe : Vinea facta est dilecto meo… ; et comme le prophète fait lui-même à Jérusalem et à Juda l’application de son allégorie, l’auditoire du Seigneur avait à peine besoin de commentaire. Cette parabole est donc tout à la fois historique et prophétique. Jésus s’adresse à la foule; mais la Synagogue écoute, et dans un instant elle sera directement interpellée.

Il y avait un père de famille, un maître de maison, qui planta une vigne, l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir, et bâtit une tour, du haut de laquelle le chef des ouvriers pouvait exercer sa surveillance. La vigne, ainsi préparée, fut affermée à des vignerons ; puis le maître retourna à ses affaires et s’éloigna. Cet éloignement, ce départ « pour longtemps » (saint Luc), n’a sans doute dans la parabole d’autre dessein que de préparer la vraisemblance de ce qui suit ; on s’expliquerait mal en effet l’attitude des vignerons et l’envoi successif de représentants, si le maître était demeuré à peu de distance de sa propriété ; de même, à la fin, son retour est nécessaire à la parabole.

Lorsque le temps de la récolte fut venu, le maître envoya un serviteur près des vignerons afin qu’ils lui remissent, en argent ou en nature, sa part du produit de la vigne. C’était, semble-t-il, le régime du métayage ; au lieu d’un revenu fixe, on adoptait un système à la fois équitable et encourageant : équitable, parce que les deux partageants couraient ensemble les mêmes risques ; encourageant, parce que le travailleur était intéressé à grossir sa part. L’intendant fut très mal reçu ; on se saisit de lui, on le battit, et on le renvoya les mains vides. De nouveau le maître députa vers eux un autre serviteur: mais celui-là, ils le frappèrent à la tête, l’outragèrent et le congédièrent comme le premier. Un troisième vint, qui fut tué. Sans se décourager, le maître envoie encore beaucoup d’autres messagers : les uns sont roués de coups, les autres lapidés ou égorgés. Nous reconnaissons l’histoire des prophètes : Hierusalem, Hierusalem, quæ occidis prophetas et lapidas eos qui ad te missi sunt… (Mt., 23, 37 ; cf. Act 7, 52).

Que faire ? se demande le maître. Il lui restait encore quelqu’un, écrit saint Marc : un fils bien-aimé. C’était le dernier qu’il pût envoyer à ces malheureux ; peut-être celui-là du moins avait-il chance de réussir : « Ils respecteront mon fils », se disait-il. Sous cette forme enveloppée, le Seigneur dépeint la situation actuelle avec une rigoureuse exactitude, en même temps que, par un détour, il donne réponse à la question que le Sanhédrin lui adressait naguère : « Dites-nous en vertu de quelle autorité vous agissez ainsi ? » Désormais, ce n’est plus l’histoire ancienne, c’est la description de ce qui se prépare ; ce n’est plus simplement l’allégorie, mais la réalité de demain. Apercevant le fils de leur maître, les vignerons révoltés se dirent entre eux : « Voici l’héritier ! Allons, tuons-le, et l’héritage sera nôtre. » Il n’y aura plus de partage, plus d’éviction possible : l’héritier légitime supprimé, nous demeurerons seuls en possession. C’est le raisonnement de la Synagogue jalouse, exclusive. Mais le calcul, direz-vous, n’est guère intelligent ; comment ne songent-ils pas aux représailles ? L’égoïsme forcené est aveugle : il ne sait rien conserver de tout le bien qu’il prétend garder, il va de lui-même au devant de tout le mal. Les vignerons se saisirent donc du fils, le jetèrent hors de la vigne, comme pour témoigner qu’elle n’était plus sienne, et le tuèrent. Tel sera, dans trois jours, le sort du Seigneur : il sera mis à mort hors de Jérusalem, extra castra (Hbr 13, 11-13) ; car la ville sainte ne pouvait être souillée par l’effusion du sang, et celui que l’on traînait ainsi hors de Jérusalem devenait un excommunié pour elle, il n’avait plus de part à l’alliance avec Dieu (cf. Act 7, 58).

« Cela étant, lorsque viendra le maître de la vigne, comment traitera-t-il ses vignerons ? » Le Seigneur porte ainsi la cause au jugement de la foule qui l’entoure. Selon saint Matthieu, la réponse vient de la foule, non du Seigneur. Pour concilier saint Matthieu avec les autres synoptiques, on peut supposer que, parmi les auditeurs, il en est qui ont accueilli naïvement, loyalement, la parabole, et si bien répondu à la question posée que le Seigneur n’a plus qu’à ratifier leur dire : « Il fera périr misérablement ces misérables, et il affermera sa vigne à d’autres ouvriers, qui seront fidèles et lui serviront, en temps voulu, les fruits auxquels il a droit. » Remarquons la formule : cum venerit dominus vineæ ; ce sera donc un jour d’avènement divin que celui de la destruction de Jérusalem. — Sans doute, là où la foule ne voyait qu’un apologue encore mystérieux, les sanhédrites commençaient à deviner une menace directe : « Absit ! s’écrièrent-ils ; à Dieu ne plaise qu’arrive pareille chose ! » Mais le Seigneur, arrêtant sur eux ses regards, ajouta une remarque décisive : Vous dites que cela n’arrivera pas, que cela ne peut arriver ? Alors, il faudra que soit démentie la parole de Dieu que nous lisons au Psaume 117 (ce même Psaume si souvent répété durant ces derniers jours, et auquel les foules avaient emprunté leur Hosanna). N’avez-vous donc jamais lu dans l’Écriture : « La pierre écartée par les bâtisseurs est devenue tête d’angle, pierre angulaire, soutien de l’édifice entier. C’est l’œuvre du Seigneur, un objet d’étonnement et d’admiration pour nos yeux » (cf. Act 4, 10-12). Tel est le décret de Dieu : la théocratie, ce privilège de nation religieuse dont vous vous êtes rendus indignes vous sera arraché ; il sera donné à une nation fidèle, qui produira des fruits de salut, qui vivra conformément aux exigences de la royauté de Dieu sur elle.

Le Seigneur se complaît à signaler aux Juifs, dans leurs propres archives, les témoignages multipliés qui leur annoncent la déchéance. Isaïe (8, 14-15 ; 28, 16) et Daniel (2, 44-45) nous ont parlé, comme le Psalmiste, de cette pierre vivante, « hors de laquelle, dira saint Pierre, il n’y a point de salut » : quiconque se heurtera à elle, devenue ainsi pierre de scandale, s’y brisera ; et celui sur qui tombera cette pierre sera broyé par son pouvoir souverain. Dorénavant, la société religieuse n’est plus la Synagogue, mais l’Église, l’édifice spirituel nouveau fondé sur la pierre rejetée par les bâtisseurs, — comme le fils du maître rejeté hors de son propre héritage (Rm 9, 32-33 ; 1 Pt 2, 4-8). Les princes des prêtres, les pharisiens et les scribes ne pouvaient plus se méprendre sur l’application de ces paraboles menaçantes : visiblement, ils en étaient l’objet. Aussi eussent-ils voulu, à l’instant même, s’emparer de lui. Mais toujours ils craignaient le peuple, qui tenait Jésus pour un prophète, et ils se résignèrent une fois de plus à épier une meilleure opportunité.

Prières

Oratio

Da, quæsumus, omnípotens Deus : ut, sacro nos purificánte ieiúnio, sincéris méntibus ad sancta ventúra fácias perveníre. Per Dóminum nostrum.

Oraison

Faites, ô Dieu tout-puissant, que purifiés par ce jeûne sacré, nous parvenions avec un cœur sincère aux saintes solennités qui approchent.

Oratio

Da, quæsumus, Dómine, pópulo tuo salútem mentis et córporis : ut, bonis opéribus inhæréndo, tuæ semper virtútis mereátur protectióne deféndi. Per Dóminum.

Oraison

Donnez à votre peuple, nous vous en supplions, Seigneur, la santé de l’âme et du corps afin que s’attachant aux bonnes œuvres, il mérite de demeurer toujours sous la protection et sous la défense de votre puissance.

Prière de Dom Robert Morel (1653-1731)

Vous nous apprenez, mon Sauveur, par ce que vous avez fait et souffert pour nous laver et nous purifier des souillures de notre origine, ce que nous devons faire et souffrir nous-mêmes pour nous purifier de celles que nous avons contractées par les péchés que nous avons commis. Que de larmes, que de sang n’avez-vous pas répandu ; que de peines, que de travaux n’avez-vous pas essuyés pour cela ? Ne serait-ce pas à nous une folle présomption de prétendre pouvoir recouvrer, sans qu’il nous en coûte rien, la pureté que nous avons perdue, pendant qu’il vous en coûte tant pour nous la donner ; il est juste qu’il nous en coûte comme à vous bien des peines, des travaux, des gémissements et des larmes et qu’à l’exemple du Prophète, nous donnions à cela toute notre application, tous nos soins, tous nos efforts et toutes nos prières. Ainsi soit-il.

Antiennes

Ã. Malos male perdet : et víneam suam locávit agrícolis.
Ã. Il fera périr misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d’autres vignerons.

Antienne grégorienne “Malos male"

Ã. Quæréntes eum tenére, timuérunt turbas, quia sicut prophétam eum habébant.
Ã. Cherchant à se saisir de lui, ils craignirent les foules, parce qu’il le regardait comme un prophète.

Antienne grégorienne “Quærentes eum tenere"

Antienne Quaerentes eum +

Jeudi de la 2ème semaine de Carême

Jeudi de la 2ème semaine de Carême

Jeudi de la 2ème semaine de Carême

La Punchline de Saint Ambroise

Toute pauvreté n’est pas sainte ni toutes richesses répréhensibles.

Le mauvais riche (Lc 16, 19-31) : commentaire de Dom Delatte

Le Seigneur rappelle ici, avec beaucoup de gravité, l’usage qu’il convient de faire de la richesse, si l’on veut « se ménager des amis qui nous reçoivent dans les tabernacles éternels » (Lc 16, 9). Plusieurs Pères ont cru qu’il s’agissait d’une histoire réelle. L’enseignement demeure le même si nous considérons le récit comme une parabole. Elle comprend deux actes : le premier se déroule sur terre, le second dans l’autre vie. Il y avait quelque part un homme riche ; il était vêtu de pourpre et de lin fin ; il faisait bonne chère tous les jours, splendidement. — Il n’est pas question d’injustice commise ; ce riche s’habille et mange comme la plupart des gens de sa condition ; il ne maltraite point les indigents, même repoussants ; sa faute est toute d’omission. — Et un pauvre, nommé Lazare, était habituellement couché devant la porte principale, ou le portique de sa maison : il était couvert d’ulcères, et volontiers eût fait son repas des miettes qui tombaient de la table du riche. Mais on l’oubliait (et nemo illi dabat est une glose). Il était moins chez lui que les chiens eux-mêmes ; et, comme aggravation de souffrance, ces bêtes, immondes aux yeux des Orientaux, s’approchaient de lui familièrement et léchaient ses plaies.

Le pauvre vint à mourir et fut porté par les anges dans le sein d’Abraham : de sépulture pour son corps, il n’est pas même question, tant elle fut sommaire. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli avec soin : on lui fit de magnifiques funérailles. Mais à partir de là, tout change : Lazare est porté par les anges au séjour des justes, l’autre plongé dans l’abîme profond des tourments. Les âmes, aussitôt après la mort, ont la situation et l’état qui correspondent au mérite de leur vie. Les bons reposent dans le séjour que les rabbins appelaient le sein d’Abraham ou le Paradis (Lc 23, 43) ; les méchants souffrent dans la géhenne du feu ou l’enfer proprement dit. Peut-être tous les détails de la description qui va suivre ne doivent-ils pas être pris à la lettre ; le dessein évident du Seigneur n’étant pas de nous révéler, par cette parabole, les secrets du monde invisible, il a pu employer le langage communément reçu autour de lui sans consacrer pour autant toutes les opinions populaires que ce langage reflète. Cependant, nous avouons ne pas concevoir la Vérité même se servant, pour parler du sort qui attend les hommes après cette vie, d’éléments totalement inexacts et irréels. Dès qu’il s’agit de données religieuses, le Seigneur rectifie ou réforme nettement, au besoin, les idées de ses contemporains.

Dans le séjour des morts, le riche leva les yeux, alors qu’il était dans les tourments, et il vit de loin Abraham et Lazare près de lui. Et il s’écria : « Père Abraham ! ayez pitié de moi ! Envoyez Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau et me rafraîchir la langue, car je souffre cruellement dans ce brasier. » Il ne trouve pas le châtiment injuste, mais seulement intolérable : le moindre soulagement serait le bienvenu. Mais Abraham répondit : « Mon enfant, souvenez-vous que vous avez reçu largement votre part de biens pendant votre vie, et que Lazare n’a connu que les maux durant la sienne : maintenant il est ici, consolé, et vous, livré à la souffrance. » La réponse calme du Patriarche rappelle au riche égoïste qu’il a touché déjà sa part de bonheur et n’a point à prétendre aux félicités d’un Royaume qui ne s’achète que par le renoncement et la charité. Le riche possède l’éternité qu’il a voulue. Dieu est équitable envers lui, comme envers Lazare (cf. Lc 6, 20-26). Et Abraham ajoute, pour montrer la séparation radicale et éternelle des deux régions, en même temps que la pérennité du châtiment et de la récompense : « Entre nous qui sommes dans la joie et vous qui êtes dans la douleur, existe, fermement établi, un grand abîme ; de telle sorte que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous, ou de là vers nous, ne le puissent faire. »

Au moins, si le sort du riche est désespéré et s’il n’est plus temps pour lui, il l’est sans doute encore pour ses frères, à qui il s’intéresse et voudrait épargner les mêmes tourments. S’il y a un abîme entre le sein d’Abraham et la géhenne, du moins y a-t-il parfois des relations entre les bienheureux et les mortels : Lazare, qui ne peut rien pour le condamné, ne pourra-t-il cependant rendre service à ses proches ? « Je vous en prie donc, Père, envoyez-le dans ma maison paternelle, où j’ai cinq frères ; il leur dira, comme un témoin bien renseigné, ce qui se passe en l’autre vie, afin qu’ils ne viennent point, à leur tour, dans ce lieu de la souffrance. » Mais Abraham refuse. À ce malheureux, qui symbolise les Juifs incrédules, les pharisiens déloyaux dans leur interprétation de l’Écriture comme dans leurs discussions avec le Messie, le Père des croyants répond : « Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! » (Cf. Lc 16, 16.) Et le riche discute : « Non, Père Abraham : mais si quelqu’un des morts va vers eux, ils changeront de vie. » Et Abraham reprend : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, quand bien même quelqu’un des morts ressusciterait, ils ne se laisseraient pas persuader. » On le verra bien après la résurrection du vrai Lazare (Io 11, 47 sq.). Les miracles n’ont point manqué aux pharisiens, mais le Seigneur n’accomplissait jamais celui qu’il leur convenait de reconnaître décisif (Lc 11, 16 sq.). La persuasion surnaturelle vient de l’humilité, de la docilité, de la liberté intérieure.

Prières

Oratio

Præsta nobis, quæsumus, Dómine, auxílium grátiæ tuæ : ut, ieiúniis et oratiónibus conveniénter inténti, liberémur ab hóstibus mentis et córporis. Per Dóminum.

Oraison

Daignez, Seigneur, nous accorder le secours de votre grâce, afin que, persévérant comme il convient dans le jeûne et la prière, nous soyons délivrés des ennemis de l’âme et du corps.

Oratio

Adésto, Dómine, fámulis tuis, et perpétuam benignitátem largíre poscéntibus : ut iis, qui te auctóre et gubernatóre gloriántur, ei congregáta restáures et restauráta consérves. Per Dóminum.

Oraison

Assistez, Seigneur, vos serviteurs et accordez-leur les incessantes marques de votre bonté qu’ils sollicitent, de sorte qu’en ceux qui se glorifient de vous avoir pour créateur et pour guide, vous restauriez les bons éléments que vous y aviez réunis et conserviez ce que vous aurez restauré.

Prière de Dom Robert Morel (1653-1731)

Vous perdrez, mon Dieu, sans ressource tous ceux qui en mourant se trouveront marqués du caractère de la bête. Effacez donc, je vous prie, tout ce qui en reste en moi, et faites qu’il diminue chaque jour, et qu’il se réduise enfin à rien. Il faut que tout ce qu’il y a de vicieux en moi périsse, ou que je périsse moi-même, que je fonde comme de la cire, ou par le feu de votre Amour, ou par celui de votre colère. Ah ! Seigneur, ne me réservez pas à ce feu ténébreux, qui doit priver pour jamais les âmes de la vue de votre Lumière. Consumez plutôt maintenant par l’ardeur de la charité et du zèle de votre justice, tout ce qu’il y a d’impur en moi, et qui pourrait m’empêcher de vous voir. Que mon cœur fonde maintenant de tendresse et de douleur, à la vue de vos bontés et de mon ingratitude, de peur qu’à la sortie de ce monde, il ne fonde de confusion et de désespoir, à la vue de votre colère et de mon malheur. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Fili, recordáre, quia recepísti bona in vita tua, et Lázarus simíliter mala.

Ã. Fils, souviens-toi que pendant ta vie, tu as reçu les biens, de même que Lazare les maux.

Antienne grégorienne “Fili recordare"

Antienne Fili recordare

Mercredi de la 2ème semaine de Carême

Mercredi de la 2ème semaine de Carême

Mercredi de la 2ème semaine de Carême

La Punchline de Judith (8, 26-27)

Ne nous laissons pas aller à l’impatience à cause des maux que nous souffrons. Mais estimons que ces tourments, moindres que nos péchés, sont les verges dont le Seigneur nous châtie pour nous amender, et croyons que ce n’est pas pour notre perte qu’ils nous sont envoyés.

La mère des fils de Zébédée (Mt 20, 17-28) : commentaire de Dom Delatte

Le Seigneur, accompagné des apôtres et des disciples, monte vers Jérusalem : peut-être approche-t-il déjà de Jéricho. Saint Marc nous donne de précieux détails sur l’allure et les dispositions de la caravane. Les apôtres n’avancent qu’avec inquiétude ; ils ont l’impression d’un malheur qui les menace et n’ignorent pas l’hostilité grandissante des pharisiens. Deux fois déjà, après la confession de Césarée et après la Transfiguration, leur Maître les avait avertis du sort qui l’attendait : mais leur cœur n’a pas voulu comprendre. Pourtant, ils se rendent vaguement compte que l’heure devient tragique. Le Seigneur marchait devant eux, résolument, comme pour les entraîner ; et cet empressement leur semblait tout à fait extraordinaire. N’était-ce pas commettre une inexplicable imprudence (cf. Io 11, 8) ? Sans doute les apôtres s’entretenaient du péril avec les autres pèlerins ; ceux qui les accompagnaient ne marchaient, eux aussi, qu’en tremblant.

À un moment, le Seigneur tira de nouveau les Douze à l’écart ; et pour les éclairer, pour les rassurer aussi, il leur prédit, plus nettement, avec plus de détails, ses souffrances, sa mort, sa résurrection. «Voici, leur dit-il, que nous montons à Jérusalem et que tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l’homme s’accomplira. Il sera livré aux princes des prêtres, aux scribes et aux anciens. Le Sanhédrin le condamnera à mort, puis le livrera aux gentils. On se moquera de lui, il sera couvert de crachats, outragé de toutes manières, flagellé, enfin mis à mort par le supplice de la croix. Et le troisième jour, il ressuscitera. » Mais cette fois encore, les apôtres furent déconcertés. Ils ne comprirent rien de tout cela, dit nettement saint Luc ; c’était pour eux chose mystérieuse, dont ils n’avaient pas l’intelligence (Mc 8, 32 ; 9, 9, 31 ; Lc 9, 45 ; 24, 44-46.).

Au cours de ce dernier voyage vers Jérusalem, plusieurs se persuadaient que la manifestation du Royaume de Dieu était imminente (Lc 19, 11). Aussi est-ce l’heure où l’ambition de quelques-uns s’éveille de nouveau. Déjà, les apôtres avaient discuté entre eux sur la préséance et demandé au Seigneur : Quis, putas, maior est in regno cælorum ? (Mt 18, 1 sq.) Mais ce n’était là encore qu’une recherche curieuse, ou simplement théorique ; elle n’avait rien amené, si ce n’est le triomphe du petit enfant, déclaré l’exemplaire de tous ceux qui veulent entrer au Royaume des cieux. Mais ici, la tentative est plus pratique. La situation de Jacques et de Jean, fils de Zébédée et de Salomé, était considérable dans le collège apostolique. Le Seigneur les avait distingués ; ils étaient déjà de ses familiers les plus intimes. Néanmoins ils souhaitent quelque chose de mieux encore et, de concert avec leur mère, combinent une double démarche auprès du Seigneur. Salomé commencera ; les fils viendront ensuite. Saint Ambroise a commenté avec une indulgence infinie cette requête maternelle et fait valoir tous les titres qu’elle avait à être exaucée : « C’est bien une mère : sa sollicitude pour l’honneur de ses fils lui inspire des désirs dont la mesure est exagérée, sans doute, mais digne d’indulgence. Et c’est une mère avancée en âge, soucieuse des choses de Dieu, privée de secours. À ce moment où elle aurait dû recevoir de ses fils en pleine force d’âge assistance et soutien, elle consent à leur éloignement et préfère à son propre bien-être la récompense qui leur reviendra, à eux, pour avoir suivi le Christ. » (De fide, L. 5, ch. 2) Il existait même un motif de plus : sans parler de la parenté de Salomé avec le Seigneur, qui est discutée, il faut remarquer qu’elle était du nombre de ces saintes femmes qui avaient quitté leur foyer et leur patrie pour accompagner Jésus (Mt 27, 55-56).

Elle s’y prend habilement. Elle aborde le Seigneur avec la révérence convenable, et sans livrer aussitôt le motif de sa démarche. Peut-être espère-t-elle que Jésus, dans un mouvement d’affection reconnaissante, lui accordera d’avance tout ce qu’elle pourra solliciter. Mais le Seigneur interroge prudemment : « Que désirez-vous ? » — « Dites, répond la mère, car vous n’avez qu’un mot à prononcer, vous qui êtes roi d’Israël et qui avez tout pouvoir ; dites que, de mes deux fils, l’un sera assis à votre droite, l’autre à votre gauche, dans votre Royaume. » Ce n’était, semblait-il, que réclamer ce que le Seigneur avait promis spontanément naguère : Sedebitis et vos super sedes duodecim, iudicantes duodecim tribus Israhel. Mais alors, saint Pierre n’avait eu souci que de l’honneur commun à tous les apôtres : Ecce nos reliquimus omnia… quid ergo erit nobis ? Nul privilège n’ayant été réservé à aucun, les deux places d’honneur ne pouvaient-elles appartenir aux deux frères, Jacques et Jean ?

Et les deux disciples s’approchent à leur tour, sans doute à peu de temps de là. Leur procédé est moins discret que celui de leur mère, et leurs paroles ressemblent à une mise en demeure respectueuse encore : « Maître, nous voulons que vous fassiez pour nous ce que nous vous demanderons. » On devine qu’ils sont très assurés de l’affection de leur Maître : ils se donnent le droit de solliciter une faveur et insistent pour que le Seigneur consente avant même de savoir ce dont il s’agit. « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » dit Jésus. — « Accordez-nous d’être assis, l’un à votre droite et l’autre à votre gauche, dans votre gloire. » Leur âme se trahit dans leur requête : ils ont la foi, et croient à la parole du Seigneur, à sa gloire de demain, à la place qu’ils occuperont dans le Royaume. Et c’est vraiment un acte de foi, car enfin les apparences sont contraires, et leur seule garantie repose dans la promesse du Seigneur. Mais cette foi est mêlée d’ambition et d’égoïsme, de jalousie et de rivalité. Et Jésus leur répond : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Vous ne songez qu’à une gloire personnelle ; vous ignorez à quel prix la vraie gloire s’achète et de qui on l’obtient. Vous n’avez pas encore compris le nœud divin qui soude la gloire à la souffrance. Ce n’est pas à la gloire que nous allons aujourd’hui. Pouvez-vous boire au calice où je boirai, partager le baptême qui sera le mien ? C’est de quoi il est question maintenant. — Et sans hésiter, les deux frères, l’âme enivrée, entraînés sans doute par leur désir de préséance, mais aussi par leur charité, répondent : Possumus ! Nous le pouvons, oui, Seigneur !

C’est bien, dit Jésus. Vous boirez l’un et l’autre à mon calice, vous serez baptisés de mon baptême. Sur ce point, vous serez exaucés. Mais être assis à ma droite et à ma gauche, dans le Royaume des cieux, cela appartient à un ordre de dispositions providentielles que le Fils de l’homme doit respecter. L’affection, la parenté, des considérations ou des insistances humaines n’ont pas à intervenir ici. Celui qui, à l’âge de douze ans, rappelait à sa Mère elle-même qu’il se devait aux œuvres de son Père ; celui qui, à l’âge de trente ans, écartait doucement une demande de sa Mère, la demande d’un miracle de charité, en remarquant que son heure n’était pas venue encore, ce même Fils de l’homme rappelle une fois de plus qu’il existe un ensemble de dispositions divines, de préférences gracieuses et souveraines, concertées entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, formant la trame profonde de l’histoire, et devant lequel toute volonté créée doit s’incliner. « Ce n’est pas à moi à vous réserver telle ou telle place dans la gloire ; elles appartiendront à ceux pour qui mon Père les a préparées. » La réponse du Seigneur n’a pas pour dessein d’attribuer à Dieu son Père des décrets auxquels il n’aurait, lui, aucune part ; le Fils de Dieu, même comme homme, les connaît, mais sa volonté humaine, unie parfaitement à la volonté divine, ne peut ni ne veut intervenir dans un système dont le cadre est fixé par Dieu.

La motion introduite par Jacques et Jean était si inopportune, par un côté même si téméraire, alors que le Seigneur avait traité les deux frères en privilégiés, que les dix apôtres, témoins de l’incident ou bientôt renseignés, s’indignèrent et de la tentative et du procédé. Le Seigneur dut intervenir pour les calmer. Il mit fin à cette scène pénible en rappelant aux Douze en quoi consiste la vraie grandeur dans l’ordre surnaturel, et selon quelles conditions toute puissance spirituelle se doit exercer. Cet enseignement a été donné déjà (Mc 9, 34) ; il faudra le redire encore pendant la dernière Cène. Le Seigneur appelle auprès de lui tous les apôtres et institue un contraste entre les procédés de l’autorité religieuse et ceux de l’autorité du siècle. « Vous savez, dit-il, que les princes des nations les gouvernent de haut, avec empire, et que les grands considèrent les peuples comme leur bien, leur propriété : eux sont maîtres, et les autres sujets. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous. » L’expression de saint Marc : qui videntur principari ne prétend contester ni la réalité ni les titres de l’autorité civile ; elle signifie une chose constante, visible, reconnue de tous : « ceux qui sont regardés et traités comme chefs des nations ». « Parmi vous, poursuit le Seigneur, quiconque voudra devenir le plus grand, doit se faire votre serviteur ; celui qui voudra être le premier, sera l’esclave de ses frères. » Ces paroles ont besoin d’être bien comprises.

Le Seigneur ne songe nullement à nier l’autorité et la hiérarchie dans l’Église : en supposant l’existence d’une autorité séculière ; en parlant, comme il le fera bientôt, de son autorité à lui, réelle, à coup sûr, et en rappelant de quelle manière il l’a exercée ; en instituant un parallèle entre ces deux formes d’autorité et la conduite prescrite aux apôtres, le Seigneur montre bien qu’il reconnaît chez eux aussi la réalité du pouvoir. Et lorsqu’il répète : Quicumque voluerit maior fieri… ; qui voluerit primus esse, il ne nous présente pas non plus l’humilité comme un calcul et un procédé habile pour s’assurer l’investiture du pouvoir ambitionné. L’autorité s’acquiert par la mission, par une collation officielle et régulière. Mais l’intention du Seigneur est de nous apprendre tout à la fois comment il faut exercer l’autorité et comment l’homme peut obtenir la grandeur, — non plus l’autorité, — dans le siècle futur. Celui qui veut être vraiment grand et justifier son titre de supérieur, celui qui veut être grand dans l’éternité par ses mérites, cet homme-là devra se faire votre serviteur.

La prééminence spirituelle n’a donc rien de ce faux éclat qui la fait ambitionner par l’esprit propre : elle n’est vraiment qu’une servitude pour le bien des âmes. Et si la condition vous semble dure, sachez que le Fils de l’homme, qui est aussi le Fils de Dieu, ne s’est pas affranchi de la loi universelle ; il est venu, non pour être servi, mais bien pour servir, pour servir jusqu’au bout et donner sa vie comme rançon et rédemption d’un grand nombre. Ce passage de saint Matthieu et de saint Marc est très digne de remarque, parce qu’il présente la mort du Seigneur comme un sacrifice de propitiation : c’est déjà toute la doctrine de la Rédemption (cf. Rm 3, 24-26). Le sacrifice du Seigneur peut être regardé, en effet, comme un acte d’adoration et un hommage suprême à Dieu ; comme une expiation ; comme une rançon ; et enfin, selon l’épître aux Hébreux, comme la consommation de l’union à Dieu : Sanctificati sumus per oblationem corporis Iesu Christi semel (x, 10).

Prières

Oratio

Pópulum tuum, quæsumus, Dómine, propítius réspice : et, quos ab escis carnálibus prǽcipis abstinére, a noxiis quoque vítiis cessáre concéde. Per Dóminum.

Oraison

Nous vous en supplions, Seigneur, regardez favorablement votre peuple, et accordez à ceux auxquels vous ordonnez de s’abstenir de chair, de renoncer aussi aux vices qui nuisent à leurs âmes.

Oratio

Deus, innocéntiæ restitútor et amátor, dírige ad te tuórum corda servórum : ut, spíritus tui fervóre concépto, et in fide inveniántur stábiles, et in ópere efficáces. Per Dóminum.

Oraison

Ô Dieu, qui aimez et rendez l’innocence, dirigez vers vous les cœurs de vos serviteurs, afin qu’ayant commencé à être fervents grâce à votre Esprit, ils soient trouvés fermes dans la foi et agissants quant aux œuvres.

Prière de Saint Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719)

Mon Dieu, qui êtes le seul qui puissiez véritablement toucher et convertir un cœur, donnez au mien cet esprit de pénitence que vous créez dans les âmes justes ; mais que ce ne soit pas seulement pour m’effrayer comme un pharaon, que vous avez laissé endurci dans le péché ; ne me touchez pas comme un Judas pour me laisser tomber dans le désespoir ; n’attendrissez pas mon cœur comme vous avez amolli celui d’Antiochus pour me faire mourir comme lui dans mon péché. Inspirez-moi, ô mon Dieu, de l’horreur pour ces sortes de pénitences, qui ne sont qu’extérieures, et qui n’empêchent pas d’aller dans les enfers. Faites-moi la grâce d’imiter David dans la pénitence, de pleurer mes péchés avec Saint Pierre dans l’amertume de mon cœur ; et retournant à vous comme l’enfant prodigue à son père, souffrez que je vous dise, et que je vous répète souvent comme lui avec l’humilité d’un pécheur pénitent, et avec la simplicité d’un enfant : « J’ai péché, ô mon Dieu, contre le Ciel et contre vous ; je ne suis pas digne d’être mis au nombre de vos enfants, mais je serai content, pourvu que vous me traitiez comme un de vos serviteurs et de vos mercenaires, et que vous vouliez bien m’accorder ce que votre Bonté ne vous permet pas de leur refuser, quand ils vous le demandent. Ainsi soit-il.

Antienne

Ã. Tradétur enim Géntibus ad illudéndum, et flagellándum, et crucifigéndum.
Ã. Il sera livré aux païens pour être moqué, et flagellé, et crucifié.

Antienne grégorienne “Tradetur enim"

Antienne Tradetur enim